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Chapitre 14 La nuit.

Les horloges, avec des timbres variés, sonnaient minuit, Bénédict se tournait et se retournait sur son lit provisoire, sans parvenir à trouver le sommeil. Au moment de s’assoupir, le sang affluait à son cœur et le faisait palpiter jusqu’à l’étouffement. Tous les souvenirs qui se croisaient au fond de son cerveau, même ceux où d’ordinaire il puisait des consolations, lui semblaient lugubres et menaçants.

C’est le cœur qui revêt nos pensées de couleurs sombres ou joyeuses.

Aux prises avec des inquiétudes déchirantes, impuissant à chasser des alarmes indéfinies, pour ainsi dire sans objet, sous l’empire d’une inspiration irrésistible, il se leva enfin et se résolut à chercher, dans les morsures d’une atmosphère glacée et dans le mouvement, un apaisement aux terreurs instinctives qui l’oppressaient.

Madeleine ne dormait pas non plus. Elle l’arrêta au passage, et lui dit :

« Où allez-vous ? une heure va bientôt sonner.

– Je ne puis dormir, j’étouffe, j’ai besoin d’air.

– Ignorez-vous qu’il fait très-froid ?

– Mon corps brûle.

– Vous avez là une singulière fantaisie. Ne soyez du moins pas longtemps…. »

Quoique glaciale, la nuit était splendide. On l’eût volontiers figurée par une belle et robuste femme, mais sans le manteau noir parsemé d’étoiles ; la lune teignait le manteau d’une couleur blanchâtre et uniforme. Derrière des nuages, comparables aux glaçons que charrie une rivière, elle déroulait aux yeux des arabesques fantastiques et changeantes. Ici, un voile marbré caressait son front et laissait deviner son disque comme à travers un verre trouble ; là, vous eussiez dit les pans noirs des murailles d’un château en ruine, masquant les lueurs de quelque lointain incendie ; plus loin, elle argentait les cimes d’une longue chaîne d’alpes vaporeuses ; parfois aussi, à voir tout à coup sa face écornée dans un cadre à bordure lumineuse, on songeait à un blême malade qui, un bandeau sur l’œil, promènerait ses regards ennuyés dans l’espace. Alors, sa lumière oblique projetait sur le pavé des rues les grandes ombres accidentées des maisons. Un moment après, le ciel couvert n’avait plus que d’épaisses ténèbres pour la ville.

Boutonné jusqu’au menton, le chapeau sur les yeux, les mains dans ses poches, Bénédict errait au hasard, comme une âme en peine. Çà et là, il ne laissait pas que d’être distrait par quelque détail imprévu. Le repos n’est pas moins chimérique que le vide. A peine sommeillons-nous que d’autres se lèvent.

Les nuits de nos villes, aussi bien que celles des champs, ne dorment jamais que d’un œil.

D’intervalle en intervalle, le bruit de ferraille, lourdement cadencé, d’une charrette, murmure au début, s’enflait jusqu’à emplir l’oreille, pour décroître graduellement et se perdre de même au loin.

Dans la vive clarté qu’une lanterne projetait à terre, il remarqua en passant la tête d’un chien décharné qui, l’attitude craintive, l’œil hagard, disputait les os d’un tas d’immondices au crochet d’un chiffonnier.

Cependant, de chaque côté de la rue, les hommes d’une patrouille, se suivant à la file, longeaient les maisons comme des ombres.

Tout à coup, des cris sourds, déchirants, terribles, semblaient sortir des entrailles de la terre. Un trouble indéfinissable saisissait l’âme. Qu’était-ce ? peut-être les plaintes d’une femme à la veille de connaître les joies de la maternité, ou encore celles d’un fou, en qui l’ombre détermine des accès qui ressemblent aux élans du remords.

Puis le coq, à un rayon de lune, croyant voir l’aube, poussait un cri éclatant ; puis c’était le chant plus discret de la caille derrière la vitre d’une croisée, ou encore les sauvages miaulements d’un chat.

Les horloges, de temps à autre, n’avaient garde d’oublier de jeter leur notes sonores à travers cette symphonie nocturne.

Bénédict suivit quelque temps deux noctambules avinés. Ils marchaient en chancelant, s’arrêtaient à chaque pas, et causaient bruyamment, à tort et à travers, de toutes choses : d’art, de science, d’humanité, du ciel et de la terre, des planètes, de l’amitié, de l’amour, des femmes. Ils parlaient sans s’entendre, chacun pour soi, le plus souvent tous deux en même temps.

Fatigué bientôt de leur bavardage, le jeune homme les outre-passa.

D’un pas plus irrésolu que celui de ces philosophes, il allait, il allait sans savoir où, insensible au froid, la poitrine toujours plus oppressée, l’âme toujours plus triste. En l’absence de tout parti pris, l’instinct le conduisait. Ce fut ainsi que, de détour en détour, à sa grande surprise, il se trouva tout à coup dans la rue Saint-Martin, au pied même de la maison du quincaillier.

Envahi par une curiosité soudaine, il traversa la chaussée, et, de bas en haut, parcourut la façade des yeux. Une lumière brillait encore à l’une des fenêtres du second. Son émotion fut vive en réfléchissant que la fenêtre éclairée devait être celle de la chambre d’Anaïs.

Comment n’était-elle pas encore couchée ? que faisait la pauvre fille à cette heure ? cherchait-elle dans la lecture des distractions à ses insomnies ? repassait-elle en elle-même les phases de sa vie douloureuse ? méditait-elle quelque projet sinistre ?

Tandis que le jeune homme, frissonnant, se souvenait des adieux de la veille, qu’il se rappelait la pâleur d’Anaïs, son air résolu, son calme sombre avec Madeleine, son exaltation surprenante avec lui, une ombre passa et repassa sur les rideaux de la fenêtre, et la lumière s’éteignit.

Il respira plus librement. La fatigue triomphait sans doute des douleurs de la jeune fille, et le sommeil allait peut-être lui procurer quelques instants d’oubli. S’accrochant à cette consolante hypothèse, Bénédict songeait à reprendre le chemin de son domicile….

Le bruit sec d’un pêne qu’on tire frappa son attention. Il se rejeta instinctivement en arrière, et s’effaça du mieux qu’il put le long de la muraille. Précisément la lune, éclairant les façades voisines, laissait dans une profonde obscurité l’endroit où il était.

Une étroite allée touchait au magasin de quincaillerie. La porte de cette allée s’ouvrit tout à coup. Une femme s’en échappa et tira vivement la porte derrière elle. Cette femme était Anaïs.

Bénédict n’en put douter à la silhouette, et il eut froid jusqu’au fond des os. Il se remit promptement. Une réflexion l’électrisa. C’était quelque chose de vraiment miraculeux, de providentiel, qu’il se trouvât là juste à cette heure. Tout ce qu’il y avait en lui de virilité et d’énergie fut décuplé soudainement par les périls dont la situation était pleine. Le but de la jeune fille n’était que trop évident. Bénédict devait s’attendre à une lutte avec elle, et il s’agissait de savoir qui, d’elle ou de lui, aurait le dessus. Or, surexcité à la fois par la pensée de la mère, par son amour pour la fille, par la compassion, par son esprit de justice et de dévouement, il se sentait dans les muscles et dans les facultés la puissance de dix Hercules.

Il voulait avec une passion et une violence qui ne pouvaient rencontrer d’obstacle.

Anaïs fit une pause de quelques secondes, regarda autour d’elle et prêta l’oreille. Sa seule attitude trahissait son agitation, sa fièvre, sa terreur. Tenant la gauche de la rue, coté que la lune éclairait, elle marcha soudainement dans la direction des quais.

Bénédict n’avait plus à délibérer ; vingt réflexions avaient traversé son cerveau comme des éclairs ; la conduite qu’il devait tenir ne faisait plus l’objet d’aucun doute dans son esprit. Se montrer à la jeune fille sur-le-champ ne pouvait être qu’une maladresse dangereuse. On s’exposait à lui inspirer des subterfuges, à lui entendre nier opiniâtrément son projet, à la décider simplement à en différer l’exécution. Rien alors ne serait difficile comme de la raisonner sur des intentions qu’elle affirmerait ne point avoir. Il fallait, en la prenant sur le fait, lui ôter jusqu’à la possibilité de recourir au mensonge. Le seul parti dont on pouvait attendre des conséquences radicales, consistait à la surveiller sans qu’elle s’en doutât et à se tenir prêt à tout événement.

Bénédict, malgré le froid, n’hésita point à se déchausser. Il se trouvait dans un état dont il est presque impossible de rendre compte. Raisonnant avec une exactitude de géomètre, décidé à se rendre invisible, se sentant subitement doué de l’agilité d’un lièvre, de la souplesse d’une couleuvre, prêt à ramper comme celle-ci, à fendre le vent comme celui-là, il n’avait conscience ni de ses raisonnements, ni de ses actes. Il était en proie à une sorte d’exaltation fébrile, délirante, comparable à celle du soldat au milieu de la bataille, et peut-être aussi à celle du voleur dans l’exécution d’un mauvais coup. Les pieds nus, le chapeau rejeté en arrière, le nez au vent, retenant son souffle, noyé dans l’ombre, se collant le long des murs dont il suivait toutes les sinuosités et semblait faire partie, il avançait, ou mieux, il marchait en glissant comme un fantôme, l’œil rivé sur la jeune fille, réglant son pas sur le sien, la suivant comme l’aiguille suit un fer aimanté.

Au début, la démarche d’Anaïs fut timide, incertaine, inégale. Tous les dix pas elle s’arrêtait, regardait derrière elle, écoutait. Il semblait qu’elle eût peur d’être suivie. Elle reprenait sa marche, l’accélérait, puis la ralentissait, puis s’arrêtait de nouveau pour donner les mêmes signes d’inquiétude et de crainte.

Insensiblement elle cessa d’hésiter. A mesure quelle s’éloigna du point de départ, elle marcha d’un pas de plus en plus ferme, et avec une précipitation croissante.

Bénédict avait peine à la suivre. Il entendait le bruit de sa respiration oppressée ; il était lui-même hors d’haleine. Cette espèce de chasse à courre, au clair de lune, avait pour lui quelque chose à la fois de douloureux à l’excès, d’effrayant, de sinistre. L’illuminé, qui, des heures entières, tend son esprit vers un objet inerte, et prétend le faire mouvoir par la puissance de sa volonté, n’endure pas un supplice plus aigu, plus irritant, plus horrible.

Anaïs ne cessa de courir qu’un peu avant d’arriver au terme de sa course. La peur sembla la ressaisir. Elle recommença à marcher lentement, avec précaution, avec défiance, à plonger ses regards dans toutes les directions, à tendre l’oreille. Parvenue enfin au quai, elle fit une halte dont elle profita pour sonder l’espace à droite, à gauche, en face.

Le vent enlevait de légers tourbillons de poussière ; l’eau bruissait sous les arches ; la solitude paraissait complète.

Prenant alors son élan, la jeune fille traversa obliquement la chaussée et gagna le côté droit du pont.

Bénédict s’élança sur ses traces avec la rapidité d’une flèche. Il se coucha à terre, et, s’aidant des pieds et des mains, rampa un instant derrière le coude du parapet.

D’épais nuages, d’ailleurs, voilaient la lune, et couvraient à propos les alentours de ténèbres.

Les deux jeunes gens n’étaient plus qu’à quelques pas l’un de l’autre. Attendre n’était plus permis. Anaïs escaladait le parapet avec une précipitation désespérée.

D’un bond, Bénédict fut debout ; d’un autre, auprès de la jeune fille.

Enlacée à l’improviste par les deux bras d’un homme dont elle ne soupçonnait pas la présence, la fille de Madeleine poussa un cri formidable et perdit connaissance.

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