‹ Les orages de la vieChapitre 45 sur 48 · Chapitre 17 Amour.

Chapitre 17 Amour.

Pendant ce temps-là, la haine continuait de travailler le cœur de la tante Euphrasie. Quelque chose lui manquait en l’absence de sa nièce. Ne pouvant plus la martyriser, elle la calomniait. A l’entendre, Anaïs ne s’était échappée d’une maison honorable que pour soustraire sa mauvaise conduite au contrôle de sa tante et s’abandonner librement au libertinage. Il ne fallait pas aller bien loin pour en avoir la preuve. Du consentement et sous les yeux d’une mère infâme, la jeune fille vivait ouvertement avec un ouvrier. A force de répéter cette fable, Mme Lorin finissait par y croire. Elle savait lui prêter tous les caractères de la vraisemblance. Parmi les clients, les parents, les amis du quincaillier, se trouvaient nombre de gens crédules qui s’empressaient de colporter l’histoire et de la répandre au loin.

Madeleine en eut connaissance jusque dans les moindres détails. Le plus jeune des commis de Mme Lorin, celui qu’on appelait le petit Monhomme, avait pour Anaïs une affection qui ne s’était jamais démentie. Il venait la voir chaque dimanche quelques instants en cachette. Madeleine, fort curieuse d’ailleurs, le confessa adroitement un jour où Anaïs était sortie et apprit, de la sorte, toutes les calomnies que débitait sa belle-sœur. La pauvre vieille, quoique de longue date habituée aux manœuvres d’Euphrasie, ne l’eût pourtant jamais crue capable de si audacieux mensonges, Elle en eut un violent chagrin. Son plan fut bientôt fait. Dans la persuasion qu’on ne pourrait jamais trop vite mettre la réputation de sa fille à l’abri de bruits pareils et enlever tout prétexte à la malveillance, elle se résolut sur-le-champ à hâter un dénoûment auquel elle ne prévoyait plus d’obstacles sérieux.

Sa vie ne courait plus aucun danger ; elle reprenait sensiblement des forces, et le médecin lui présageait une santé de fer. Anaïs était assise auprès d’elle. Bénédicte pâle de fatigues et d’inquiétudes, se tenait non loin sur une chaise. C’était un jour de fête, dans l’après-midi. Les deux jeunes gens étaient muets et semblaient rêver. Madeleine portait alternativement sur eux des regards remplis de tendresse.

« Ah ! çà, mes enfants, dit-elle tout à coup ; à quoi songez-vous ? »

Anaïs et Bénédict tressaillirent.

« Vous êtes beaux et bons tous les deux, poursuivit la vieille femme, tous les deux vous avez de la sensibilité et de l’esprit, et vous restez-là à vous regarder comme des chiens de faïence. N’avez-vous donc rien à vous dire ? »

Madeleine alla directement contre son but, elle accrut la gêne de sa fille et celle de Bénédict, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête. Sans s’inquiéter de cela, elle reprit :

« L’un et l’autre, vous m’aimez également ; l’un et l’autre, n’est-il pas vrai, vous désirez avec une même impatience de me voir rétablie ? Vous avez pourtant à votre disposition un moyen bien simple de hâter ma convalescence et de réchauffer mon vieux sang…. »

Les deux jeunes gens ne bougèrent ni ne répondirent.

« Voyons, ma fille, voyons, mon garçon, ajouta Madeleine d’une voix tendre et pressante, approchez-vous ; donnez-moi votre main, que je les mette l’une dans l’autre… »

Anaïs obéit timidement ; Bénédict, au contraire, se roidit. Il quitta sa chaise, croisa les bras et regarda la vieille femme d’un air farouche.

« Quelles sont vos intentions ? demanda-t-il d’un ton brusque. Violenter votre fille ! C’est ce que je ne souffrirai pas. J’entends et je prétends que vous laissiez Mlle Anaïs tranquille !

– Eh bien, par exemple, voilà du nouveau ! fit la mère en exagérant sa surprise jusqu’au comique. Comment ! tu te permets de m’imposer silence ; tu as la prétention de m’empêcher de causer avec ma fille ?

– Vous pouvez causer tant que vous voudrez, repartit Bénédict. Ce que je ne veux pas c’est que vous vous mêliez de mes sentiments, que vous me prêtiez des intentions qui sont loin de ma pensée, et que vous importuniez votre fille à cause de moi.

– D’abord, je ne te parle pas, dit Madeleine ; je m’adresse à ma fille ; c’est à elle de me répondre. Elle m’aime, elle veut que je vive, que je vive contente. Aurait-elle bien le cœur de me refuser un petit sacrifice ? Fais-lui honte, chère Anaïs ; défends-moi, apprends-lui qu’il a tort…. »

Pour toute réponse, la jeune fille se jeta au cou de sa mère et la tint étroitement embrassée.

« Est-ce assez clair ? s’écria Bénédict ; vous affligez votre fille, vous l’impatientez, elle vous demande grâce. Une fois pour toutes, je vous prie de ne plus jamais parler de cela, et si vous ne tenez pas à me désobliger, vous changerez tout de suite de conversation.

– Je me moque pas mal de te désobliger, dit la vieille femme en se débarrassant de l’étreinte d’Anaïs et en regardant Bénédict. Tais-toi ! Est-ce que ma fille n a pas une langue ? Est-ce qu’elle a besoin d’interprète ? C’est toi qui l’ennuies en parlant à sa place. »

Anaïs semblait ne plus avoir la tête à elle ; son cœur battait avec violence ; quelques larmes brillaient dans ses yeux, et ses efforts pour cacher son émotion la faisaient à chaque instant changer de couleur.

« Si vous ne vous taisez pas, je sors, dit le jeune homme résolument. Mademoiselle, remettez-vous. Vous savez que je n’ai jamais songé à contraindre votre affection. Je suis robuste, et l’orgueil l’emporte en moi sur tout autre sentiment. Votre compassion me blesserait. Ne craignez donc rien. Répondez hardiment à votre mère.

– Ah ! s’écria tout à coup la jeune fille en éclatant en sanglots, que vous êtes cruel !… »

Bénédict, après un moment de stupeur, se jeta à ses genoux et se saisit de ses mains avec impétuosité.

« Quoi ! fit-il d’une voix passionnée, mon amie, ma tendre amie, vous m’aimeriez !… »

Anaïs se pencha vers lui et sanglota plus fort.

Comblé d’un bonheur immense, Bénédict, en ce moment, excusa Madeleine, oublia tous ses torts. Par malheur, la vieille femme ne s’en tint pas là. Après avoir contemplé cette scène avec un profond attendrissement, elle reprit bientôt la parole.

« Vous vous aimez, mes enfants, dit-elle ; vous vous aimez : c’est déjà quelque chose, mais ce n’est pas tout. Il n’y a pas de temps à perdre, il faut vous marier.

– Nous marier ! s’écria Bénédict en se relevant.

– Oui, vous marier, et tout de suite.

– Y pensez-vous ? Vous ne pouvez pas douter de mon empressement. Il est du moins convenable d’attendre que vous soyez rétablie.

– Non, dit Madeleine, avec opiniâtreté, pas un mois, pas une semaine, par un jour. Dès demain matin, vous rassemblerez tous les papiers nécessaires ; vous vous assurerez des témoins, vous prendrez jour avec eux ; vous ferez afficher les bans. Les délais rigoureusement nécessaires, et le mariage ensuite.

– C’est impossible !

– Pourquoi ?

– Vous devez le savoir ou du moins vous en douter !

– Je ne sais bien qu’une chose, fit la vieille femme en se mettant sur son séant, c’est que je veux qu’on m’obéisse ? »

Anaïs joignit ses instances à celles de Bénédict. Madeleine tint bon.

« Si M. Bénédict refuse, dit-elle, je le préviens que je me lève et que je sors de chez lui. Il n’est pas convenable, voilà ce qui n’est pas convenable, qu’un jeune homme et une jeune fille qui s’aiment, qui se le sont dit, vivent l’un près de l’autre, se voient librement à toute heure, et cela sans être mariés. J’ai mes raisons, elles sont excellentes ; qu’on ne raisonne plus…. »

Bénédict n’insista pas. La vieille femme, depuis qu’il lui savait un trésor, n’était plus la même à ses yeux : il ne savait qu’en penser, il lui trouvait un air de phénomène, il l’observait avec âpreté, et se sentait animé contre elle d’une espèce de haine. Tout ce qu’il lui voyait faire, tout ce qu’il lui entendait dire, avait la vertu de l’impatienter, de l’irriter, de soulever en lui des mouvements de colère. En ce moment, c’était de la fureur qu’elle lui causait avec son obstination, et il ne fallut rien moins que la présence d’Anaïs pour lui donner la force de se contenir. Mais il se promit bien de saisir la première occasion qui se présenterait pour avoir avec elle une explication décisive. Cette occasion ne se fit pas attendre. Le lendemain même, à l’heure du déjeuner, Anaïs sortit pour quelques emplettes, et laissa sa mère et le jeune sculpteur en tête à tête.

« Nous sommes seuls, dit sur-le-champ Bénédict, profitons-en ; expliquons-nous ! J’aime votre fille, elle m’aime : je suis heureux, nous nous marierons : c’est bien. Mais nous marier à cette heure ! Votre extravagance me passe. Êtes-vous devenue aveugle ? Avez-vous perdu tout jugement ? Êtes-vous folle ? Nous marier ! Mais vous ne voyez donc rien ! vous ne devinez donc rien ! Mais je suis criblé de dettes, je dois, trois cents francs à mon patron, tout ce que je possède est en gage. Je suis à bout d’expédients ; je n’ai plus de crédit ; ma misère ne saurait aller plus loin, il faut sur-le-champ aviser, il m’est impossible de vous soutenir plus longtemps. Nous marier ! Je vous admire. Je ne vous aurais jamais cru aussi peu de pénétration. Vous restez bien tranquille dans votre lit, vous mangez, vous dormez, vous jacassez, vous riez, et pendant ce temps-là, je suis dévoré de tourments, je dois inventer chaque jour les moyens d’assurer votre existence, je vis au milieu d’un désespoir croissant. Et vous parlez de nous marier ! C’est trop fort ! Décidément, oui, vous avez perdu la tête !… »

Madeleine le laissa dire. Elle l’écouta avec recueillement, et parut ne ressentir à ce qu’il disait qu’une émotion modérée.

« As-tu fini ? demanda-t-elle d’un air tranquille. N’as-tu rien oublié ? Il faut tout de même avouer que tu es fièrement bête ; oui, bête, passe-moi le mot. Que ne prévoyais-tu cela d’abord ? Que ne t’arrêtais-tu en chemin ? Qu’est-ce qui te forçait de faire ce que tu as fait ? Pourquoi ne m’avoir pas avertie plus tôt ? Tant d’orgueil, tant de confiance en soi-même pour aboutir à ce beau résultat, pour avouer honteusement son impuissance et sa ruine ! Nous voilà dans de beaux draps ! Qu’allons-nous faire et devenir ? Il ne te manquait plus que de m’accuser. A t’entendre, on dirait que c’est ma faute. L’injustice est aussi trop criante. Ne me suis-je pas opposée de toutes mes forces à ces folles dépenses ? N’ai-je pas demandé qu’on me conduisît à l’hospice ? Ne t’ai-je pas dit ce qui arriverait ? Il te sied bien vraiment de t’en prendre à moi, de me faire des reproches ! Au fond, ça ne m’étonne pas. Je l’aurais parié. Tout ce que tu as fait n’est que de la fanfaronnade de générosité. On donne volontiers ses miettes aux autres ; mais à la moindre gêne, on ferme son cœur et sa bourse, on devient féroce, on se repent de ce qu’on a fait, on voudrait reprendre ce qu’on a donné. »

L’impudence de ces récriminations plongea d’abord Bénédict dans la stupeur, et éveilla ensuite en lui une puissante colère. L’épreuve fut rude et terrible. Il eut toutefois assez de force pour en triompher.

« Je ne me repens point, balbutia-t-il d’une voix profondément altérée ; seulement je m’étonne que vous, si clairvoyante d’habitude, toujours si soucieuse du lendemain, vous qui connaissez l’état de mes affaires mieux que moi-même, qui savez ce que je dois et ce que je gagne, je m’étonne, dis-je, que vous ne vous soyez pas une seule fois inquiétée de savoir comment je m’y prenais pour soutenir un pareil train de vie.

– Est-ce que tu ne me fermais pas la bouche quand je voulais parler ? D’ailleurs, comment me serais-je inquiétée, quand je te voyais si calme, si plein de confiance, si sûr de toi-même ? »

Bénédict ouvrait déjà la bouche pour l’écraser du poids de son mépris et de sa colère. Elle ne lui en donna pas le temps en reprenant presque aussitôt :

« Que du moins la leçon te profite. J’ai eu heureusement de la prévoyance. J’espère enfin que tu vas me rendre justice. Tiens, prends cette clef, monte dans ma chambre et fouille dans mon coffre. Au fond, sous mes effets, tu trouveras un sac. Il doit y avoir, si je ne me trompe, douze cents et quelques francs. Je les réservais pour plus tard. Il n’y faut plus songer. Prends-les et disposes-en. »

Bénédict tomba en quelque sorte de sa hauteur. Son indignation s’éteignit comme par enchantement. Il arriva même que son visage marqua de la surprise et de la confusion.

« D’où viennent-ils ? demanda-t-il avec quelque embarras.

– Le moment est enfin venu, repartit Madeleine, de te dire la vérité. La prudence m’a inspiré jadis un gros mensonge, il ne faisait de mal, au reste, à personne. Je ne te connaissais pas, j’avais peur de manquer. Dans le commencement, je t’ai parlé, tu dois t’en souvenir, d’un incendie. Je prétendais y avoir tout perdu, mon linge, mes meubles, et avoir été obligée, pour les remplacer, de toucher aux six cents francs que je cachais dans ma paillasse pour me retirer un jour aux Petits-Ménages. Je mentais ; je n’avais rien perdu. Mes six cents francs restaient intacts.

– Cela ne fait pas douze cents francs.

– Les six cents autres francs, répliqua Madeleine avec satisfaction, sont des économies que je t’ai faites sur tes dépenses. J’ai prévu ce qui arriverait. Tu me dois un beau cierge…. »

Bénédict eut un remords. Il se reprocha d’avoir douté de l’intégrité de cette bonne femme. Toutefois, la prévoyance de celle-ci avait produit tout le mal. Si Madeleine, an lieu de se tuer sous le prétexte d’économie, eût vécu convenablement, elle ne serait pas tombée malade, elle n’aurait eu besoin ni de remèdes, ni de régime, et Bénédict n’aurait jamais connu la misère où il était. Ces réflexions vinrent à l’esprit du jeune homme, et calmèrent le trouble de sa conscience.

Il refusa d’abord de toucher aux six cents francs de la vieille femme.

« De quoi as-tu peur ? demanda celle-ci. Tu n’as pas envie de m’abandonner ? Il te faut de l’argent. Aimerais-tu mieux emprunter à d’autres qu’à moi ? Cet argent appartient à ma fille ; si tu l’aimes mieux, c’est sa dot. »

Bénédict refusait toujours. Il se fondait sur la crainte de dépouiller la vieille femme sans en être lui-même plus avancé.

« Tu as du moins assez pour te mettre au pair, repartit Madeleine. Tu rembourseras ton patron, tu dégageras tes effets, tu payeras tes dettes, et tu te marieras.

– Et après ?

– Après, après, répéta Madeleine pensive, sans doute nous ne nagerons pas dans l’abondance. Il faut s’attendre à de rudes commencements. Mais je travaillerai, je vous aiderai, je ferai des ménages. Anaïs, de son côté, travaillera, tu lui trouveras une bonne place. J’imagine, quant à toi, que tu ne resteras pas non plus les bras croisés. Mon Dieu ! nous verrons, nous verrons. A force de travail, d’économie, de bon accord, nous parviendrons peut-être bien à mettre les deux bouts ensemble…. »

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