‹ Les PléiadesChapitre 18 sur 30 · Chapitre 1

Chapitre 1

Le personnage auquel madame Tonska s’adressait dans sa lettre, datée de Saint-Gall, pouvait passer pour un original. Le nom de Casimir Bullet ne lui appartenait que parce qu’il l’avait pris, et il s’en était accommodé, parce qu’après l’avoir considéré longtemps, il l’avait trouvé ridicule. En réalité, il aurait dû porter le nom très-beau qu’il avait reçu de son père, et, au lieu d’habiter, dans un des faubourgs de Wilna, une petite maison en bois des plus exiguës, il n’eût tenu qu’à lui d’occuper un hôtel dans le faubourg Saint-Honoré ; il n’y songeait même pas.

Il avait ou n’avait pas reçu de la nature un esprit droit et judicieux ; c’est un point difficile à décider ; en tout cas, il était certainement doué d’une puissance d’obstination singulière et pouvait plier sa personne morale à tout ce qu’il projetait ; il avait d’assez grandes lumières, ayant considérablement lu, surtout l’histoire, et, à force d’examiner les séries des faits humains, il s’était dégoûté de ceux qui les fabriquent. Quand une chose lui apparaissait sous un jour vrai ou faux, mais admirable pour lui, il avait ce pouvoir, cette vertu de ne pas dévier, pour quelque séduction que ce fût, des conclusions qu’il en tirait et de la ligne de conduite à laquelle il s’attachait. Venu en Russie, à l’époque même où la comtesse Tonska cessait de se faire lire les ouvrages de sainte Thérèse par M. le duc d’Olivarès, Casimir Bullet lui avait été présenté dans un bal, et, à la suite d’une discussion, elle l’avait trouvé singulier et l’avait admis chez elle. Pendant un mois, elle en avait fait sa société la plus intime.

Au bout de ce temps, il lui avait paru inexplicable que Casimir, aimable, élégant, intelligent, ne lui eût fait encore, dans aucune forme, ni déclaration, ni même insinuation d’amour. A la vérité, s’il s’y fût risqué, il est certain qu’il n’aurait pas eu lieu de s’en réjouir. Pourtant, le voir se tenir parfaitement en repos et dans les limites de la discrétion la plus exacte étonna Sophie, et de s’en étonner à en vouloir pénétrer la cause, il n’y avait qu’un pas ; elle le franchit.

Elle voulut extraire le fond de l’âme de Casimir par les procédés les plus réguliers. Elle multiplia les occasions où il la trouvait seule ; lui parla beaucoup de lui ; manifesta, de la manière la plus flatteuse, de l’intérêt pour ses opinions, et affecta d’être en toutes choses de son avis ou de s’y ranger quand elle ne l’avait pas pressenti. Puis elle consentit à avoir avec lui des airs troublés et inquiets et des moments de taciturnité très-significatifs. Il ne parut pas s’en apercevoir ; quand elle restait silencieuse, il l’imitait, et de longs moments se passaient ainsi ; quand elle parlait de lui, il entamait un autre sujet ; quand elle lui montrait de l’affection, il l’en remerciait ; mais elle ne pouvait découvrir s’il en était ému ou non.

Voyant qu’elle ne réussissait pas à le tirer de sa réserve, elle n’y tint plus :

– Je voudrais vous faire une question.

– Demandez, et il vous sera répondu.

– Serez-vous tout à fait sincère ?

– Est-ce vraiment utile ?

– Absolument nécessaire ; j’en appelle à vos sentiments d’honneur.

– Du moment que vous le prenez sur ce ton, ma véracité sera absolue.

– Je veux vous croire. Pourquoi n’êtes-vous pas amoureux de moi ?

– Pourquoi je ne suis pas amoureux de vous ?

– Oui, dites un peu.

– Je le suis.

– Vous êtes amoureux de moi ! Quelle plaisanterie !

– Je ne plaisante aucunement. Le mal a commencé il y a trois mois ; je vous aime à l’adoration.

– Vous me dites cela comme vous me raconteriez la gazette.

– C’est qu’en effet c’est une nouvelle, puisque vous ne le savez pas.

– Alors, pourquoi ne me l’avez-vous pas avoué ?

– C’est parce que vous ne me l’avez pas demandé.

– On vous demande donc ces choses-là, à vous ?

– Toute autre femme que celle dont j’ai l’honneur en ce moment de subir l’interrogatoire n’eût pas eu besoin de recourir à ce moyen si peu usité, j’en conviens ; mais, avec vous, on ne peut faire autrement. J’ai eu beau m’ingénier et chercher d’autres biais, je n’en ai pas découvert.

– Je ne vous comprends pas du tout.

– Maintenant que la glace est rompue, je m’expliquerai tout à fait.

Sur ce mot, madame Tonska, intéressée, mais irritée aussi et n’attendant que le moment d’éclater, regarda son interlocuteur bien en face. Celui-ci recula sa chaise au lieu de l’avancer, mit à terre son chapeau qu’il avait jusque-là tenu entre ses genoux, et, prenant l’attitude d’un avoué qui explique une affaire :

– Madame, dit-il, du jour où je sentis que mon cœur se laissait prendre, je me permis de vous étudier avec soin. Vous êtes trop admirée pour qu’on ne parle pas beaucoup de vous ; j’avais été peu impressionné par les commentaires courants de vos faits et gestes, et j’ai l’habitude de me créer des opinions d’après mes propres remarques, afin que, comme mes habits, elles m’aillent le mieux possible.

– Et quels furent les résultats de votre examen ?

– C’est, madame, que j’étais tombé dans le plus grand malheur qui me pût arriver.

– En quoi, je vous prie ?

– Je doute que vous puissiez aimer qui que ce soit, et, pour ma part, je suis certain que vous ne m’aimerez jamais. Comme toutes les personnes plus disposées à exercer la domination que la tendresse, si je m’abandonne, vous me piétinerez incessamment. Toujours à terre, j’aurai une existence dont je ne saurais vouloir, et c’est pourquoi je n’ai jamais eu l’intention de vous avouer ce que vous êtes pour moi.

– Si je vous comprends, et pour peu que vous sachiez ce que vous dites, vous ne me confiez en ce moment votre faiblesse que pour constater votre énergie ?

– Pas tout à fait.

Ici Casimir se leva et poursuivit son explication avec une sorte de solennité qui parut à la comtesse l’indice d’une certaine agitation.

– Vous êtes loin, dit-il, d’être une personne ordinaire ; vous êtes une personne stérile. Les grandes qualités dont votre âme est pourvue ressemblent à ce prince des Mille et une Nuits, homme jusqu’à la ceinture, et de là, marbre jusqu’aux pieds. Il était donc incapable de marcher ! Vos passions ne marchent pas. Je le répète, vous n’aimerez jamais personne et n’aurez jamais que des débuts. Cependant, comme chez vous le cerveau n’a pas été touché par la baguette de la méchante fée, et que le cœur est grand, je vais vous confier mon secret et vous demander un service. De cette façon, je vous aurai prouvé que je vous aime et n’aurai sollicité de vous que ce dont vous êtes capable.

Madame Tonska eut ce sentiment singulier pour elle de se sentir comprise. L’attitude, l’expression de physionomie, l’accent de Casimir étaient sérieux ; elle fut convaincue de sa sincérité. La curiosité la tenait aussi. Elle garda le silence.

– Voici, madame la comtesse, ce dont il s’agit. J’ai eu le malheur prévu par Montaigne, qui, sans doute, en savait quelque chose par expérience, de prendre en méfiance ma religion naturelle. Je reste bon catholique, mais persuadé que cette doctrine, opinion plus vraie que toutes les autres, est tout aussi impuissante à modifier les sentiments et les actes des hommes. Quand ils sont bossus au moral, elle les laisse tels. Comme tout au monde, comme vous, comme notre jeune homme de tout à l’heure, elle est de marbre depuis la ceinture jusqu’aux pieds ; elle théorise et ne marche pas. J’ai encore ce malheur, ce grand malheur, de porter le mépris le plus absolu et la haine la plus franche à cette partie de l’Europe où je suis né. Il ne m’agrée pas de voir un peuple jadis si grand, désormais couché sur le sol, impotent, paralysé, à moitié pourri, se décomposant, livré aux niaiseries, aux misères, aux méchancetés, aux férocités, aux lâchetés, aux défaillances d’une enfance sénile, et propre à rien, sauf à mourir, ce que je lui souhaita sincèrement, afin qu’il tombe hors du déshonneur où il se vautre en ricanant d’imbécillité.

Ayant sur ma religion et mon pays des idées aussi fâcheuses, mais qui me tiennent, il pourrait me rester une attache aux habitudes de la vie commune : ce serait d’embrasser une profession quelconque ou d’exercer un métier. Malheureusement, vous remarquerez que je n’en ai pas besoin. Non-seulement les nécessités matérielles de la vie ne me l’imposent pas, mais n’ayant nul désir de parvenir à ce qu’on appelle se distinguer, tout stimulant me manque. Il me déplairait même, devenant militaire, de me faire casser la tête, ou, ce qui serait pis, estropier pour entendre apostropher mes chefs du titre de l’intrépide colonel un tel, de l’habile général un tel, et de l’étonnant ministre un tel, le plus extraordinaire organisateur de cette époque incomparable, ou, au rebours, de lâche colonel un tel, d’inepte général un tel, et du traître ministre, suivant le journal ou les visées de la politique du moment. Je ne sortirai donc pas de ma quiétude.

L’amour d’une femme m’aurait peut-être tenu lieu de ce qui me manque. Il est possible que le mysticisme d’un attachement dévoué remplace tout, tienne lieu de tout, et comble tous les vides. Je ne le saurai jamais. Vous ne pouvez pas m’aimer, et même vous ne pouvez pas aimer. Je ne me suis jamais senti amoureux que de vous ; mais le marbre, le marbre, voilà le grand obstacle ! L’écarter, le briser m’est impossible ! Je ne saurais m’abuser là-dessus. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudrait en revenir à l’abandon, à la solitude où je suis aujourd’hui ; vous conviendrez qu’un tel voyage à reculons n’est pas à commencer.

– Bien, admettons tout. Pas de religion, pas de patrie, pas de métier, pas d’amour. Le vide est fait. La table est rase. Il ne reste absolument rien. Que concluez-vous ?

– Je conclus qu’il reste l’homme, et s’il a eu la force de regarder sa propre volonté en face, et de la trouver solide, on est en droit d’affirmer qu’il possède quelque peu.

– Et quoi, je vous prie ?

– Le stoïcisme. Ce n’est pas là une vision, ni même une étrangeté. Les temps comme celui-ci ont toujours produit cette autorité sévère. Marc-Aurèle, pour ne citer que des figures bien apparentes, était un stoïque. Il ne croyait pas au Panthéon ; il ne croyait pas au salut de Rome ; il avait une femme tendrement aimée qui lui préférait, de beaucoup, le premier grimacier venu, pourvu qu’il n’eût pas de cœur. Son grand malheur à lui, et qui m’est épargné à moi, de sorte que je suis comparativement heureux, était d’être empereur. Comme tel, il lui fallait passer sa vie dans les marais des Marcomans, tuant des gens plus honnêtes que ses soldats. Quand il revenait victorieux, on lui demandait pour boire, en récompense de la peine qu’il avait prise ; quand il embrassait Faustine, il savait qu’il dérangeait un rendez-vous avec le grimacier. Si j’étais comme Marc-Aurèle, lié à un devoir positif, je l’accomplirais ; mais il n’en est rien, c’est ce qui me plaît.

Mon intention est de renoncer au nom que je porte. Ce n’est plus désormais une valeur, mais uniquement une vanité. Elle ne me touche pas. Vous allez me dire qu’en prenant si bien mon parti sur ce point je me détruis ; c’est ce que je prétends. Ma fortune, je ne sais qu’en faire. Je vous supplie de l’accepter, et je dépose là, sur cette table, l’acte notarié que voici et que je porte sur moi depuis quelques semaines, dans la prévision qu’une explication finirait bien par avoir lieu entre nous.

– Qu’est-ce que c’est que ce papier ?

– Une donation de mes biens.

– Vous perdez le sens !

– Aucunement. Vous êtes trop riche pour me supposer la prétention de vous faire un cadeau. Celui-ci ne vous servira à rien. Pour moi, j’ai besoin de me délivrer de ce que je n’estime pas, et ne connais que vous pour remplir la condition unique imposée à mon légataire. C’est d’avoir l’extrême bonté de me faire remettre à Wilna, où je vais aller m’établir pour n’en plus sortir, une rente perpétuelle de trois mille francs. A votre défaut, vos héritiers seront grevés de la même obligation.

– Vous êtes complètement fou. Faites-moi le plaisir de reprendre ce papier et de ne plus m’en parler.

– Permettez ! Vous ne jugez pas sainement de mes intentions. Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, je vous aime. Il est donc naturel que j’éprouve du plaisir à me mettre entre vos mains et à dépendre de vous seule. En allant m’établir à Wilna, je prends un parti raisonnable. Je ne connais pas du tout cette ville ; quand j’ai songé à me choisir une résidence, je n’ai eu en vue qu’un unique objet : c’était de m’établir quelque part où je fusse certain d’être inconnu. J’ai écrit le nom de sept villes différentes sur autant de billets ; je les ai mêlés, et j’en ai tiré un au hasard. J’irai donc demeurer à Wilna, puisque Wilna m’est tombé sous la main. Pour la pension que je vous demande, j’ai mis un chiffre probablement plus élevé que mes besoins, mais il faut tout prévoir ; il y a des années où les denrées alimentaires augmentent de prix ; en outre, les maladies peuvent venir ; bref, quand je voudrai de l’argent, je vous demanderai ce qu’il me faudra. D’ordinaire, très-peu me doit suffire,

– Mais enfin, supposez un instant que je vous serve de complice dans cet accès de frénésie, car on ne peut l’appeler autrement, qu’allez-vous faire à Wilna ? Comment arrangerez-vous votre vie ? Vous deviendrez fou dans une solitude pareille !

– Je vivrai tranquille, sans les ennuis des déconvenues, sans les distractions écœurantes des à peu près dont je m’éloigne. Je vénère les brahmanes accoutumés à mener leur existence sous les ombrages d’une forêt perdue en se passant de tout. J’irais même les rejoindre, si je n’éprouvais une invincible horreur pour les imitations et les pastiches ; mais j’observerai l’essentiel de leur doctrine et serai fort à mon aise à Wilna.

Madame Tonska refusa la donation, et après des paroles très-dures, renvoya Casimir. Il revint trois ou quatre jours après ; la porte lui fut défendue. Son exil dura un mois. D’abord, Sophie fut indignée, presque humiliée. Elle considérait cet amant intraitable comme un fou, mais en tant qu’il n’était pas un fou ordinaire, elle y pensait ; y pensant, elle s’y intéressait ; s’y intéressant, elle crut l’aimer. C’était une progression assez naturelle. Quand elle l’admit après son temps d’ostracisme, elle lui montra de la sensibilité, et sans, d’ailleurs, trahir ce que son imagination lui faisait croire vrai, elle le supplia de renoncer au plan de conduite qu’il lui avait exposé et à rester auprès d’elle, ne fût-ce qu’à titre d’épreuve.

– Je n’ai pas besoin d’épreuve, répondit-il, je sais ce qu’il faut savoir, et j’aurais tort de ne pas m’y tenir. En admettant, permettez-moi de vous le remontrer, que de certains sentiments féminins, mis en jeu parce que ma situation peut avoir d’insolite, me rendissent assez intéressant pour vous porter à des impressions favorables, rien ne durerait et je deviendrais bientôt trop malheureux, Vous n’êtes pas capable de conserver longtemps la même volonté. Si vous sentez quelque amitié pour moi, donnez-m’en la preuve en consentant à ce que je désire.

A la fin, madame Tonska se laissa vaincre. Elle devint l’héritière anticipée de Casimir ; et celui-ci, ayant arrangé son départ pour Wilna, se présenta pour prendre congé. Elle était troublée. Elle ne put s’empêcher de le montrer. Il lui baisa la main, sortit, et elle ne le revit plus.

Cette séparation fut plus pénible qu’elle ne l’aurait soupçonné à l’avance, non qu’elle ne pût se passer fort aisément d’un admirateur quelconque. Elle était d’ailleurs si entourée, jetée dans un tel tourbillon, que, si la moitié de de son monde lui eût manqué, il lui en fût encore resté trop. Cependant, plus souvent qu’elle ne s’y serait attendue, elle voyait passer au fond de sa mémoire la figure sombre de Casimir. Chaque fois qu’elle eut de l’ennui, chaque fois qu’elle eut du chagrin, de suite elle pensa à lui, et ce devint une habitude. Plus tard, tout s’effaça un peu ; quand elle était entraînée dans quelqu’une de ses grandes entreprises, quand elle ourdissait une de ces trames dont elle attendait de l’amusement, elle l’oubliait ; mais un jour arrivait où, se trouvant au milieu des décombres, l’image du fanatique réapparaissait en elle. Il lui arrivait de lui écrire comme on a vu qu’elle l’avait fait à l’auberge de Saint-Gall ; il ne répondit jamais ; elle eut beau le supplier, il ne sortit pas de son silence. Elle avait trop l’intelligence de ce caractère pour ne pas comprendre la désespérance assise au fond. Elle se résigna, et désormais, quand elle écrivit, ce fut uniquement pour crier à quelqu’un : « Je souffre », et dire la vérité sur elle-même. Non, il ne lui écrivit jamais, mais une fois par an à peu près, à des époques indéterminées, elle recevait une lettre absolument blanche. Elle reconnaissait sur l’adresse l’écriture de l’absent. Elle lui demanda avec supplication de lui expliquer cette fantaisie. Il ne le fit pas. Elle se persuada alors que cette page blanche, envoyée si rarement, était le sacrifice unique que le philosophe accordait à la nature humaine succombante ; elle crut que lorsqu’il était à bout et que la tristesse le dominait, ou, du moins, le gagnait trop, il s’accordait d’une main avare mais pourtant contrainte, le pauvre plaisir de tracer les lettres de son nom.

Elle, la femme toujours froide, mais toujours bouillonnante, toujours en révolte, toujours en quête de ce qu’elle ne se flattait guère de trouver, elle prit en estime et presque en vénération cette nature résolue qui parvenait à se dominer sans cesser de ressentir ; elle l’érigea peu à peu devant son propre sentiment, comme un modèle que, de quelque façon, il serait beau, il serait bon d’imiter.

Pour lui, il vivait comme un ascète, de presque rien, au physique et au moral. Il mangeait ce qu’il fallait, rien que ce qu’il fallait, et se servait lui-même.

Ne voyant personne de sa classe, quelquefois il causait avec des gens du peuple ou des voyageurs, mais ne formait aucune liaison, et on ne pénétrait pas chez lui. Il lisait beaucoup, écrivait, puis brûlait ses manuscrits, sans que nul ne les ait jamais vus.

Il rencontra une fois un sage qui faisait le tour du monde. Ce sage s’appelait Jean. Il n’était pas la lumière, mais il croyait servir de précurseur à la lumière.

Ce Jean lui dit :

– Monsieur, je tombe d’accord avec vous que beaucoup de choses de ce temps sont odieuses, mais leur œuvre destructive est nécessaire pour préparer la place nette aux perfections qui viendront ensuite. En d’autres termes, et pour me servir d’une phrase courante, nous sommes dans une période de transition.

– Je veux vous croire, mais je me soucie peu de ce qui sortira de vos ravages, surtout si c’est neuf. Je ne connais pas les mœurs futures pour les approuver, les costumes futurs pour les admirer, les institutions futures pour les respecter, et je m’en tiens à savoir que ce que j’approuve, ce que j’admire, ce que j’aime est parti. Je n’ai rien à faire avec ce qui succédera. En conséquence, vous ne me consolez pas en m’annonçant le triomphe de parvenus que je ne veux pas connaître.

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