Chapitre 7 Les sommations respectueuses.
Au préalable, le notaire dut s’assurer, pour rédiger l’acte, du concours d’un collègue. Il réussit à s’adjoindre son ancien patron. C’était un homme prudent qui tout d’abord avait reculé devant la tâche ; mais qui n’hésita plus, dès qu’il se vit en société de son ex-premier clerc dont les succès de collège, gravés en son souvenir, lui imposaient toujours étonnamment.
Quelques jours plus tard, sur les instances réitérées de son client, Me Digoing, assisté de son confrère, Me Heurtier, se présentait donc de nouveau chez Mme Marcille.
Celle-ci était dans un état pitoyable. Le chagrin inclinait sa tête ; ses cheveux flottaient en désordre ; les pleurs et la privation de sommeil avaient éteint ses yeux ; son visage, d’une pâleur unie, se marquetait de taches violettes.
Elle indiqua des fauteuils aux notaires, et se laissa glisser plutôt qu’elle ne s’assit sur une causeuse.
La scène se passait dans une pièce haute, meublée sévèrement et presque sombre à cause des rideaux qui masquaient les fenêtres à demi. En cet endroit retiré, ces deux hommes vêtus de noir, vis-à-vis d’une pauvre femme affaissée sous le poids des plus poignants chagrins, composaient un tableau d’un caractère tout à fait solennel.
Pendant que Me Heurtier, petit homme maigre et jaune, qui encapuchonnait ses yeux dans des lunettes vertes, se tenait roide et conservait un masque impassible, Me Digoing, tout décontenancé, tirait les pièces une à une des poches de son habit.
Il les déplia lentement, toussa à plusieurs reprises, assura ses lunettes sur son nez et commença la lecture de la sommation.
« L’an mil huit cent quarante…. le jeudi, quatorze janvier,
« Par-devant Me Digoing et Me Heurtier, notaires soussignés et en l’étude de Me Digoing,
« A comparu…. »
Me Digoing se servait des notes de sa voix les plus graves et les plus faibles. Malgré le profond silence qui se faisait, il ne s’entendait pas lui-même. Il reprit d’un ton plus ferme :
« A comparu :
« M. Joseph-Eugène Marcille, rentier, demeurant rue du Chapon, no 3, fils majeur de plus de vingt-cinq ans, ainsi qu’il est constaté par son acte de naissance inscrit aux registres de l’état civil, dont il a représenté aux notaires soussignés une copie qui lui a été à l’instant rendue.
« Lequel a, par ces présentes, déclaré qu’il demande respectueusement à Mme Marie-Joséphine-Suzanne Deshaies, sa mère, veuve de M. Pierre-Auguste Marcille, ladite dame propriétaire, demeurant rue Sainte-Croix, no 76, son conseil sur le mariage qu’il a l’intention de contracter avec Mlle Marguerite-Thérèse Lemajeur, fille mineure, lingère, demeurant chez Mme Anne-Françoise Sabouret, sa mère, veuve de M. Étienne Lemajeur, demeurant rue Serpente.
« Requérant les notaires soussignés de se transporter incessamment en la demeure susindiquée de Mme veuve Marcille, mère du comparant, à l’effet de lui notifier le présent acte respectueux, conformément à la loi.
« Fait et passé en l’étude, les jour, mois et an susdits.
« Après la lecture, le comparant a signé avec les notaires. »
A cet endroit, Me Digoing s’arrêta pour reprendre haleine. D’un geste qui lui était familier il releva ses lunettes, puis il continua :
« Et le même jour, jeudi quatorze janvier,
« Obtempérant au réquisitoire qui leur a été fait par M. Marcille fils,
« Me Digoing et Me Heurtier, notaires soussignés, se sont transportés au domicile de Mme veuve Marcille ci-dessus nommée, rue Sainte-Croix, no 76.
« Où étant arrivés sur les douze heures de relevée, ils ont notifié à ladite dame veuve Marcille, en parlant à sa personne, l’acte respectueux qui précède, par lequel M. Joseph-Eugène Marcille demande respectueusement son conseil sur le mariage qu’il se propose de contracter avec Mlle Marguerite-Thérèse Lemajeur, lingère, demeurant rue Serpente, chez Mme veuve Lemajeur, sa mère. »
Le notaire, ici, interrompit de nouveau sa lecture afin d’apprendre de Mme Marcille les motifs qu’elle voulait qu’on notifiât pour expliquer son refus.
« Hélas ! monsieur, dit Mme Marcille en secouant douloureusement la tête, vous connaissez mes motifs. Je n’ai rien à ajouter à ce que tout le monde sait. »
Me Digoing, avec la permission de la mère, s’approcha d’une table où était une écritoire, et remplit ainsi le blanc qu’il avait laissé dans l’acte :
« Mme veuve Marcille, invitée par les notaires soussignés à répondre à cette demande, a dit : « Que par des motifs déjà connus de son fils lui-même, à qui elle les a expliqués, elle ne trouvait pas convenable le mariage que ce dernier persistait à vouloir contracter malgré la volonté de sa mère, et qu’en conséquence elle lui refuse tout consentement. »
A la suite de cela, Me Digoing offrit la plume à Mme Marcille et l’invita respectueusement à signer. Voici comment se terminait l’acte :
« Desquelles notification et réponse, les notaires soussignés ont dressé procès verbal.
« Fait et passé en la demeure de Mme veuve Marcille, les jour, mois et an susdits.
« Et à l’instant les notaires soussignés ont laissé à la dame veuve Marcille copie en bonne forme et signée desdits notaires, tant du procès-verbal que de l’acte respectueux qui précède et qui sera enregistré avec ces présentes. »
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