Chapitre 16 Le trésor.
Bénédict, dominé exclusivement par la pensée de sauver la fille de Madeleine, se fût parjuré vingt fois pour y parvenir. Déjà dans la gêne, au moment où la vieille femme était tombée malade, il s’était vu depuis dans l’obligation de grossir chaque jour davantage le chiffre de ses dettes. Finalement, après avoir successivement mis en gage tout ce qui chez lui valait quelque chose, il en avait été réduit à demander des avances à son patron. A cette heure, il achevait d’épuiser la ressource des expédients. C’était donc au plus haut degré des embarras d’argent, quand la détresse le pressait de toutes parts, quand l’inquiétude le rongeait, quand il se sentait impuissant à répondre du lendemain, quand le découragement s’emparait de lui, qu’il faisait parade d’aisance, qu’il vantait sa prospérité, qu’il se chargeait de la tutelle d’Anaïs, qu’il lui offrait l’hospitalité, qu’il la berçait d’éblouissantes promesses. Mais, encore une fois ; que n’eût-il pas fait, que n’eût-il pas dit et promis pour arracher la jeune fille à la mort ?
Tout heureux du résultat, il ne songeait déjà plus qu’à faire face à des difficultés qui menaçaient de le rendre illusoire. Il lui vint à l’esprit de s’ouvrir à Madeleine. Celle-ci affirmait avoir passé une nuit excellente et se sentir beaucoup mieux. La pensée qu’elle ne s’était laissée mourir de faim que pour réaliser des économies avait, d’intervalle en intervalle, préoccupé Bénédict. Il était naturel que cette pensée se ressaisît de lui à une heure où, se noyant, il ne savait à quelle branche s’accrocher. Toutefois, il n’était pas tellement sûr de son fait, qu’il ne craignit encore, par la peinture de son dénûment, d’affliger la vieille femme en pure perte. Tandis qu’il hésitait, Anaïs se présenta tout à coup, et joua en rougissant la petite comédie convenue. Le désappointement de sa mère fut extrême.
« Tu ne veux plus retourner chez ta tante ?… dit-elle ; où iras-tu ? »
Le jeune homme intervint. Sa fermeté leva tous les obstacles. Il fut convenu qu’Anaïs remplacerait provisoirement la garde ; que la mère et la fille vivraient en commun ; quelles coucheraient l’une près de l’autre, et que Bénédict, par convenance, occuperait, jusqu’à nouvel ordre, le cabinet de Madeleine. Cependant, Bénédict verrait son patron, l’entretiendrait d’Anaïs, et le presserait de s’employer à lui trouver une place convenable. Ce ne fut pas, bien entendu, sans renouveler ses doléances habituelles sur la prodigalité et l’imprévoyance que la vieille femme consentit à ces petits arrangements.
Le jour même, Bénédict, accompagné d’un commissionnaire, se rendit chez Euphrasie Lorin. Il ne réussit qu’avec peine, à force de sang-froid et de modération, à éviter la scène violente qu’il redoutait. Euphrasie, en apprenant la disparition de sa nièce, avait supposé sur-le-champ un enlèvement concerté. Elle le déclara brutalement au jeune homme. Celui-ci parvint à refouler au fond de lui-même l’indignation que lui causait cette supposition injurieuse. Il répliqua que la jeune fille, comprenant enfin tout ce que son séjour prolongé chez des parents qu’elle gênait avait d’incompatible avec la bienséance, s’était réfugiée auprès de sa mère pour ne plus s’en séparer.
« Cela est fort bien, monsieur, dit Euphrasie avec surprise. Mais où prendront-elles de l’argent ?
– Rassurez-vous, madame, j’y aviserai.
– Je ne suis plus de la première jeunesse, monsieur, dit Mme Lorin en secouant la tête d’un air de fausse compassion. L’âge et l’expérience m’autorisent à vous parler sans détours. Ne vous offensez pas si je me permets de vous donner des conseils. D’ailleurs, mon devoir d’honnête femme est de vous prévenir. Prenez garde ! défiez-vous ! Vous ne les connaissez pas. Vous serez victime de leur voracité et de leur ingratitude. Tout votre avoir ne suffira pas à rassasier ces avides sangsues…. »
Bénédict dédaigna de répondre à ces banales indignités. Il réclama poliment les effets de la jeune fille.
« En vérité, monsieur, fit Euphrasie d’un air hésitant, je ne sais si je dois. Madeleine est sujette à caution. Elle n’a qu’à vendre les effets de sa fille, il faudra donc que je lui en rachète d’autres ? Je ne puis rien faire sans le conseil de famille. Vous pouvez d’ailleurs vous lasser et vous repentir. Il est peut-être sage, dans votre intérêt, de vous laisser le temps de la réflexion.
– Mlle Anaïs, madame, repartit froidement le jeune homme, est majeure et, partant, maîtresse d’elle-même. Je vous ferai observer que le conseil de famille n’a plus aucun droit de contrôle ni sur elle ni sur ses résolutions. Elle m’a chargé de vous redemander les objets qui lui appartiennent. Vous pouvez les garder ou les lui rendre. Vous êtes d’autant plus libre, madame, qu’elle m’a assuré ne vouloir rien tenir que de votre bienveillance et de votre justice. »
Mme Lorin donna l’ordre de descendre les malles de sa nièce. Cependant elle entreprit encore une fois de se vanter, de faire l’éloge de sa patience, de son désintéressement, de sa générosité, de noircir la mère et la fille, et finalement de circonvenir Bénédict par d’adroites flatteries.
Bénédict resta silencieux et impassible. Il attendit patiemment que le commissionnaire fût chargé et coupa court à l’intarissable et venimeuse loquacité de Mme Euphrasie en saluant et en se retirant.
Une légère amélioration s’était effectivement déclarée dans l’état de Madeleine. La présence de sa fille sembla encore favoriser cette heureuse réaction. C’en fut assez pour ranimer le zèle du jeune docteur. Il vint de nouveau presque chaque jour. L’espérance, qui le ressaisit, se fortifia graduellement, et même si rapidement qu’il crut bientôt pouvoir répondre du rétablissement de la malade, à la condition toutefois qu’une imprudence, en occasionnant quelque rechute, ne vînt pas contrarier les progrès de cette véritable résurrection.
La vie actuelle d’Anaïs, si peu semblable à celle qu’elle avait menée jusqu’alors, produisait sensiblement sur son âme, sur son caractère, sur ses facultés, sur son organisation, des effets salutaires et surprenants. Ces assurances sur la santé de sa mère achevèrent de la métamorphoser ; elle changea au point de ne plus être reconnaissable ; ses traits reprirent l’expression du calme ; sont front, ses yeux respirèrent la sérénité ; la fraîcheur reparut sur ses joues. Et ces charmes tout nouveaux de son extérieur ne furent que secondaires, comparés à son égalité d’humeur, à son caractère enjoué, à l’inépuisable tendresse qui était en elle. Finalement, il eût été difficile d’imaginer une femme plus jolie, plus aimable, plus séduisante.
Madeleine ne pouvait se lasser de la regarder. La mère et la fille vivaient au milieu d’une sécurité profonde ; animées des mêmes espérances, pénétrées des mêmes joies, elles passaient leurs journées à élaborer de beaux projets pour l’avenir. Éclairée mieux encore par ses propres sentiments que par ce que lui disait sa mère, Anaïs commençait à comprendre, à apprécier Bénédict, et, à mesure qu’elle entrait plus avant dans cette connaissance, elle sentait son estime pour lui grandir et se tourner presque en admiration.
Chose à noter, heureux du bonheur de la fille, Bénédict était choqué de celui de la mère. Avec Anaïs, il était de plus en plus affable et prévenant ; avec Madeleine, il prenait un ton toujours plus maussade, toujours plus bourru, et il semblait à chaque instant, à son air refrogné, qu’il allât perdre patience et se fâcher. Devant la jeune fille, il s’efforçait de dissimuler ses tourments sous une apparence de gaieté ; devant la vieille femme, il négligeait de se contraindre, et laissait voir sur son visage toute sa tristesse et toutes ses inquiétudes. Ce qui l’exaspérait c’était que cette mauvaise humeur ne faisait nulle impression sur Madeleine. Elle semblait ne rien voir, ne rien comprendre ; loin de s’émouvoir des signes de chagrin qu’il donnait, elle se plaisait à l’en railler et à afficher la plus parfaite insouciance et le plus profond contentement.
Anselme était là. Bénédict se sentait impuissant à maîtriser son désespoir. Il quitta brusquement la mère et la fille, et s’enferma avec son ami dans la seconde chambre, sous le prétexte de causer en fumant. Les deux amis restèrent quelques instants silencieux. Anselme questionna enfin Bénédict, et lui demanda d’où venait qu’il avait cet air sombre. Bénédict n’attendait que cette invitation pour s’ouvrir à son ami et lui confier ses alarmes.
« Tel que vous me voyez, mon cher, répondit-il à mi-voix, j’épuise vainement mes forces à sortir de l’abîme sans fond et sans issue où je suis. Ma ruine est complète, et mon avenir compromis peut-être à jamais. Le fardeau dont je me suis chargé m’écrase décidément. Je ne sais plus que faire. Je suis criblé de dettes, et mes créanciers, à bout de patience, menacent de me poursuivre l’épée dans les reins. Non content de cela, j’ai escompté mon travail futur, je n’ai pas discontinué de demander des avances à mon patron ; à l’heure qu’il est, je lui dois plus de trois cents francs, et je sens qu’il ne m’est plus permis de compter sur cette ressource. Enfin je n’ai plus rien à mettre en gage. Ma situation est horrible. Elle ne peut pas durer huit jours de plus ainsi.
– Ne vous ai-je pas prévenu ? repartit Anselme.
– Pouvais-je faire autrement ? d’ailleurs, je n’ai point de repentir. Ce que j’ai fait, je le ferais encore. Je suis même bien résolu à ne pas reculer, à redoubler d’énergie pour suffire à ma tâche. C’est pour moi une douce consolation d’avoir sauvé Anaïs, de lui avoir rendu le repos, de la voir heureuse. Sans Madeleine, je ne soufflerais mot. Mais cette vieille femme a le privilège de soulever en moi une irritation perpétuelle, de m’exaspérer. On ne peut mettre en doute sa sagacité, sa pénétration. Elle sait ce que je dois, ce que je gagne, ce que je dépense. Aucun des embarras de ma position ne peut lui être inconnu. Cependant étudiez-la ; contrairement à son habitude, elle marque une sécurité croissante, elle boit, mange, dort, cause, rit, et nargue ma tristesse loin de s’en affliger.
– Que voulez-vous que fasse la pauvre femme ? fit observer Anselme. Elle s’est assez longtemps gendarmée contre votre héroïsme de désintéressement !
– La pauvre femme, en vérité ! répliqua Bénédict avec aigreur. Votre bienveillance me surprend. Croyez-vous que je m’amuserais à récriminer si je n’avais sujet de le faire ? Rappelez-vous les doutes que vous m’avez entendu exprimer sur sa probité. Je n’osais rien affirmer, et pourtant j’avais une certitude. Les circonstances me contraignent à parler, Madeleine n’est pas ce que vous semblez croire ; elle n’a pas cessé de m’exploiter, de me gruger, de prélever une dîme sur toutes les dépenses. En attendant elle ne se nourrissait pas ; elle se privait de tout. Que faisait-elle de ses rapines ? Aujourd’hui ma conviction est imperturbable, cette vieille femme est d’une avarice qui dépasse toutes les bornes. La crainte de l’avenir est sa maladie. Sous l’empire de cette crainte, elle n’a songé, en me pillant, qu’à grossir un trésor inutile. Soyez certain que ce trésor repose au fond de quelque tiroir, et c’est ce qui cause ma fureur. Comment ! elle sait que j’ai des dettes, que je m’épuise dans le travail, que je dépense pour elle et sa fille plus en une semaine que je ne gagne dans un mois ; elle doit infailliblement connaître ma détresse, mes inquiétudes, mes tortures, et elle vit sans inquiétude de rien, comme un rat dans son fromage, quand elle ne m’assomme pas par-dessus le marché de sa joie insultante ! Mieux que cela, mon cher : tout récemment j’ai dû faire disparaître ma pendule de la chambre où elle couche. J’ai supposé que cette pendule avait besoin d’une réparation. Madeleine l’a cru ou a feint de le croire ; elle m’a regardé d’un air goguenard en disant : « Tâchez du moins que l’horloger ne vous la rende pas en plus mauvais état qu’elle n’est. » N’est-ce pas trop fort ? Tenez, je vous le dis, je ne suis plus maître de moi, et, si je la savais seule, je courrais sur l’heure lui exprimer toute mon indignation !
– Ne vous en déplaise, mon cher ami, reprit Anselme, je suis loin de partager vos sentiments. Vous ne vous fondez toujours que sur des probabilités. Je vous ai d’ailleurs entendu tant de fois dans une même journée vous exprimer contradictoirement sur Madeleine, que je ne serais nullement surpris si vous pensiez ce soir tout autrement qu’à cette heure. Vous n’êtes pourtant pas d’un caractère irrésolu. Mais la misère aigrit, trouble l’entendement, rend soupçonneux et injuste. Prenez garde de vous abandonner à une colère dont vous pourriez vous repentir, et de prendre des visions pour des réalités.
– Eh bien, dit tout à coup Bénédict, je suis résolu à sortir d’incertitude.
– Comment ?
– Je couche dans le cabinet de Madeleine. Là sont tous ses effets ; là. doit être son trésor, si elle en a un. A voir ses meubles, je juge qu’ils ferment mal. Seul, j’ai toujours reculé devant des perquisitions ; avec un complice je serai plus hardi. Venez !
– De la prudence, fit encore Anselme.
– Venez, venez, répéta Bénédict en se levant. Que je cesse de douter, que je sache une fois pour toutes à quoi m’en tenir sur cette vieille femme ! »
Les deux amis rentrèrent dans la chambre à coucher. Madeleine précisément exprima le désir de goûter d’un mets encore rare. Bénédict crut avoir mal entendu ; il la pria de répéter sa demande, ce qu’elle fit volontiers, non-seulement d’une voix claire, mais encore d’un air souriant et malicieux. Le jeune homme semblait atterré. Après un moment d’indécision, il se dirigea vers la porte.
« Je vais vous apporter cela, dit-il. Venez, Anselme…. »
Les deux jeunes gens sortirent. Au lieu de descendre, ils escaladèrent sans bruit l’escalier qui conduisait à la chambre de Madeleine.
« Ne remarquez-vous pas, ma mère, dit Anaïs sans lever les yeux, combien M. Bénédict devient triste depuis quelque temps ?
– Ho ! ho ! je sais pourquoi.
– Ne serait-ce pas l’effet du repentir ? Vous et moi, chère mère, devons être pour lui une lourde charge.
– Sois sûr que ce n’est pas là ce qui le préoccupe…. »
En ce moment, les yeux d’Anaïs rencontrèrent ceux de sa mère. Sous le regard pénétrant de Madeleine, la jeune fille devint toute rouge. Bénédict avait rigoureusement tenu sa promesse. Pas une seule fois, depuis qu’ils vivaient l’un près de l’autre, il ne lui avait parlé d’amour ni des lèvres, ni des yeux. Il était poli, prévenant, merveilleusement adroit à ménager son ombrageuse susceptibilité ; mais c’était tout. Rien, dans ce qu’il disait, ne laissait deviner de la tendresse, et la parfaite aisance de ses manières excluait même toute idée de trouble intérieur. La jeune fille, à son insu, s’inquiétait de cette réserve. Elle tombait par instant dans la mélancolie. A peine entendait-elle parler de Bénédict qu’elle devenait attentive, que ses yeux brillaient, que la joie s’épanouissait sur sa figure. Insensiblement, en présence du jeune homme, elle cessait d’être maîtresse d’elle-même, elle était gauche, mal à l’aise, elle tremblait, elle balbutiait. Évidemment, il se passait en elle des choses singulières qui n’échappaient point à l’œil de la pénétrante vieille.
« Le pauvre garçon, reprit celle-ci, ne le sens-tu pas ? souffre de ton indifférence.
– Et moi, je n’en crois rien, repartit Anaïs d’une voix mal assurée. Il en a heureusement pris son parti : lui et moi nous ne nous convenons nullement.
– En vérité ! lit Madeleine ironiquement.
– Ah ! ajouta la jeune fille avec un gros soupir, je suis bien près de croire que je ne suis pas digne de lui…. »
La mère embrassa sa fille avec effusion.
Cependant Anselme et Bénédict s’enfermaient dans la chambre de Madeleine. Cette chambre était meublée d’un méchant lit en bois peint, d’une vieille commode en noyer, d’une table chancelante, de deux chaises en paille, d’une armoire vermoulue, de quelques ustensiles de cuisine et d’un grand coffre à couvercle bombé sur le fond bleu duquel s’épanouissaient des oiseaux et des arabesques jaunes. Les tiroirs de la commode, l’armoire, le coffre fermaient à clef.
« Commençons par la commode, » dit Bénédict.
Il s’était muni d’un trousseau de clefs qu’il essaya les unes après les autres. Impatienté de son peu de succès, il fit sauter successivement, à l’aide d’un couteau, le pêne des deux serrures. Le premier tiroir ne contenait que du linge ; dans le second, il découvrit, enveloppé d’un papier de soie, le coffret qu’il avait offert à Anaïs ; mais ni dans l’un ni dans l’autre, il ne trouva trace d’argent. Il passa à l’armoire qu’il ouvrit par le même procédé. A la vue de vieilles hardes et de loques pliées et rangées soigneusement sur les tablettes, il se sentit gagné par la honte. Restait le coffre en bois peint. Il balança à le forcer. Déjà plus calme, il redoutait actuellement d’avoir commis, en pure perte, un monstrueux abus de pouvoir. Ébranlé encore par les remontrances de son ami, qui l’engageait à ne pas pousser ses recherches plus loin, il se disposait enfin à s’en aller. Il s’arrêta sur le seuil et revint vivement sur ses pas.
« J’en ai trop fait pour ne pas aller jusqu’au bout, dit-il. Je veux en avoir le cœur net. »
Il força le coffre comme il avait forcé la commode et l’armoire. Avec des gestes fébriles, il le vida entièrement.
« Ah ! » fit il en se redressant d’un bond.
Il avait à la main un sac pesant qui rendait un son métallique. La surprise d’Anselme ne fut pas moins profonde que celle de son ami. Bénédict, les mains tremblantes, la sueur au front, les yeux troubles, délia le sac et en versa le contenu sur la table. La stupeur des deux amis redoubla. Ils avaient sous les yeux un fouillis de centimes, de sous, de monnaies blanches, de pièces de cinq francs, de pièces d’or et de billets de banque, qui constituaient un véritable trésor.
« Vous le voyez ! que vous disais-je ? » s’écria Bénédict qui, dans son triomphe, ne respirait qu’avec peine.
Après un moment donné à leur mutuelle émotion, ils s’assirent et songèrent à l’inventaire du trésor. Ils mirent les billets à part, séparèrent l’argent du cuivre, l’or de l’argent, firent des lots et comptèrent. Il y avait quatre billets de banque de cent francs, seize pièces d’or, dont six de quarante et dix de vingt francs, cinquante pièces de cinq francs, cent et quelques francs de monnaie blanche et environ huit ou dix en monnaie de billon. Le total qu’ils firent ensuite montait à la somme énorme de douze cent quarante francs et quelques centimes.
« Eh bien, qu’en dites-vous ? demanda tout à coup Bénédict, dont les yeux étincelaient d’un plaisir amer. Êtes-vous suffisamment édifié ? Que penser de cette femme ? Sa scélératesse est-elle assez notoire ? Elle se tuait à force de privations, elle laissait sa fille mourir à la peine, à moi-même elle m’imposait des jeûnes ; encore aujourd’hui, après m’avoir indignement volé, elle me livre à tous les supplices du dénûment. N’est-ce pas infâme ? Oh ! qu’est-ce qui me retient ?
– Calmez-vous, mon cher, dit Anselme à qui cette exaltation croissante faisait craindre un éclat.
– C’est aussi trop fort ! continua Bénédict. La sueur m’en vient au front ! Quelle trouvaille ! L’étrange chose, avouez-le ! Il me semble que je rêve ! Ne suis-je pas endormi ? C’est à en perdre la raison ! Quoi ! est-ce possible ? Douze cent quarante francs se rouillent ici, tandis qu’en bas prospère la misère ! tandis qu’en bas, demain, le nécessaire manquera ! Ne comprenez-vous pas ma colère et mon indignation ? Voyons, parlez, à ma place, que feriez-vous ?
– A votre place, repartit Anselme, je ne me ferais aucun scrupule, je mettrais la main sur le magot, je rembourserais mon patron, je payerais mes dettes, et j’attendrais paisiblement que la vieille avare se rétablisse…. »
Bénédict réfléchit un instant.
« Non, non, fit-il enfin, je ne suivrai pas votre conseil, il est détestable, il troublerait ma conscience. Il se peut d’ailleurs que, dans cette somme, il y ait de l’argent qui lui appartienne. J’attendrai…. »
Ce disant, Bénédict remettait le sac dans l’état où il l’avait trouvé.
« Mais qu’allez-vous faire ? demanda Anselme.
– L’impossible avant de me résoudre à me brûler les doigts à cet argent. J’attendrai que Madeleine soit assez forte pour m’entendre, car je me propose de lui dire brutalement son fait. Je la connais enfin, elle ne peut plus m’en imposer. Oh ! tout mon sang bouillonne à l’idée que j’ai été perpétuellement dupe d’une comédie d’affection !… »
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