‹ Les orages de la vieChapitre 5 sur 48 · Chapitre 5 Poussé à bout.

Chapitre 5 Poussé à bout.

Tandis que, graduellement, le miroir conseillait pour ainsi dire à Mme Marcille de ne plus pleurer, le commandant, de son côté, s’évertuait et réussissait à la convaincre que, sous la menace d’un pareil déshonneur, l’inaction était coupable. En dépit des conseils de son autre frère, elle se décidait finalement à prendre une part active à la petite croisade contre son fils, et arrivait même à penser que l’équité du but suffisait à l’excuse de tous moyens.

Le procureur général, lui, improuvait hautement les vilains procédés dont on usait envers son neveu. Il se fondait, en cela, sur la connaissance profonde qu’il avait du caractère de Marcille.

« Malgré les apparences, disait-il, mon neveu a plus de tête que de sentiment, et, dans cette aventure, est bien plutôt inspiré par des instincts d’opposition que par une passion exclusive. Eu égard à son éducation et à son respect pour les préjugés, en le laissant à ses réflexions, en se bornant à lui battre froid, il y a tout lieu d’espérer qu’il reculera toujours devant un plus grand scandale, qu’il se tiendra dans l’expectative, et que peut-être, qui sait ? il renoncera de lui-même à une alliance qui ne lui convient probablement sous aucun rapport. Au contraire, parce que souvent on aime une femme en raison de ce que l’on souffre pour elle, les vexations et les intrigues ne peuvent que lui rendre Thérèse plus chère et lui fournir des prétextes de précipiter le mariage. »

Impuissant à faire prévaloir son avis, le procureur général affectait de rester neutre. Sous main, toutefois, il se mettait en mesure de pouvoir lutter plus loyalement et plus efficacement, au cas où son frère et sa sœur consentiraient enfin à s’en fier à sa prudence.

Enhardis par l’exemple même de la famille, nombre de gens ne manquaient pas une occasion d’infliger de nouveaux affronts au jeune homme. Avec l’intention d’acquitter un semestre échu et de prier qu’on cessât de le compter au nombre des abonnés, il alla à son cercle où il n’avait pas paru depuis deux mois. Il eut la honte d’être prévenu. On l’avertit officieusement que le cercle menaçait de se dissoudre s’il continuait d’en faire partie. Encore sous l’impression de cette insulte gratuite, il reçut deux lettres. L’une était des jeunes gens qui avaient avec lui une loge au théâtre ; sans donner de motifs, ils lui déclaraient qu’ils avaient choisi d’autres places. Dans l’autre, écrite d’un ton paternel et signée du directeur de la Société philharmonique, on lui donnait à entendre, à travers un amas de phrases confuses, qu’il cessait d’être commissaire de ladite société.

Il serait au moins superflu d’énumérer tous les faits analogues dont il eut à se plaindre.

Une après-dinée, il trouva la famille Lemajeur en larmes. Flairant quelque nouvelle infamie, il demanda avec inquiétude de quoi il s’agissait. La mère lui remit un papier que Thérèse avait trouvé le matin collé à la porte de la rue. C’était une caricature, à vrai dire grossièrement dessinée et enluminée à la hâte, mais dont les intentions n’étaient encore que trop saisissantes, Trois personnages y étaient représentés. Marcille, qui en occupait le centre, d’une part, donnait le bras à sa femme dans une toilette grotesque ; de l’autre, traînait, enchaînée à sa jambe, sa belle-mère, non moins indignement travestie. Au bas, figurait cette légende en gros caractères :

LE SUPPLICE DES DEUX BOULETS.

Marcille affecta de se montrer insensible à cette brutalité ; il essaya même d’en rire. De fait, après avoir consolé les deux femmes, il se retira en proie au plus intolérable des supplices.

Il était des instants où il souffrait à crier, où il se sentait pris d’une rage sourde, où il eût voulu se voir face à face avec un ennemi. Son impuissance à lutter contre des ombres, à éviter les coups de ces batteries souterraines l’étouffait. En l’entretenant perpétuellement dans cet état d’exaspération contenu, loin de le disposer à fléchir, on risquait de le déterminer par colère à faire un éclat. Quand sa pâleur, son amaigrissement, ses impatiences avec sa mère et son oncle le commandant accusaient énergiquement sa lassitude d’une telle existence, on s’obstinait à si mal interpréter tous ces symptômes qu’on le harcelait chaque jour avec moins de retenue.

Ce qui prouve jusqu’à quel point le procureur général connaissait bien son neveu, c’est que Marcille, malgré tout, balançait encore à obtenir le consentement de sa mère par la contrainte. Il protestait ainsi de sa répugnance à occasionner une dernière crise dans sa famille et de son respect pour l’autorité maternelle.

Malheureusement, par l’ajournement indéfini de son mariage, il accréditait de plus en plus les calomnies de la couturière. A force d’entendre redire la même chose, le soupçon devenait une certitude. Mme Lemajeur était accusée hautement de vendre sa fille. On voulait voir dans le visage pâle et triste de celle-ci la confirmation de ses relations criminelles avec Marcille. On ne se contraignait plus guère devant elle ; on se mettait sur le pas de la porte pour la regarder passer, et on la suivait des yeux d’un air de compassion méprisante.

Thérèse remarqua la réserve de la mercière chez qui elle allait chaque matin depuis des années, et le ton lamentable dont elle disait : Pauvre enfant ! Enfin, elle saisit au vol une phrase équivoque qui, sans lui révéler toute la grossièreté des bruits, lui en laissa pressentir la perversité. Elle rentra dans un état affreux. Elle était rouge, elle tremblait, l’indignation ruisselait de ses yeux hagards. Cette agitation se traduisit en un torrent de larmes. Par égard pour sa mère, elle adoucit un peu l’injure en la racontant. Toujours est-il que cela, joint au reste, fit affluer les plus douloureuses réflexions à l’esprit de Mme Lemajeur.

Le désir de mettre un terme à ces indignités devenait incessamment plus énergique en elle, quand, pour achever d’éclairer sa religion, une scène eut lieu qui faillit tuer sa fille de peur et de honte.

Leur maison se perdait au cœur d’une de ces rues étroites et sinueuses comme il n’en manque pas aux environs des grandes artères d’une ville de province. A la tombée de la nuit, un peu avant l’heure où Marcille avait coutume de venir, des gens, en costume de carnaval et le visage barbouillé, s’attroupèrent tout à coup dans la rue et sous les fenêtres de Thérèse. Ils étaient armés d’instruments faux et discordants, tels que guitares, flageolets, crécelles, mirlitons, auxquels on avait joint, en guise de basses, toute une batterie de cuisine. Durant une demi-heure, ils exécutèrent, à l’adresse de la jeune fille, une symphonie burlesque qui troubla tout le quartier. Les curieux accoururent en foule à cette sérénade et donnèrent à la démonstration un caractère encore plus outrageant.

Du saisissement qu’elle en eut, Thérèse fut prise de fièvre et contrainte à se mettre au lit. Il n’était que juste temps, au compte de Mme Lemajeur, de mettre sa fille, une fois pour toutes, à l’abri de pareilles épreuves.

Quand, plus tard, Marcille vint, il ne trouva donc que la mère, laquelle le reçut d’une façon glaciale. Elle lui rapporta en détail ce qui venait de se passer et lui apprit que Thérèse en était sérieusement malade. Le jeune homme ferma les poings et jeta des cris de fureur.

« Écoutez, monsieur, dit Mme Lemajeur d’un air impassible, ma pauvre fille n’a déjà que trop souffert. Il ne faudrait plus beaucoup d’assauts de ce genre pour l’achever. Si vous n’êtes pas au bout de vos forces, nous sommes au bout des nôtres. Thérèse m’a priée d’elle-même de vous rendre votre parole. J’espère encore, à force de tendresse, triompher du désespoir où la plongera cette séparation. Mais, monsieur, il faut, pour commencer, qu’à dater d’aujourd’hui vous cessiez absolument de venir chez nous. »

Marcille voulut plaider contre de telles exigences. La mère de Thérèse l’interrompit :

« Tout ce que vous diriez, monsieur, continua-t-elle avec une énergie dont on ne l’aurait pas crue capable, serait inutile. L’urgence du parti, que je prends m’est si formellement démontrée, qu’à moins de forcer la porte, je vous le déclare, quoique à regret, vous n’entrerez plus ici ! »

Cela ne souffrait pas de réplique. Marcille, frappé de stupeur, après s’être promené quelque temps silencieux à travers la chambre, sortit brusquement de l’air d’un homme aux prises avec une résolution extrême.

Il courut chez sa mère. Comme il l’a avoué depuis, il voulait avoir avec elle une dernière explication. Dans l’état de fièvre où il était, il se sentait capable de la convaincre qu’elle n’aurait plus de fils, si elle opposait une plus longue résistance, et il croyait encore assez à son affection pour se flatter d’en obtenir un consentement. Mais, en approchant de l’appartement qu’elle occupait, il fut arrêté par le bruit d’une conversation, et saisit, à travers la porte entre-bâillée, les accents d’une voix qui figea le sang dans ses veines.

En présence de sa mère et du commandant, Mme Ferdinand, du ton de l’enthousiasme, rapportait au long la scène du charivari, dont elle revendiquait à la fois l’idée première et l’organisation.

Si Mme Marcille s’affligeait d’en être réduite à approuver l’usage de telles ressources, son frère battait des mains et riait aux éclats.

Les relations de sa famille avec cette femme révoltèrent Marcille au delà de toute expression. Sans trop savoir ce qu’il faisait, il allait pousser la porte et entrer.

Son oncle Narcisse prit la parole :

« Voilà le moment, dit-il à sa sœur, de leur envoyer tes propositions. Ou je me trompe fort, ou elles doivent avoir assez de cette vie-là, et il est présumable qu’à cette heure, on obtiendra leur désintéressement ou mieux, leur concours à bon marché. »

A cet avis, qui trahissait une conspiration dont sa famille faisait partie, Marcille renonça sur-le-champ à ses intentions conciliantes. De sa vie il n’avait éprouvé une indignation si profonde. D’un seul coup, il se sentit débarrassé des scrupules qui l’arrêtaient encore. Bien que, par suite de ses prodigalités antérieures, il fût dans une sorte de gêne et prévît de graves embarras d’argent, il se décida à passer par-dessus toute considération, et quitta la maison de sa mère, en faisant mentalement le serment de n’y plus jamais remettre les pieds.

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