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Chapitre 4 Les épreuves.

En réalité, Marcille n’avait que pressenti les persécutions auxquelles il serait en butte. L’expérience devait rapidement lui démontrer qu’il en coûté parfois moins d’enfreindre une loi du Code pénal que de toucher aux conventions humaines. Dans les délits de ce genre, la société, par instinct de conservation, se croit fondée à se faire juge et bourreau, et elle s’acquitte de la tâche en conscience.

Son supplice avait commencé du jour où il avait avoué son projet de mariage. Chez lui, il n’apercevait plus que les apparences de la désolation ; on eût dit qu’un membre de la famille était mort. Sa mère, foudroyée par l’insuccès des démarches de ses frères, n’entrevoyait pas encore de ressources plus efficaces que celles de pleurer et de se désespérer. Elle ne sortait plus, elle refusait de recevoir les visites, elle avait honte de se faire voir. La vivacité de son chagrin étouffait en elle jusqu’à la crainte de paraître vieille. Dans un négligé de malade, avec un visage défait, des paupières rouges d’insomnies, des yeux dont la direction oblique et la fixité exprimaient le désespoir, il ne paraissait pas qu’elle s’assit à table, aux heures des repas, sinon pour essayer d’attendrir son fils sur l’état où il réduisait une mère qui l’aimait plus qu’elle ne faisait elle-même. Souvent encore, non contente de ne toucher aux mets que du bout des lèvres, elle éclatait en larmes et suffoquait de sanglots. Tout l’intérieur était à l’unisson, et les domestiques eux-mêmes se croyaient dans l’obligation d’avoir l’air navré.

Sans compter que l’oncle Narcisse, subtilement dirigé par Mme Henriette, se faisait un devoir d’arriver fortuitement aux moments où son neveu était là, et de lui rappeler l’indignité de ses projets en termes peu mesurés. Le silence du neveu avait pour effet infaillible de jeter graduellement l’oncle hors de lui, et de substituer dans sa bouche les sarcasmes et les menaces aux bonnes raisons.

Habituellement, Marcille, pâle d’effort, à bout de patience, se levait de table et sortait.

Ce parti pris de modération ne se démentait pas devant les avanies qu’il recevait au dehors. On y mettait d’ailleurs encore de la réserve ; il semblait qu’on tentât de l’amener à résipiscence à l’aide d’affronts gradués méthodiquement. Ainsi, il n’eut d’abord à souffrir que de procédés blessants, tout à fait personnels. La mère de Cornélie, Mme Granger, dans son dépit d’avoir perdu un gendre, après s’être imposé la tâche de publier la nouvelle du mariage sous le jour le plus ridicule, se tenait pour obligée de consigner Marcille à sa porte et d’engager chacun à faire de même. Il était déjà arrivé au jeune homme de saluer des femmes de sa connaissance qui avaient feint de ne pas le voir, et de se croiser avec des amis de collège qui s’étaient ostensiblement détournés de lui.

Ces mortifications ne lui causaient que du dédain et des velléités de révolte chaque jour plus vives.

On l’attaqua aussi dans la jeune fille dont il prétendait faire sa femme. Si Marcille, en dérogeant, exaspérait les gens de sa classe, Thérèse, par sa fortune extraordinaire, excitait l’envie et la haine des gens de la sienne, et Mme Ferdinand exploitait habilement cette haine et cette envie à la satisfaction de sa rancune contre la jeune fille et sa mère.

Au rez-de-chaussée de la maison où demeuraient celles-ci, vivait seule Mme Hilarion. Cette femme, dans les rares heures de relâche que lui laissait son mal incurable (elle était hydropique), courait le voisinage, allait chez l’un, chez l’autre, ou porter des consolations, ou donner des conseils, ou remettre la paix, ou distribuer quelques discrètes aumônes. Elle jouissait d’un grand crédit aux alentours. Sa longue vie de douleurs, son grand sens, sa bonté inaltérable, et aussi le sceau mystérieux qu’imprimait sur sa personne la mort visible en elle, pour ainsi dire, l’avaient investie d’une sorte de juridiction touchante dont les arrêts étaient rarement enfreints.

Cependant, en cette occasion, elle vit, pour la première fois peut-être, son autorité méconnue. Elle ne parvenait que passagèrement à démontrer l’invraisemblance des bruits odieux que Mme Ferdinand répandait contre Thérèse et sa mère. A peine tournait-elle le dos, que la calomnie reprenait toute sa force et toute son élasticité. On ne répugnait point à admettre, par exemple, que le mariage n’aurait jamais lieu, qu’il ne servait qu’à masquer la liaison scandaleuse de Thérèse et de Marcille, et que Mme Lemajeur, dont on taxait l’économie d’avarice, ne laissait pas que d’y trouver son compte.

On en agit insensiblement à peu près comme le médecin qui ajoute au poids d’un remède en raison du peu d’effet qu’il produit. Marcille et sa future femme furent de moins en moins épargnés. Avec cette hardiesse que donne l’anonyme, on déploya chaque jour, dans la persécution, plus de raffinement et de cruauté.

Les beaux esprits s’en mêlèrent : il eût été au moins surprenant qu’on ne rimât point un peu en cette occurrence. Dans les cafés, voire dans les salons, il circula tantôt des couplets sur un air de complainte, tantôt de vieilles épigrammes rajeunies au moyen du changement d’un mot ou d’un nom.

Marcille, un matin, reçut, sous pli cacheté, d’une écriture contrefaite, ces vers exécrables :

La Lemajeur

A du bonheur

D’avoir trouvé Marcille.

Il a du bien,

Elle n’a rien.

Hors d’amants un quadrille.

S’il arrive que les meilleures choses tombent à plat, faute d’être à leur place, l’à-propos, en revanche, assure trop souvent le succès des plus indignes platitudes, ce qui explique comment la malignité faisait ses choux gras de ce sixain (ainsi disaient les savants).

Marcille avait un arrière-cousin, conseiller à la cour, à la vérité moins fier de cette charge que du titre de membre de la Société des belles-lettres de l’endroit et de plusieurs autres académies de province. Admirateur passionné de la littérature fleurie et des petits poètes, lui-même, aussi bien le répétait-il volontiers, « gravissait le coteau-sacré » à ses heures de loisir. On lui attribua ces vers. Marcille, qui avait déjà de fortes présomptions pour l’en croire l’auteur, n’en douta plus, quand, quelques jours plus tard, son oncle Narcisse, à l’heure du déjeuner, après lui avoir vanté l’esprit et les moyens poétiques du cousin, le conseiller à la cour, lui récita en ricanant ces mêmes vers. On devine si le jeune homme eut de la peine à contenir son indignation.

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