Chapitre 15 D’erreur en erreur.
Jamais Bénédict n’avait encore eu l’occasion de dépenser à la fois une si grande somme d’énergie. Les forces humaines ne suffisent que quelques secondes à une telle violence d’efforts, et cette violence avait duré près d’une demi-heure. Ses muscles se détendirent, et une indicible faiblesse pénétra tout son corps. Ce fut miracle s’il ne tomba pas en défaillance. Pliant sous son fardeau, suant à grosses gouttes, le cœur brisé par l’émotion, il se tint quelques instants dans l’attitude d’un homme foudroyé. Les exigences mêmes de son étrange situation le rappelèrent rapidement à lui.
Anaïs, pâle et froide, continuait d’offrir l’image de la mort. On ne pouvait se trop hâter de la secourir. Bénédict recommençait à réfléchir activement. Il fouillait son esprit dans tous les sens afin d’y trouver un parti, une décision. Sa sollicitude pour l’existence de la jeune fille étouffait en lui jusqu’à la crainte d’être surpris avec elle en cet endroit, à pareille heure. Il appelait de tous ses vœux la présence d’un passant quelconque, dont il se fût empressé d’implorer l’assistance. Mais ses vœux furent stériles ; aucun bruit, sinon celui d’un qui-vive lointain, ne vint frapper son oreille. Rassemblant toutes ses forces, et serrant Anaïs dans ses bras, il se résolut enfin à la transporter ainsi jusque chez lui.
La jeune fille rouvrit tout à coup les yeux. Elle se débarrassa sur-le-champ de l’étreinte qu’elle sentait, se dressa sur ses jambes, se retourna, et envisagea son sauveur avec une stupéfaction voisine de l’épouvante. Le lieu, l’heure, la vue de Bénédict, lui rappelèrent tout en un clin d’œil. Elle baissa la tête et garda un silence morne.
Le jeune homme remit ses souliers sans la quitter des yeux. Il se redressa bientôt, et lui dit d’un ton en même temps doux et ferme :
« Je vous en prie, mademoiselle, veuillez prendre mon bras.
– Où prétendez-vous me conduire ? demanda Anaïs d’une voix éteinte.
– Où vous voudrez, repartit Bénédict ; l’important est de quitter cette place, de marcher, d’avoir l’air d’aller quelque part…. »
La jeune fille obéit machinalement. Elle venait de recevoir une commotion capable de désorganiser le corps le plus robuste. Ni ses sens, ni ses facultés, n’avaient encore repris leur équilibre. La fièvre ou le froid, et peut-être l’un et l’autre, la faisaient grelotter ; elle paraissait étourdie ou encore abîmée dans un rêve confus et pénible.
Bénédict, qui se sentait dans la tête et dans le cœur des ressources plus que suffisantes pour la réconcilier avec la vie, n’avait garde de rien brusquer. Il se renfermait dans un silence plein d’égards, et attendait patiemment qu’une occasion favorable se présentât d’entreprendre la guérison de cette âme malade et désespérée.
A la suite d’une traite assez longue, Anaïs, levant la tête avec vivacité, et remarquant le chemin qu’ils suivaient, s’écria du ton de l’effroi :
« Encore une fois, monsieur ! où me conduisez-vous ?
– Chez moi, mademoiselle, » balbutia Bénédict avec hésitation.
Anaïs quitta brusquement le bras de son guide.
« C’est impossible, dit-elle, je n’irai pas ! »
A son accent, on devinait que l’exaltation commençait à fermenter de nouveau en elle ; Bénédict craignit de l’irriter en insistant.
« Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle, dit-il avec douceur. Mais, pour l’amour de Dieu, reprenez mon bras, continuons notre chemin et causons.
– Taisons-nous ! repartit vivement Anaïs. Tout ce qu’on peut me dire, je me le suis dit. Vous essayeriez en vain de me faire changer de sentiment, cela ne peut plus être.
– Ainsi, vous l’avouez ! fit tristement Bénédict ; ce que vous n’avez pu faire à cette heure, vous êtes prête à le recommencer dès que je ne serai plus là ?… »
La jeune fille garda le silence ; Bénédict poursuivit :
« Que vous ayez des raisons, mademoiselle, et que ces raisons vous paraissent excellentes, c’est ce que je ne mets pas en doute. Reste à savoir si le chagrin et certains préjugés ne donnent pas à ces raisons une valeur et une portée qu’elles n’ont réellement pas.
– Oh ! je vous en prie, monsieur, s’écria Anaïs, n’ajoutez pas à mon désespoir en vous faisant juge de ce que moi seule je puis sentir et comprendre !
– Je me bornerai donc à soutenir avec une imperturbable conviction, dit le jeune homme énergiquement, qu’en aucun cas on n’a le droit d’attenter à sa vie, et que c’est un crime quand on est aimé comme vous l’êtes.
– Aimée comme je le suis ! fit la jeune fille stupéfaite…. A part ma mère…. et ma mère agonise…. elle n’est déjà plus. De quoi me parlez-vous, monsieur ? Tenue aux quatre membres par des liens de fer, je suis sans relâche flagellée jusqu’au sang, mes blessures ne se comptent plus, un âcre poison ruisselle dans mes plaies, et les jours ne peuvent que multiplier mes tortures et en accroître la violence. Ma destinée est implacable ; aucune puissance humaine ne peut ni la conjurer, ni l’adoucir. Je n’attente pas à ma vie, je meurs de mes maux.
– Et moi, mademoiselle, dit Bénédict avec une énergie croissante, je vous répète que la douleur trouble votre entendement. Vous n’apercevez qu’une issue, la mort, pour échapper au martyre, et il en est mille.
– Vous raisonnez comme ceux qui me tuent ; laissez-moi ! »
Le jeune homme lui indiqua l’ombre qu’elle projetait sur le trottoir.
« Voyez, lui dit-il d’un ton résolu, je ne sortirai pas de cette ombre. »
Anaïs recula vivement. Une effervescence extraordinaire se manifesta dans sa voix et dans ses gestes.
« De quel droit ? s’écria-t-elle ; est-ce un défi ?… Vous ne me connaissez pas. Vous me sauverez de l’eau, je me jetterai par la fenêtre ; vous m’enfermerez, je m’étranglerai de mes mains ; vous m’attacherez, je me laisserai mourir de faim ; vous me nourrirez de force, je me tuerai par la pensée !… »
Cet accès de frénésie glaça Bénédict de terreur ; un instant il ne sut que dire.
« Revenez à vous, mademoiselle, balbutia-t-il enfin d’un accent suppliant et tendre. Ne sentez-vous pas que vous avez affaire à un ami, dont l’indiscrétion n’est que du dévouement ?
– Vous ne pouvez rien pour moi.
– Mais votre mère respire encore.
– Oui, comme râle un mourant. Ah ! mes pressentiments ne me trompent pas, c’en est fait d’elle, son heure est venue, et je ne sache pas qu’on puisse me contraindre à lui survivre.
– Non, mademoiselle, non, vous ne pouvez pas savoir ; nos pressentiments ne sont que des impressions maladives qui nous perdent, à cause précisément de l’importance que nous y attachons. Croyez-le bien, il n’est donné à personne de prévoir l’heure à laquelle mourra votre mère. Qui sait ? elle a peut-être encore de longs jours à vivre. Songez, dans ce cas, à l’impression que lui causerait la nouvelle du malheur que vous méditez…. »
La résolution où était Anaïs n’avait pu naître et se développer que dans un esprit en proie aux plus graves désordres. Il fallait sans doute autre chose que des paroles dorées pour triompher d’un désespoir mortel et d’une défiance que de poignants souvenirs rendaient presque incurable.
« Les morts ne ressuscitent pas, monsieur, fit-elle en secouant la tête ; d’ailleurs, que prétendez-vous ? Tous les saints du ciel eussent succombé avant moi. La violence des faits m’écrase. J’ai quitté la maison de ma tante, je n’y rentrerai jamais, à moins qu’on ne m’attache, à moins qu’on ne m’y traîne !
– Et qui vous parle, mademoiselle, de vous ramener chez votre tante ? fit observer Bénédict.
– Chez vous, alors ? s’écria la jeune fille ; mais demain, où irai-je ?
– Demain, fit le jeune homme, vous continuerez de séjourner chez moi, près de votre mère.
– Vous n’y pensez pas, monsieur, repartit vivement Anaïs : de toutes les choses impossibles, celle-là est la plus impossible de toutes. »
Bénédict reprit courage. Il était parvenu à amener la jeune fille sur un terrain où il ne s’agissait plus que de la maintenir. D’un ton affectueux et pressant, il la conjura d’exposer franchement en quoi ce qu’il proposait blessait si fort le sens commun.
« Votre désintéressement, monsieur, exclut toute prudence, répliqua-t-elle. Par pitié pour moi, je le devine, vous n’hésiteriez pas à vous précipiter dans un gouffre. Mais il sera toujours au-dessus de mes forces d’accepter de tels sacrifices.
– Je ne vous comprends pas.
– Ma mère, monsieur, ne me faisait mystère de rien. Elle m’a confié les innombrables obligations qu’elle vous a. Votre admirable désintéressement n’a cessé de dépasser la mesure de vos ressources. N’écoutant que votre bon cœur, vous vous êtes imposé une charge ruineuse ; votre aisance a fait place à la gêne ; vous en êtes réduit non-seulement à vivre de privations, mais encore à vous endetter. Les frais considérables d’une maladie vont encore ajouter à l’embarras de vos affaires. Je sais tout cela, monsieur, sans parler de ce que j’ignore, et vous vous étonnez du refus inflexible que j’oppose à vos offres ! »
Ces détails n’étaient malheureusement que trop vrais. Bénédict se souvint à propos de ce proverbe d’une valeur relative, comme la plupart des proverbes : Le mensonge qui sauve vaut mieux que la vérité qui nuit, et s’empressa de répondre :
« Mais il n’y a pas un mot de vrai dans ce que votre mère vous a dit, mademoiselle. Loin qu’elle m’ait ruiné, elle n’a pas discontinué de me rendre les plus grands services. Je ne croirai jamais pouvoir m’acquitter envers elle. Il est faux que je sois dans la gêne, que j’aie des dettes, que je vive de privations. C’est pour me servir auprès de vous, pour me gagner votre affection, que Madeleine a dénaturé les faits. En me peignant faible, désintéressé, généreux jusqu’à l’imprévoyance et la sottise, elle s’est flattée de vous prévenir en ma faveur, quand elle me rendait simplement ridicule à vos yeux. Il semble que sa tendresse doive vous être fatale et à moi aussi. Désabusez-vous ; je ne suis pas encore écervelé au point de promettre plus que je ne puis tenir. Jamais ma situation n’a été plus prospère ; j’ai la certitude d’être avant peu chef d’atelier : je serai riche alors relativement. Vous voyez donc, mademoiselle, que votre objection n’est pas sérieuse…. »
Anaïs n’écoutait qu’avec impatience ; cette lutte, évidemment, l’importunait.
« Tout cela est possible, monsieur, dit-elle. Je n’en persiste pas moins énergiquement dans mon refus.
– Prouvez-moi, du moins, ajouta le jeune homme, par quelque raison juste et forte, que vous n’agissez pas uniquement sous l’inspiration du chagrin et de la maladie.
– Sachez, monsieur, répondit fermement la jeune fille, que ma répugnance à recevoir désormais l’hospitalité est invincible. Ce sont même de véritables déchirements qui se font en moi à la seule expression de celle que vous m’offrez. Je vous l’ai déjà dit, vous ne pouvez rien pour moi, absolument rien ; j’ai le malheur de ne pouvoir répondre à vos sentiments, et j’aurais horreur de moi-même si j’étais capable de me prêter un seul instant à caresser des espérances qui ne se réaliseront jamais.
– Sans reproche, mademoiselle, vous m’appréciez mal ; je suis peu ouvert, peu communicatif : vous n’êtes pas forcée de me deviner. Il y a lieu de supposer que je suis quelque honnête trafiquant qui donne pour recevoir, qui ne songe qu’à un échange avantageux, voire usuraire ; qui médite de vous contraindre à subir un contrat auquel vous répugnez ; qui viendra un de ces jours réclamer impérieusement, brutalement, le prix de ses bienfaits ; ou encore quelque Narcisse langoureux qui vous mangera du regard, vous poursuivra de ses soupirs et aura toujours l’air de vous menacer de sa mort ou de mourir de la poitrine. Vous vous formez de moi l’une ou l’autre opinion et vous dites : « Plutôt mourir ! » Je le conçois ; à votre place j’en dirais tout autant ; seulement, vous vous méprenez ; si je ne suis pas absolument insensible, je suis du moins d’un tempérament fort calme, qui exclut les élans frénétiques de la passion. Laissez-moi vous le dire une première et dernière fois : il est bien vrai que je vous aime, que mon amour est profond, durable, exclusif ; mais il ne ressemble en rien à celui que j’ai vu dans beaucoup de livres, il emporte avec lui le dévouement le plus absolu. Vous ne m’aimez pas, mademoiselle, tout est dit. Je ne vous en parlerai jamais, ni des lèvres, ni même des yeux, j’en prends l’engagement formel ; et que je sois le dernier des misérables, si je manque jamais à cet engagement. Et gardez-vous de craindre que je tombe dans la mélancolie, que je dépérisse de chagrin ou que je me tue de désespoir. J’estime qu’un homme doué de quelque virilité doit rougir de ces indignes faiblesses. De ce côté encore, vous le voyez, mademoiselle, votre objection n’est pas plus sérieuse…. »
La jeune fille devenait pensive. Bénédict, quoi qu’elle en eût, ne laissait pas que de faire impression sur elle. Des lueurs d’espoir traversaient par-ci par-là le chaos de ses idées. Tout à l’heure, elle se sentait déjà saisie du froid de la mort ; actuellement une douce chaleur revenait graduellement dans ses veines. On eût dit d’un malheureux que sa grâce vient surprendre sur l’échafaud. Cependant son opiniâtreté et sa défiance étaient loin encore d’être vaincues.
« Ce que vous avez fait pour ma mère, répliqua-t-elle avec mélancolie, me pénètre toujours de la même surprise, de la même émotion, de la même reconnaissance. Dans l’état de nos mœurs, je sens tout ce que votre conduite a de rare et de généreux. Mais parce que dans l’élan de votre générosité vous avez eu pitié de la mère, s’ensuit-il que vous soyez tenu à vous charger aussi de la fille ? En supposant que le sacrifice ne soit pas au-dessus de vos forces, me supposez-vous assez peu digne, assez peu fière, assez méprisable, pour consentir à vivre de votre travail, et à troubler sans remords toute l’économie de votre existence ?
– Pour avoir une idée de ce que vous avez souffert, répondit Bénédict, il suffirait de vous entendre raisonner. Tout ce que vous dites porte l’empreinte de la défiance, de l’exagération, de l’erreur. Vous êtes plus calme ; pesez bien mes raisons. C’est une affaire entendue, vous ne retournez plus chez votre tante ; je me charge de m’entendre avec elle. Par amour pour votre mère, vous ferez violence à votre orgueil et vous consentirez à venir chez moi vous installer auprès de son lit. Nous congédierons la garde dès aujourd’hui et vous la remplacerez. Vos soins, votre affection, votre dévouement, produiront peut-être le résultat que vous n’attendez plus. En dépit des apparences et du docteur lui-même, je vous jure que quant à moi je n’ai jamais perdu l’espérance. Ce n’est pas tout : vous répugnez à recevoir de moi tout ce qui pourrait ressembler à un bienfait ou à un sacrifice. Je comprends votre répugnance. Nous séparerons très-nettement nos intérêts. Il n’y aura entre nous rien de commun ; vous inscrirez sur un registre les sommes que je vous remettrai pour vos besoins. Vous saurez de la sorte le chiffre exact de la dette que vous contracterez envers moi. Il n’y a rien qui puisse blesser l’âme la plus délicate dans les avances que vous fait un ami, un frère. Vous pourrez ainsi vous acquitter rigoureusement plus tard. Je vous laisserai à cet égard toute la latitude possible, et je m’engage même à recevoir de vous, non-seulement l’argent que je vous aurai prêté et celui que vous me supposerez dû par Madeleine, mais encore l’intérêt de cet argent. Grâce à ces petites conventions, vous serez tout à fait à votre aise. Mieux que cela, je vous ferai des reçus motivés, afin qu’en cas de bruits calomnieux, vous soyez en mesure de répondre : « Ce n’étaient que des avances ; je me suis acquittée ; voilà mes reçus. »
– Hélas ! monsieur, dit Anaïs que l’attendrissement gagnait, vos bonnes paroles ne sont-elles pas clairement illusoires ? Qu’importe que, pour ménager ma susceptibilité, vous me laissiez la faculté de m’acquitter envers vous, si j’ai la certitude d’être toujours hors d’état de pouvoir le faire ?
– Eh bien, encore ici, mademoiselle, vous vous trompez. Je me fais fort de vous mettre à même de payer intégralement toutes vos dettes. Votre tante n’a pas cessé de conspirer à faire la solitude autour de vous. Grâce à son système de calomnies, toutes les carrières, même les plus humbles, vous ont été fermées. Mais l’influence de votre tante Euphrasie ne s’étend pas au delà du cercle de son entourage. Du moment où vous ne vivrez plus chez elle, vous n’aurez plus à craindre d’être en butte à des mensonges et à des préventions iniques. Vous commencerez de vivre réellement à nouveau. Mon patron est un commerçant considérable que ses affaires mettent en relation avec une multitude de personnes. Son affection pour moi n’a d’égale que son estime. Je prétends, par la manière dont je lui parlerai, qu’il fasse de votre affaire son affaire personnelle. Je suis convaincu qu’il s’occupera activement de vous et qu’il ne tardera pas à vous trouver une place avantageuse. Le reste dépendra entièrement de vous. Que votre confiance soit imperturbable. Vous serez libre alors de faire des économies, de me rembourser peu à peu mes avances, capital et intérêts ; de vous libérer enfin complètement, et même d’épargner à Madeleine les ennuis de vivre dans la dépendance d’un étranger…. »
Anaïs, jusqu’alors insensible, pleurait maintenant à chaudes larmes.
« Tout cela serait possible, monsieur ? dit-elle d’une voix entrecoupée par les sanglots. N’est-ce pas trop beau ? Ce que vous en dites, n’est-ce pas tout uniment pour me donner du courage ? Ah ! monsieur, ce serait vraiment ressusciter d’entre les morts !
– Tout cela, mademoiselle, c’est de l’arithmétique. Je n’exagère ni n’atténue rien. Sachez qu’il m’a suffi de vous voir une seule fois aux prises avec votre tante, pour vous comprendre pleinement, pour deviner toutes vos douleurs. Je n’ai pas cessé, à dater de ce jour, de craindre les mauvais effets d’un désespoir trop fondé. Mes craintes sont devenues un horrible pressentiment qui m’a obsédé sans relâche. C’est à ce pressentiment, à cette pénétration instinctive, que vous devez attribuer le miracle de ma présence ici. Déjà hier soir, au moment où je me suis trouvé seul avec vous sur le palier, j’ai été sur le point de vous arrêter, et de vous dire tout ce que je viens de vous dire à présent. Une sotte timidité, peut-être aussi une vague crainte de paraître ridicule, m’ont retenu. Mais après tout cela, comme vous voyez, il m’était bien permis, sans vous offenser, de soutenir que, par suite de vos profondes et incessantes douleurs, votre caractère, vos organes, votre jugement, votre esprit, tout en vous était profondément altéré. Vos yeux, vos oreilles, votre intelligence, votre âme vous trompaient. L’objet le plus inoffensif vous apparaissait comme un monstre redoutable ; votre ombre vous faisait peur, votre cœur serré n’envoyait à votre cerveau que des images lugubres ; et là où il n’y avait qu’un fossé, vous aperceviez un gouffre. Il était temps. Une seconde de plus, et vous augmentiez le nombre des victimes de leurs rêves et des fantômes de leur imagination. Voyez maintenant. Je suppose, et c’est pour moi une solide espérance, que Madeleine, sous l’influence de vos soins et de votre tendresse, aille de mieux en mieux et se rétablisse ; que vous soyez placée avantageusement, que vous viviez sinon heureuse, du moins tranquille, que vous ayez en outre la joie et la consolation de pouvoir aider votre mère, quel jugement porterez-vous sur votre tentative d’aujourd’hui ? De quelle horreur ne serez-vous pas pénétrée au souvenir de votre exécrable projet ? Dans quelle confusion vous plongera l’idée qu’on puisse à ce point s’égarer ! Que penserez-vous de la faiblesse de notre esprit ? Se peut-il que vous ne frémissiez déjà à la seule idée des erreurs où cette faiblesse peut nous induire ? Dans quelle défiance ne devrez-vous pas être à l’avenir de vos sens, de vos impressions, de votre raison, de votre jugement ?
– De grâce, monsieur, interrompit Anaïs, qui pleurait toujours, épargnez-moi ! Ma confusion est grande, en effet. Je serai sur mes gardes, je vous le jure. Pourvu que ma mère vive !
– Elle vivra, mademoiselle, espérez-le ! Mais ne perdons plus de temps. Essuyez vos yeux et partons. Il fait froid.
– Rentrer à cette heure ! Que va dire ma mère ?
– Un rien vous embarrasse. J’ai la clef de sa chambre. Je vais vous y conduire sans qu’elle s’en aperçoive. Vous tâcherez de prendre quelque repos. Vers neuf heures, vous descendrez sans bruit, et vous ferez semblant de venir de chez votre tante. Vous avouerez que vous vous êtes enfuie à la suite d’une querelle, que vous n’y pouviez plus tenir, et que vous êtes décidée à n’y jamais remettre les pieds.
– Après ce que je disais précisément hier soir !
– Votre tante Euphrasie, Madeleine le sait, a l’humeur fort variable. Les bonnes résolutions que vous lui avez attribuées peuvent déjà s’être envolées. Votre mère sera beaucoup moins surprise que vous ne l’imaginez. Ne m’a-t-elle pas déjà avoué quelle craignait bien que vous ne fussiez dupe d’une illusion ? D’ailleurs, je serai là, je vous soutiendrai. Madeleine, au fond, ne demande pas mieux que de vous avoir auprès d’elle. Au pis aller, je ne manquerais pas d’arguments pour vaincre son obstination…. »
q