Chapitre 6 Un notaire.
En un clin d’œil, la ville entière savait que Marcille ne demeurait plus chez sa mère, qu’il logeait dans une maison garnie et qu’il était résolu à se marier sans tenir compte plus longtemps de l’opposition maternelle. On ne saurait comparer au concert d’indignations que souleva cette nouvelle que celui des clients ruinés d’un banquier en fuite. Marcille ne s’en occupa que plus activement des formalités à remplir pour atteindre à son but dans le plus bref délai possible. Le premier notaire auquel il s’adressa se défendit de rédiger la sommation, sous le prétexte d’une lointaine parenté ; les autres s’excusèrent simplement à cause de relations amicales avec tel ou tel membre de la famille. Il était à la veille de recourir au ministère d’un notaire étranger.
Cependant, un de ses anciens camarades de collège, notaire depuis peu, précisément au-dessus des préjugés qui arrêtaient ses confrères, puisque, fils d’un aubergiste, il avait récemment épousé la fille d’un fermier, se chargea volontiers de la rédaction des actes.
Me Digoing, grand et gras jeune homme de trente-deux ans, qui portait la tête en avant et marchait les pieds en dehors, inspirait du respect. Il était toujours coiffé comme si le bouillonnement de son cerveau eût rejeté son chapeau en arrière. Sa large face pâle, bouffie, régulière, dont le gros œil terne regardait vaguement à travers le cristal de lunettes en écaille, avait perpétuellement l’air hébété, Il perdait ses cheveux et prenait du ventre, qu’il n’avait pas encore de barbe. A une vaste mémoire il devait l’éclat des plus brillantes études. Verbeux, disputeur, paradoxal, démolissant de verve aujourd’hui ce que huit jours avant il défendait avec chaleur, ayant la versification facile, improvisant en prose des articles sur n’importe quel sujet, il avait même eu une pièce en un acte jouée à Paris quelque dix fois, sans cesser de faire du notariat. Exempt de fiel et d’ambition, honnête et serviable en réalité, il était alors réformiste par pur esprit de contradiction, comme depuis il s’est rangé au parti contraire.
Au reste, parce que sa clientèle se composait en grande partie de petits marchands et de campagnards, l’affaire dont il se chargeait ne pouvait lui causer qu’un médiocre préjudice. Il n’en fit pas moins usage de toutes les formes délicates qui donnaient à sa tâche les apparences d’un devoir pénible et mettait ainsi sa personnalité à couvert.
Mme Marcille, depuis qu’elle ne voyait plus son fils, vivait, malgré les assurances du commandant, dans une anxiété mortelle. Elle craignait actuellement qu’on eût manqué de prudence, et commençait à se repentir de n’avoir point écouté le procureur général. Sur ces entrefaites, un matin, on lui annonça une visite. Au nom de Me Digoing, elle eut aussitôt un pressentiment douloureux. Que devint-elle donc, quand elle aperçut la mine toute contristée du fonctionnaire public ?
« C’est bien à Mme Marcille que j’ai l’honneur de parler ? dit celui-ci en s’inclinant profondément.
– Oui, monsieur.
– Madame, continua-t-il d’un ton dolent, je suis chargé par monsieur votre fils d’une mission que ma charge ne me permet pas de refuser. Mon état d’officier public m’impose souvent des devoirs pénibles. »
Il fit une pause. Mme Marcille suffoquait.
« Vous savez probablement, madame, de quoi je veux parler, reprit Me Digoing. J’ai pris sur moi de venir vous voir, madame, avant de rédiger un acte qui fera à votre cœur de mère une si cruelle blessure….
– Quoi, monsieur, dit la mère prête à s’évanouir, mon malheureux fils persisterait….
– Je lui ai dit, madame, tout ce qu’un vif désir de conciliation m’a suggéré. Il m’a répondu qu’il avait besoin d’un acte et non d’un conseil.
– Et vous venez ?…
– Je n’ai rien voulu faire que vous ne fussiez prévenue, madame, dit Me Digoing. Monsieur votre fils me paraît résolu. Avant de passer outre, j’ai voulu connaître votre décision et savoir s’il vous plairait, par un arrangement à l’amiable, épargner à votre fils le remords d’un vilain procédé. »
Incapable de contenir son désespoir, même en présence d’un étranger, Mme Marcille porta les mains à sa figure inondée de larmes.
« Vous n’espérez sans doute pas, monsieur, dit-elle d’une voix entrecoupée par des sanglots, que je donne jamais mon consentement à un mariage qui est notre déshonneur ?
– Je vous prie de croire, madame, dit Me Digoing de plus en plus humble, que l’exercice de mon ministère ne m’a jamais semblé plus dur. Vous me rendrez au moins cette justice, madame, que j’ai fait ce qui était en mon pouvoir pour prévenir un éclat.
– Je sais, monsieur, balbutia la mère en donnant des marques d’une douleur croissante, que vous pouviez vous dispenser de ces ménagements. Je n’en suis que plus sensible à votre démarche…. »
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