Chapitre 18 Mariage.
Euphrasie ne vivait pas tranquille. Ses imputations injurieuses à l’honneur de Madeleine et d’Anaïs ne la consolaient que médiocrement. A quoi bon mentir et calomnier, si ceux qui sont l’objet de ces mensonges et de ces calomnies n’en sont point instruits et n’en souffrent pas ? Or, elle n’entendait plus parler ni de sa nièce ni de sa belle-sœur. Que faisaient-elles ? Était-il possible qu’elles ne fussent pas misérables ? Alors, pourquoi ne les voyait-on plus ? Auraient-elles, par hasard, trouvé des ressources suffisantes et durables ? Seraient-elles heureuses ? La seule idée que la mère et la fille pussent connaître le repos et prospérer, lui causait des douleurs lancinantes intolérables qui la poursuivaient jusque dans le sommeil. Au premier venu, fort surpris de ces questions, elle demandait : « Ne les avez-vous pas vues ? n’en avez-vous pas entendu parler ? »
Elle patienta encore quelque temps. Il lui semblait impossible que la jeune fille ne vint pas se remettre sous le joug. Le retour de sa nièce lui eût fait tant de bien ! Elle eût été capable de lui sauter au cou et de l’embrasser, quitte à se venger les jours suivants. Mais Anaïs ne revenait toujours pas. Euphrasie se sentit hors d’état de vivre plus longtemps ainsi. Un matin, accompagnée de son mari qui ne savait pas même où on le conduisait, elle tomba comme la foudre chez sa belle-sœur.
Madeleine était seule. Depuis quelques jours seulement, il lui était permis de se lever. Cette visite imprévue lui causa une profonde surprise. Elle invita la femme et le mari à s’asseoir. Euphrasie, sans rien entendre, tournait hardiment la tête à droite et à gauche, examinait les meubles, scrutait toutes choses d’un air de jalousie évidente. Elle ne se gênait pas plus que si elle eût été chez elle.
« Oui, ma bonne Euphrasie, fit malicieusement Madeleine, vous êtes bien ici chez votre pauvre belle-sœur, et tout ce que vous voyez est bien à elle.
– A vous !
– A moi. Est-ce que ça vous étonne de me voir bien logée ? Est-ce que je n’ai pas le droit, moi aussi, d’avoir de beaux meubles ?
– C’est bon, c’est bon, repartit Euphrasie d’un ton plein d’animosité. Je ne suis pas née d’hier. Nous sommes de vieilles connaissances. Il y a longtemps que je vous ai dit franchement ma façon de penser.
– Il y a, ma foi, si longtemps, dit Madeleine, que je l’ai tout à fait oubliée. Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Une vieille pauvresse comme vous, répliqua Euphrasie, va à l’hôpital ; elle n’a pas les moyens de se dorloter des mois entiers dans un bon lit.
– Après, ma bonne Euphrasie ?
– Après ! n’est-ce pas assez clair ? Direz-vous encore que vous n’avez pas fait votre pelote à la mort de Clovis ? C’est commode. Votre fille vivait à nos dépens, tandis que vous viviez aux siens. A cette heure, sans doute, vous achevez de manger le bien de votre enfant. Puis, un jour ou l’autre, elle nous retombera infailliblement sur les bras.
– Soyez sans inquiétude, ma bonne Euphrasie, dit la vieille femme avec une joie mal contenue. Anaïs ne vous retombera jamais sur les bras ; car j’ai le bonheur de pouvoir vous annoncer qu’elle se marie.
– Se marier ! elle, se marier !
– Eh ! pourquoi pas ?
– Sans m’avoir seulement consultée !
– Êtes-vous donc sa mère ?
– Et avec qui donc ?
– Avec qui voulez-vous qu’elle se marie, sinon avec M. Bénédict ? »
Euphrasie tressaillit, devint rouge, et parut un instant toute paralysée. Jamais l’envie, la jalousie, la haine, ne l’avaient encore mordue, déchirée, transpercée plus cruellement. Elle avait songé bien des fois à marier sa nièce, mais avec quelque tyran, vieux, difforme, tracassier, jaloux, mal dans ses affaires, uniquement fait pour tourmenter une femme et la rendre malheureuse. Que la jeune fille se mariât selon son inclination, avec un jeune homme de son âge, un garçon bien fait, bien élevé, intelligent, qui gagnait bien sa vie, qui pouvait amasser de l’argent, s’établir, faire fortune, voilà une supposition qui n’était jamais entrée dans son esprit. Quelle affreuse perspective ! Sa nièce pourrait donc un jour rivaliser avec elle ! Il se pourrait donc même qu’à un moment donné Anaïs fût plus riche que sa tante ! C’était à en mourir de rage. Euphrasie avait des serpents dans la poitrine. Son premier cri, dès qu’elle put desserrer les dents, fut :
« C’est impossible ! ce mariage n’aura jamais lieu !
– Ah bah ! chère sœur, fit Madeleine ; et pourquoi donc ?
– Un ouvrier ne convient pas à votre fille. L’éducation que nous lui avons fait donner la rend digne d’une condition moins humble. Nous lui ferons une dot, nous nous occuperons de la pourvoir plus convenablement…. »
Madeleine regarda sa belle-sœur dans les yeux.
« Permettez-moi de vous dire, Euphrasie, que vos prétentions sont au moins étranges. Le beau zèle qui s’empare de vous est, vous en conviendrez, bien tardif et bien extraordinaire. Pourquoi donc ne vous êtes-vous pas occupée plus tôt d’établir ma fille ? Pourquoi donc, par vos mauvais traitements, l’avez-vous contrainte à fuir de chez vous ?
– C’est faux !
– Le séjour d’Anaïs ici parle plus haut que toutes vos dénégations. Et si vous vous étiez bornée à la maltraiter ! Mais vous avez encore répandu sur elle et sur moi des calomnies que j’ose à peine redire. Je serais tentée de croire que vous êtes folle…. »
Euphrasie ignorait à quoi sa belle-sœur faisait allusion. Ce qu’elle sentait bien, c’est qu’on la bravait. Elle rougit et pâlit tour à tour. Les éclairs de ses yeux annonçaient l’orage qui grondait dans sa poitrine.
« Je ne vous comprends pas, répliqua-t-elle. Est-ce parce que je n’ai pas appris de vous l’art de mentir ? Ça n’est pas ma faute si votre fille n’a pas que des vertus, et si je suis franche.
– Vraiment, chère Euphrasie, pensez-vous tout ce que vous dites ? Avez-vous jamais cru que ma fille ne se soit échappée de chez vous que pour se livrer au libertinage ? Croyez vous que sous mes yeux, avec mon consentement, elle donne le scandale d’une liaison criminelle avec un ouvrier ? »
Euphrasie fut atterrée. Un moment elle fut sans audace et perdit l’usage de sa langue.
« Après cela, ma bonne Euphrasie, continua impitoyablement la vieille femme, de quoi vous inquiétez-vous, de quoi vous mêlez-vous ? Que venez-vous faire ici ? Que signifient vos dédains pour Bénédict ? Est-ce que l’homme que vous avez proclamé l’amant de ma fille ne serait pas digne, par hasard, de devenir son mari ? Cessez donc d’avoir l’air de vous intéresser à l’avenir d’Anaïs. Puisque vous vous piquez d’être franche, dites donc hardiment que ce mariage blesse votre orgueil et vous désespère. Ne doit-il pas dévoiler toute votre malignité, et compromettre étrangement l’autorité de vos témoignages ? »
A ces paroles hardies, Euphrasie se dressa comme fait la vipère irritée. Par les yeux, par les gestes, par la bouche, il sembla vraiment qu’elle lançait du venin et des flammes.
« Ainsi, c’est la guerre ! fit-elle d’une voix formidable. Vous osez m’outrager en face ! vous semblez ne pas craindre de vous mesurer avec moi ! A votre aise ! Je vous mets au défi de jamais me monter à la cheville ! Et ne comptez plus sur ma pitié ; souvenez-vous que, si je vous trouve sur mon chemin, je vous écrase !… »
A la suite de ces rodomontades, qu’elle lança comme des malédictions, elle saisit le bras de son mari et se hâta de sortir. M. Lorin n’avait pris aucune part à la querelle. Absorbé dans ses calculs de Bourse, il n’avait même rien vu ni rien entendu.
Grâce au repos, à d’excellents aliments, à la tranquillité d’âme, à la joie dont elle était pénétrée, Madeleine rajeunissait à vue d’œil. Son premier soin, dès qu’elle avait pu se lever, avait été de reprendre possession de son cabinet à l’étage supérieur. Quoique faible encore, elle put présider à tous les préparatifs du mariage et les hâter. Les bans furent affichés ; le grand jour arriva bien vite. Anaïs eut pour témoins Anselme et le jeune docteur ; ceux de Bénédict furent deux de ses camarades d’atelier. C’était un beau jour de printemps ; le soleil embellissait, égayait toutes choses ; l’air soufflait mille heureuses promesses. Anaïs et Bénédict se vêtirent tous deux fort simplement. Accompagnés de leurs seuls témoins, ils montèrent en voiture, se rendirent à la mairie, et de là à l’église. Au moment où le prêtre venait de les bénir, Anaïs, sur le front de qui le bonheur s’épanouissait comme une belle fleur rouge, aperçut le petit Monhomme qui la regardait avec des yeux pétillants de joie. La jeune femme fut vivement, touchée de cette marque d’affection. En sortant elle remerciait le jeune garçon d’un signe de tête et lui souriait affectueusement. Il n’y eut présentement point de noce. Après la double cérémonie civile et religieuse, les jeunes mariés remercièrent leurs témoins et retournèrent chez eux. Madeleine les y attendait. Versant des larmes de joie, Bénédict étreignit sa femme et murmura avec passion :
« Mon amie, ma tendre amie, je t’aime de toutes les forces de mon âme ! Tu viens de me faire le plus heureux des hommes ! je te promets, moi aussi, de te rendre la plus heureuse des femmes ! »
Anaïs alla au-devant d’un baiser et se pâma de bonheur dans les bras de son mari….
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