‹ Les PléiadesChapitre 17 sur 30 · Chapitre 9

Chapitre 9

Le lendemain de ces confidences prolongées jusqu’à trois heures du matin, et qui avaient mis Lucie dans un état nerveux très-nouveau pour elle, Henry eut son tour. Madame Tonska pria la jeune femme de la laisser seule avec M. de Gennevilliers, afin qu’elle pût prendre les dispositions dernières et indispensables avant d’entrer en religion. Rien n’était plus naturel, de sorte que, vers minuit, la comtesse, s’étant réveillée d’une sorte de léthargie, dans laquelle elle était restée plongée depuis trois heures de l’après-midi, et ayant consenti à prendre un bouillon, se déclara de nouveau assez forte pour être maîtresse de ses idées, et fit asseoir Henry, avec du papier, une plume et de l’encre, à côté de son lit, d’où il lui avait été impossible de sortir.

Pour débuter, elle remercia M. de Gennevilliers de l’affection imméritée dont elle se voyait l’objet de sa part et de celle de sa femme, et, à cette occasion, elle exprima toute sa reconnaissance, avec la façon charmante, touchante et flatteuse qui lui était familière ; elle émut fortement son interlocuteur, et se mit à parler de Lucie. Ce fut le tendre abandon et l’insistance d’une sœur, presque d’une mère. Elle s’étonna qu’une fleur aussi fraîche, aussi pure, aussi délicieuse eût pu s’épanouir au milieu des frivolités du monde. Elle montra un tact et une divination infinis dans l’analyse qu’elle présenta à l’imagination de l’époux heureux et flatté. Elle fit miroiter devant les yeux d’Henry toutes les vertus et tous les charmes de la compagne de son existence. Assurément, il n’avait pas besoin qu’on les lui montrât ; il les connaissait. Il ne put, toutefois, se défendre de les considérer de nouveau avec plaisir, d’autant plus que, de la manière dont ils furent offerts, il conçut la pensée secrète et bien caressante qu’il était lui-même sinon le créateur, du moins l’éducateur de si rares merveilles, et, qu’entre des mains moins habiles, moins sûres, bien des nuances, bien des perfections se seraient effacées ou ne seraient jamais venues à bien. Il comprit sa propre valeur en matière de sentiment, et, bien que tout cela ne lui fût pas précisément dit par l’enchanteresse, il se trouva pourtant que l’apothéose de Lucie fut encore beaucoup plus la sienne, et il ne se défendit pas de savoir un gré infini à une personne qui le divinisait d’une manière si sûre, et, en même temps, si voilée.

Ce procédé conduisit naturellement madame Tonska à demander à Gennevilliers l’histoire de sa vie. Henry n’avait jamais supposé jusqu’alors que sa vie eût une histoire ; mais, dans la situation morale où il se trouvait, dans l’état intellectuel légèrement surexcité où il se sentait, il comprit qu’on devait désirer vivement connaître le fond d’un homme tel que lui, et il eut une histoire, il eut même une légende et de plus un roman. Les incidents de son existence, jusqu’à ce jour fort simples à ses yeux, se présentèrent sous une lumière toute nouvelle. Il ne se trouva pas aussi prosaïque qu’il se résignait naguère à l’admettre. Loin de là ! une poésie fort acceptable monta de son cœur à sa tête ; il se reconnut une enfance rêveuse, une adolescence mélancolique, une jeunesse contemplative, un cœur rempli d’un amour inconscient, et, en outre, le goût comme l’habitude de papoter sur les classes ouvrières lui apparurent transfigurés en deux génies montant au ciel d’un vol égal, pour aller s’approprier la portion de feu céleste oubliée par Prométhée. Si une chose pareille est arrivée au sage, froid et méthodique Gennevilliers, uniquement parce qu’il était assis, la nuit, au chevet d’une très-belle dame malade, qui l’avait grisé en lui révélant ses vertus, on peut bien excuser cette belle dame de perdre assez complètement l’appréciation du réel toutes les fois qu’elle parlait d’elle-même ou qu’elle y pensait.

Quand deux interlocuteurs en sont sur des sujets pareils, c’est-à-dire que chacun d’eux s’explique, se dresse, se hausse, se monte, et, à chaque parole, donne un tour de plus au cric qui le dirige vers le ciel, l’entretien passionne et n’est pas prêt de finir. Ce ne fut donc guère que vers cinq heures du matin que les deux anges, placés en face l’un de l’autre, purent s’occuper du but de leur réunion, et Gennevilliers dit à madame de Tonska :

– Si vous m’en croyez…

– Ne vous servez plus jamais de cette phrase avec moi, mon ami, interrompit la comtesse. Soyons vrais entre nous, rien que vrais, toujours vrais, dans les petites choses comme dans les grandes ! Vous savez bien que je vous crois en tout ; n’ayez donc jamais l’air de supposer ce que vous êtes assuré qui n’est pas. Dites-moi : « Voici ce que je trouve bon pour vous », et, aussitôt, sans hésiter, je le ferai. Les âmes comme la vôtre ne se trompent jamais.

– Eh bien donc, écoutez-moi. Je n’approuve pas que vous entriez en religion, pour le moment, du moins.

– Je vous en conjure, ne me rejetez pas dans le monde, j’y ai trop souffert !

– Vous ne retournerez pas précisément dans le monde, comme vous l’entendez ; mais pas de couvent ! La solitude, un retirement trop absolu ne vous vaudraient rien.

– Est-ce vraiment votre avis ? demanda la comtesse d’un air intéressé, en appuyant son coude sur son oreiller et en regardant en face son sage conseiller.

– Incontestablement, répondit celui-ci d’un air péremptoire, et je ne vous le donne qu’après y avoir mûrement réfléchi. Et non-seulement je ne crois pas que le repos complet du cloître puisse convenir à une nature aussi ardente que la vôtre ; je vais plus loin ! Vous n’avez pas une vocation sérieuse. Oh ! je le sais ! Comme toutes les âmes d’élite, vous êtes persuadée du néant de tant de choses qui maîtrisent l’imagination du vulgaire et conquièrent sa révérence ; mais, ce n’est pas assez ; il faudrait être morte à bien des impressions, même aux plus nobles, et le perindè ac cadaverne saurait s’appliquer à vous.

– Je ferai plier ce qui résiste et je le tuerai, s’il le faut, s’écria Sophie en se rejetant sur ses oreillers et croisant ses bras sur ses yeux.

– Ce n’est pas nécessaire, répliqua sévèrement Gennevilliers, si vous pouvez faire plus de bien en restant dans le siècle qu’en en sortant.

– C’est là un prétexte bon à exercer, à glorifier même, la langueur et la lâcheté !

– Il n’en sera point ainsi pour vous, et de vrais sages et des héros de charité, comme Anatole de Bosse, par exemple, et plusieurs de nos amis, vous indiqueront assez ce qu’il convient de faire.

– Je ne veux de directions que les vôtres ! Je me mets dans vos mains ; je m’abandonne tout à vous ! Ce vœu d’obéissance, que vous ne me permettez pas de proférer solennellement au pied des autels, c’est à vous que, confidemment, secrètement, je l’adresse à cette heure, et, croyez-moi, mon saint, mon digne, mon noble ami, il n’en sera pas moins tenu pour être fait et rester entre nous deux.

– Merci, répondit Henry avec onction. Je n’ai pas mérité une telle faveur du ciel, une telle gloire, oserai-je dire, et, cependant, je l’accepte de vous.

La conversation devint des plus élevées et s’étendit à l’infini sur ce thème. Les époques corrompues, y disait-on, voient naître des natures spéciales, aptes à lutter contre toutes les dépravations comme les messagers du Seigneur combattent tous les diables. Madame Tonska, belle, éloquente, accomplie, égale à tout ce qu’il y avait de plus considérable en Europe et possédant une fortune énorme, allait désormais compter dans les premiers rangs de ces puissances célestes, heureusement mondanisées, dont les salons remplacent aujourd’hui, avec tant d’avantages, la grotte de saint Jérôme, et même l’ancien rocher de Pathmos. Autour de la comtesse, sous sa direction, sous son inspiration, par son influence, avec son autorité, allait surgir, parmi les jeunes gens de la société, jusqu’ici sans emploi défini de leurs loisirs, une précieuse milice dont on pouvait tout attendre. Sur ces entrefaites, le jour commença à poindre, le prophète et l’initiée se séparèrent après avoir échangé les dernières paroles de paix et d’espérance. Gennevilliers s’en alla dans sa chambre. Il lui fut impossible de se coucher. Il se jeta dans un fauteuil, rêvant à ce qu’il venait d’entendre et surtout de dire lui-même, état singulier, tout à fait sans analogue dans sa vie précédente.

Positivement, madame Tonska était une créature absolument exceptionnelle, se mouvant au sein d’un nimbe lumineux et rayonnant, et, comme il n’y a guère d’admiration possible sans comparaison, toutes les femmes qu’il avait approchées et plus ou moins connues, y compris la sienne, lui semblèrent ne valoir guère mieux que d’insignifiantes poupées vis-à-vis de cette merveille dont il avait fait la découverte. Pour lui, il se sentait autre qu’il ne s’était trouvé en aucun temps. Jusqu’alors, il avait souffert d’une sorte de timidité secrète ; cette lâcheté avait disparu. Il était un homme hors ligne, il n’en doutait plus, et Sophie ne le lui avait certainement pas dit, ni rien d’approchant : elle le lui avait démontré, et il venait de s’en expliquer vis-à-vis d’elle et vis-à-vis de sa propre conscience. Sophie était sublime, lui, supérieur, puisqu’elle se soumettait à lui et le suppliait de la diriger ; elle était forte, il était plus fort, puisqu’elle s’appuyait sur lui ; et, finalement, c’était lui qui venait de tracer la route magnifique où il allait désormais faire avancer les pas de cette femme adorable. Gennevilliers se rafraîchissait ainsi de sa nuit blanche, en se plongeant par-dessus la tête dans le bain le plus onctueux qui fut jamais : une pleine cuve de vertus parfumée du contenu de plusieurs flacons de vanité distillée.

Pendant ce temps, les choses ne se passaient pas ainsi du côté de madame Tonska. Lorsque Gennevilliers fut sorti, elle se tourna et se retourna quelque temps dans son lit et essaya de dormir. Elle y parvint un instant et s’assoupit ; mais, sous l’action d’une tête trop active, elle se réveilla en sursaut, et, si complètement, qu’elle comprit l’inutilité de toute tentative nouvelle pour obtenir le repos. Alors elle se leva, passa une robe de chambre, ouvrit sa fenêtre et contempla les montagnes, déjà teintées de violet à leur base et de rose et de blanc sur les sommets nuageux que venait caresser le premier souffle du jour.

– Il est impossible, se dit-elle, de mettre plus de bonne volonté, plus de résolution, plus d’obstination même, et surtout de bonne foi, dans les efforts que je ne cesse d’accumuler pour me prendre aux choses de la vie. Impossible ! Tout me laisse froide et complètement, désespérément indifférente. Je n’ai jamais réussi à avoir d’amour pour personne ; je crois que j’eusse planté là M. Tonski au quatrième jour d’épreuve de mon dévouement, s’il n’avait à l’avance pris le parti de mourir, et, maintenant, voilà cet imbécile, à qui j’ai pourtant fait la partie belle, et qui n’a su ni me jeter dans un couvent ni me conquérir à sa philanthropie. Ce soir, je l’ai rendu amoureux de lui-même ; demain, il le serait de moi, s’il ne l’est déjà, et ce sera toujours à recommencer ! Mon Dieu ! pourquoi ne puis-je rien aimer ? Il faut pourtant que je vive, il faut que j’agisse ! Je ne suis pas une brute, je ne suis pas un être nul ; j’ai des idées, j’ai de l’énergie, j’ai des qualités de toutes sortes ! Mais, au nom du ciel ! à quoi les dépenser ? Si je dois m’attacher à quelqu’un, mieux vaudrait encore le prince que les autres ; il a de l’esprit, du cœur, un rang élevé ; oui, mais justement pour ces motifs, séparés ou réunis, il voudrait me régenter ; Monseigneur, à force de se l’entendre dire, est persuadé de son infaillibilité ; d’ailleurs, au fond de lui-même, il est également convaincu de l’immense honneur dont il m’accable en daignant s’occuper de moi ! Et encore, j’accepterais ces misères ; mais quel ennui, quelle torture, de se sentir glacée et dure comme un marbre et de bâiller à l’avance à une exposition de sentiments toujours les mêmes dans tous les cœurs et prêtant, presque littéralement, les mêmes mots à toutes les bouches ! Comment se fait-il donc que moi, qui ne suis ni méchante ni hargneuse, qui ne suis pas, Dieu merci ! systématiquement incrédule, je puisse, encore plus que l’amour, maudire et exécrer ce langage absurde dont je m’abreuve à cœur-joie depuis quinze jours ? Comme toute cette litanie sonne creux et faux ! Combien ce pauvre M. de Gennevilliers est charlatan et, ce qui est le plus à sa charge, il l’est, le malheureux, sans le savoir ! C’est tout au plus, je gage, si, dans les minutes à demi lucides que lui accorde sa débilité de tempérament et d’esprit, il lui passe dans la tête comme une révélation, pauvre fusée éteinte aussitôt sous une avalanche de phrases toujours prêtes, et qu’il n’a pas eu seulement le pauvre mérite d’inventer !… Dieu ! que je voudrais être comme lui ! J’aurais désiré me faire religieuse ! Je voudrais pouvoir lui faire, lui donner le salon qu’il rêve ! On y discuterait le mérite des candidats aux évêchés vacants ; on y inventerait les prédicateurs de génie, on y ferait des greffes matrimoniales, pour servir à la propagation de la bonne cause, en unissant un jeune pied-plat, intrigant sans fortune, à une jeune oie millionnaire. Non, il ne faut pas me lancer sur cette belle route ! Je ne saurais plus comment m’en tirer, et, en somme, me voilà à bout de voie, mourant d’ennui et ne voyant plus à quoi me retenir, et moi, la fierté, l’orgueil, l’audace, passant ma vie à jouer les comédies les plus aventurées, parce que je comprends tout et ne réussis à être sincère dans rien ! On m’a aimée ; je n’y tiens pas ! Je crois à tout ce qu’il faut croire et reste indifférente ! Je me sens incapable de rien faire de vil, de bas, de vulgaire, de rêver des distractions indignes en réalité, je suis la vertu, et je ne peux pourtant estimer quoi que ce soit de ce qui meuble la sphère d’où je ne voudrais pas sortir.

Pendant qu’elle se confessait avec cette amertume, car elle était dans un moment de crise et n’usait pas ordinairement, même en tête-à-tête avec sa conscience, d’une pareille sincérité, madame Tonska se pénétrait de la nécessité de quitter l’impasse où elle s’était engagée. Cette situation, avec un caractère comme le sien, se reproduisait quelquefois ; alors elle passait invariablement par trois états : d’abord une révolte violente, comme celle à laquelle le lecteur vient d’assister ; insurrection complète, cris, fureurs, rupture du joug ; en second lieu, résolution ferme de jeter à la figure de la tyrannie répudiée tous les débris des gênes mises hors de service ; troisièmement, et sous l’impression rafraîchissante du sentiment de la liberté reconquise, un retour graduel, hésitant, mais enfin complet à la prudence et à la modération.

Car que faire ? Si l’on détruit tout, que restera-t-il ? Que voudra-t-on ? Où ira-t-on ? La vie est, en somme, renfermée dans un cercle, et, si l’anneau est rompu, comment exister ? où ? de quoi ? par quoi ? On est libre, c’est bien ; cela console et détend. Mais pousser les choses aux derniers termes, ce n’est pas le fait des natures qui souffrent du scepticisme. Elle se refusa à aller trop loin. Triste, horriblement triste, elle demeura pénétrée de son impuissance et de son humiliation, et possédée plus que jamais du désir de changer. Elle prit une plume et écrivit :

« Mon ami,

« Vous avez prédit juste encore deux fois. Je ne vaux rien, ni pour les autres, ni pour moi-même ; j’ai peur que vous ayez raison jusqu’au bout. Ainsi, jamais je n’aimerais personne, et la glace de mon imagination resterait figée autour de mon cœur ? Je veux lutter pourtant.

« Adieu.

« Comtesse SOPHIE TONSKA. »

La suscription de cette lettre portait :

A monsieur Casimir BULLET,

à Wilna.

Le lendemain, Sophie partit, laissant à M. de Gennevilliers un billet d’adieu, qui ne lui apprenait rien du tout et le plongea dans la consternation.

q

Page 1