Chapitre 13 Les adieux.
Se flattant que l’état de Madeleine ne tarderait pas à s’améliorer, Bénédict recula devant le danger d’alarmer Anaïs mal à propos, et se décida à lui cacher la maladie de sa mère. Il s’en repentit promptement. L’événement, au début, se prêta aux plus sinistres prévisions. Les soins dont on entourait Madeleine semblèrent impuissants à arrêter les ravages du mal. Le jeune médecin, qui venait la voir presque chaque jour, ne cessa plus d’exprimer des doutes de plus en plus inquiétants sur sa guérison. Il finit même par déclarer qu’à en juger par les apparences, la vieille n’avait plus que peu de jours à vivre.
Bénédict comprit alors la faute qu’il avait commise, en ne prévenant pas sur-le-champ la jeune fille. Ne soupçonnant pas même que sa mère fût malade, Anaïs était exposée à en apprendre à la fois et la maladie et la mort, Cela était horrible à penser. On n’en pouvait prévoir les conséquences. Bénédict ne savait à quoi se résoudre ; il sentait qu’il ne devait plus laisser la jeune fille dans sa décevante sécurité ; qu’il était urgent de la prévenir et de la préparer à une catastrophe ; mais cette tâche l’effrayait ; il craignait de commettre quelque nouvelle maladresse, et de ne pas être assez maître de lui pour amener sans secousse Anaïs à pressentir la vérité.
Chaque jour de délai ajoutait encore à ses angoisses.
Au milieu des plus cruelles irrésolutions, il s’arma enfin de courage, et se rendit un jour chez Mme Lorin.
Bénédict n’entra dans la maison du quincaillier qu’en tremblant et le cœur serré. Au souvenir des passions qui y étaient en lutte, de noirs pressentiments envahissaient son esprit. Il monta au premier.
Mme Lorin se trouvait, avec sa fille et sa nièce, dans la chambre qui servait de salle d’étude aux deux cousines.
Le jeune sculpteur essaya d’abord de masquer son but sous le prétexte d’une visite à Mme Euphrasie.
Dans son enchantement, celle-ci le reçut avec les démonstrations d’une joie outrée, le fit asseoir, lui demanda de ses nouvelles et lui reprocha avec obligeance de ne pas venir plus souvent.
Anaïs, plus taciturne et plus sombre encore que de coutume, s’était levée à l’entrée de Bénédict, l’avait salué machinalement, et s’était remise à coudre.
Euphrasie envoya sa fille Victoire chercher une bûche pour ranimer le feu. En attendant, sans perdre une seconde, elle commença sur elle, sur sa fille, sur son mari, sur ses affaires, un discours décousu qui menaçait de ne jamais finir. S’apercevant toutefois que le jeune homme, préoccupé, ne l’écoutait pas, elle s’interrompit tout à coup pour s’inquiéter de sa belle-sœur avec une affectation toute désobligeante.
Bénédict fit une longue pause avant de répondre.
« Votre belle-sœur, madame, dit-il enfin d’une voix émue, n’est pas bien. »
Anaïs tressaillit et leva la tête.
« Je pense, au reste, reprit aussitôt Bénédict, que son indisposition n’aura pas de suites fâcheuses. »
La jeune fille se dressa d’un bond et vint à lui.
« Avouez-le, monsieur, dit-elle avec anxiété ; je le devine à votre visage, ma mère est gravement malade !
– Vous prenez trop vite l’alarme, mademoiselle, » répondit Bénédict en s’efforçant de sourire.
Anaïs l’examina avec des yeux remplis de dévorantes perplexités. Bénédict, outre qu’il tremblait, était d’une pâleur qui trahissait à la fois ses fatigues et ses inquiétudes. La jeune fille fut persuadée qu’elle avait deviné juste.
Au même instant, bien plus sans doute par étourderie que par malice, Mme Lorin s’écriait :
« Malade ! elle, malade ! allons donc ! quelque nouvelle comédie pour se rendre intéressante ! »
Cette révoltante hypothèse décida d’une scène terrible. Bénédict, se levant, ouvrait la bouche pour exprimer son indignation.
Anaïs le prévint. Au comble de l’exaspération, elle répliqua :
« O ma tante ; que le ciel ne vous punisse jamais en raison de votre méchanceté ! »
Un flot de sang monta au visage de Mme Lorin. Dans l’instant qu’elle mit à bondir, elle sembla fouiller son âme pour y trouver une vengeance. Le sourire le plus amer et le plus méchant plissa tout à coup ses lèvres. Faisant une allusion calomnieuse à ce qui s’était passé entre Anaïs et son professeur de piano, elle lança à la tête de la jeune fille une de ces insultes grossières qu’on n’entend guère que dans les halles.
Anaïs fut en quelque sorte transfigurée. Elle devint livide ; ses yeux bleus se teignirent de noir ; elle crispa ses poings et parut prête à fondre sur sa tante.
Devant cet élan irrésistible d’indignation, la colère de Mme Lorin s’évanouit comme par enchantement ; elle sembla frappée d’une réelle terreur.
« La malheureuse ! s’écria-t-elle en se sauvant, elle veut m’assassiner ! »
La jeune fille redevint aussitôt maîtresse d’elle-même.
« Ne faites pas attention, monsieur, dit-elle à Bénédict, d’une voix altérée. Daignez retourner auprès de ma mère. Le temps de mettre mon chapeau, et je vous suis…. »
Madeleine n’était plus reconnaissable. Quelques jours l’avaient changée d’une manière effrayante. Ses yeux éteints se perdaient dans la cavité des orbites ; sa peau sèche et décolorée reluisait comme le verre ; ses traits respiraient l’abattement ; enfin, entre ses yeux, une profonde dépression du front semblait l’empreinte du doigt de la mort.
Anaïs, oubliant tout d’abord de l’embrasser, attacha sur elle des yeux étincelants d’une sombre et ardente curiosité. Elle ne douta pas un seul instant que sa mère ne fut perdue. Cette certitude la métamorphosa en une sorte de glaçon ; elle ne pleura pas ; elle ne fit même paraître aucun signe de chagrin ; on eût dit qu’elle fût devenue complètement insensible.
Bénédict, qui ne la perdait pas de vue, se demanda avec inquiétude si elle était résignée, ou si son calme sinistre n’était pas celui d’une âme où l’espoir ne peut plus renaître.
La mère et la fille essayèrent mutuellement de se donner le change : la mère en affirmant qu’elle se sentait bien, la fille en feignant de ne voir aucun symptôme de mauvais augure sur le visage de sa mère.
« Que me disait donc M. Bénédict ? fit Anaïs en embrassant Madeleine. Il m’a donné à tort bien des inquiétudes. Je vous croyais gravement malade. Je vois qu’heureusement il n’en est rien.
– Ce garçon est étonnant, répondit la mère en souriant. Je commence à craindre qu’il n’ait pas la tête bien saine. Défie-t’en ! c’est lui qui veut que je sois malade, et que je reste au lit quand je brûle de me lever, quand les jambes me démangent et me font mal à force de rester tranquille.
– Enfin, chère mère, dit Anaïs d’une voix glacée et d’un air distrait, il faut avoir de la complaisance. Un peu de repos, après tout, ne vous fera pas de mal. Je ne saurais, d’ailleurs, trop vous engager à ménager vos forces, car nos peines touchent à leur terme et les beaux jours vont enfin venir. »
Madeleine regarda sa fille avec surprise. Remarquant des gouttes de sueur au front d’Anaïs, elle les essuya, et repartit :
« Chère enfant, tu ne dis peut-être pas ce que tu penses, et pourtant tu dis vrai.
– Vous croyez que je vous flatte, ma bonne mère, répliqua la jeune fille toujours de même, parce que vous ignorez les bonnes nouvelles que j’ai à vous apprendre.
– Explique-toi.
– J’ai réfléchi longuement à ce que vous m’avez dit, et j’ai fini par admettre que je manquais peut-être de patience et d’adresse. Vos conseils, que je me suis empressée de suivre, ont produit d’excellents résultats. Ma tante change à vue d’œil. Elle accueille volontiers mes avances et me traite déjà beaucoup mieux. Tout me porte à espérer que je parviendrai bientôt à posséder ses bonnes grâces.
– Est-ce vrai, au moins, ce que tu me dis là ? s’écria Madeleine avec joie. Oh ! tu ne peux pas savoir le plaisir que j’en éprouve, et le bien que tu me fais !
– Écartez donc tout sujet d’inquiétude, et jouissez enfin d’une sécurité profonde, ajouta Anaïs. Avant peu, je l’espère, je gagnerai ma vie et j’aurai le bonheur de pouvoir vous aider. Vous avez eu aussi trop d’épreuves. Le ciel prend certainement vos misères en pitié. Encore quelques jours de patience, et vous serez parfaitement heureuse. Qui sait même, bonne mère, si votre rêve le plus cher ne se réalisera pas !
– Allons ! allons, dit Madeleine, qui, d’aise, ne pouvait tenir en repos, je ne me sens pas de joie ! Des nouvelles comme celles-là seraient capables de prolonger ma vie jusqu’à cent ans. Tu as bien fait de venir. Tes bonnes paroles valent mieux que tous les remèdes. Tu ne sais pas combien je suis malheureuse ici. On m’opprime, on m’écrase de soins, je ne suis pas libre. Il semble que je ne sois plus bonne qu’à boire, qu’à manger, qu’à dormir. Si tu pouvais seulement faire entendre raison à Bénédict…. »
Ce ne fut que par un effort surhumain que la jeune fille arrêta ses larmes prêtes à couler. Elle se tourna vers Bénédict, et se borna à fixer sur lui des regards remplis de reconnaissance. Elle eût craint, en ouvrant la bouche, de donner issue aux sanglots qui la suffoquaient.
Le jour baissa peu à peu, la nuit vint. Anaïs se disposa à s’en aller. Elle était d’une grande pâleur, ses yeux étaient secs, ses membres tremblaient. Elle tint quelque temps sa mère étroitement embrassée avec une sorte de passion ; puis elle dit d’une voix éteinte et pourtant résolue :
« Adieu ! mère, adieu ! Nous avons trop longtemps vécu éloignées l’une de l’autre. Le jour approche, enfin, où nous allons nous réunir pour ne plus jamais nous quitter. Je m’en vais avec cette espérance. Adieu ! à bientôt…. »
Bénédict, pénétré d’appréhensions vagues, sinistres, reconduisit la jeune fille.
Sur le palier, Anaïs se saisit brusquement de l’une de ses mains, et s’écria avec une exaltation extraordinaire :
« Votre générosité, monsieur, dépasse les bornes. Je n’ai point d’expressions pour traduire ce qui se passe au fond de mon âme. L’impuissance de ne pouvoir jamais m’acquitter envers vous me désespère. Si des vœux fervents ont quelque influence, d’autres s’acquitteront pour moi. Accordez-moi une dernière grâce ! Quoi qu’il arrive, monsieur, que ma mère ne soit instruite de rien, qu’elle puisse s’éteindre en souriant, que mon souvenir ne trouble pas les doux rêves de son agonie !… »
Bénédict, ému jusqu’aux larmes, eut la pensée de se jeter aux genoux de la jeune fille, de lui ouvrir son âme, de lui dire mille choses tendres, de la supplier de voir en lui, non pas un amant jaloux, importun, mais un confident, un ami, un frère tout dévoué. La crainte d’être ridicule, plus encore que la timidité, le cloua sur place.
Tandis qu’il jouait cette scène touchante au fond de son cœur, Anaïs gagnait l’escalier et s’éloignait rapidement.
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