CHAPITRE XV,
COMPOSÉ DE 41 ARTICLES.
1. _Ling-kong_, prince de _Weï_, questionna KHOUNG-TSEU sur l'art militaire. KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: Si vous m'interrogiez sur les affaires des cérémonies et des sacrifices, je pourrais vous répondre en connaissance de cause. Quant aux affaires de l'art militaire, je ne les ai pas étudiées. Le lendemain matin il partit.
Étant arrivé dans l'État de _Tching_, les vivres lui manquèrent complètement. Les disciples qui le suivaient tombaient de faiblesse, sans pouvoir se relever.
_Tseu-lou_, manifestant son mécontentement, dit: Les hommes supérieurs éprouvent donc aussi les besoins de la faim? Le Philosophe dit: L'homme supérieur est plus fort que le besoin; l'homme vulgaire, dans le besoin, se laisse aller à la défaillance.
2. Le Philosophe dit: _Sse_, ne pensez-vous pas que j'ai beaucoup appris, et que j'ai retenu tout cela dans ma mémoire?
[Le disciple] répondit avec respect: Assurément; n'en est-il pas ainsi?
Il n'en est pas ainsi; je ramène tout à un seul principe.
3. Le Philosophe dit: _Yeou_ [petit nom de _Tseu-lou_], ceux qui connaissent la vertu sont bien rares!
4. Le Philosophe dit: Celui qui sans agir gouvernait l'État, n'était-ce pas _Chun?_ comment faisait-il? Offrant toujours dans sa personne l'aspect vénérable de la vertu, il n'avait qu'à se tenir la face tournée vers le midi, et cela suffisait.
5. _Tseu-tchang_ demanda comment il fallait se conduire dans la vie.
Le Philosophe dit: Que vos paroles soient sincères et fidèles; que vos actions soient constamment honorables et dignes; quand même vous seriez dans le pays des barbares du midi et du nord, votre conduite sera exemplaire. Mais, si vos paroles ne sont pas sincères et fidèles, vos actions constamment honorables et dignes, quand même vous seriez dans une cité de deux mille familles, ou dans un hameau de vingt-cinq, que penserait-on de votre conduite?
Lorsque vous êtes en repos, ayez toujours ces maximes sous les yeux; lorsque vous voyagez sur un char, voyez-les inscrites sur le joug de votre attelage. De cette manière, votre conduite sera exemplaire.
_Tseu-tchang_ écrivit ces maximes sur sa ceinture.
6. Le Philosophe dit: Oh! qu'il était droit et véridique l'historiographe _Yu_ (grand dignitaire du royaume de _Weï_)! Lorsque l'État était gouverné selon les principes de la raison, il allait droit comme une flèche; lorsque l'État n'était pas gouverné par les principes de la raison, il allait également droit comme une flèche.
_Khiu-pe-yu_ était un homme supérieur! Si l'État était gouverné par les principes de la droite raison, alors il remplissait des fonctions publiques; si l'État n'était pas gouverné par les principes de la droite raison, alors il résignait ses fonctions et se retirait dans la solitude.
7. Le Philosophe dit: Si vous devez vous entretenir avec un homme [sur des sujets de morale], et que vous ne lui parliez pas, vous le perdez. Si un homme n'est pas disposé à recevoir vos instructions morales, et que vous les lui donniez, vous perdez vos paroles. L'homme sage et éclairé ne perd pas les hommes [faute de les instruire]; il ne perd également pas ses instructions.
8. Le Philosophe dit: Le lettré qui a les pensées grandes et élevées, l'homme doué de la vertu de l'humanité, ne cherchent point à vivre pour nuire à l'humanité; ils aimeraient mieux livrer leur personne à la mort pour accomplir la vertu de l'humanité.
9. _Tseu-koung_ demanda en quoi consistait la pratique de l'humanité. Le Philosophe dit: L'artisan qui veut bien exécuter son œuvre doit commencer par bien aiguiser ses instruments. Lorsque vous habiterez dans un État quelconque, fréquentez pour les imiter les sages d'entre les grands fonctionnaires de cet État, et liez-vous d'amitié avec les hommes humains et vertueux d'entre les lettrés.
10. _Yan-youan_ demanda comment il fallait gouverner un État.
Le Philosophe dit: Suivez la division des temps de la dynastie _Hia_.
Montez les chars de la dynastie _Yn_; portez les bonnets de la dynastie _Tcheou_. Quant à la musique, adoptez les airs _chaô-woû_ [de _Chun_].
Rejetez les modulations de _Tching_; éloignez de vous les flatteurs. Les modulations de _Tching_ sont licencieuses; les flatteurs sont dangereux.
11. Le Philosophe dit: L'homme qui ne médite ou ne prévoit pas les choses éloignées doit éprouver un chagrin prochain.
12. Le Philosophe dit: Hélas! je n'ai encore vu personne qui aimât la vertu comme on aime la beauté corporelle[34].
13. Le Philosophe dit: _Tsang-wen-tchoung_ n'était-il pas un secret accapareur d'emplois publics? Il connaissait la sagesse et les talents de _Lieou-hia-hoeï_, et il ne voulut point qu'il put siéger avec lui à la cour.
14. Le Philosophe dit: Soyez sévères envers vous-mêmes et indulgents envers les autres, alors vous éloignerez de vous les ressentiments.
15. Le Philosophe dit: Si un homme ne dit point souvent en lui-même: Comment ferai-je ceci? comment éviterai-je cela? comment, moi, pourrais-je lui dire: Ne faites pas ceci, évitez cela? C'en est fait de lui.
16. Le Philosophe dit: Quand une multitude de personnes se trouvent ensemble pendant toute une journée, leurs paroles ne sont pas toutes celles de l'équité et de la justice; elles aiment à ne s'occuper que de choses vulgaires et pleines de ruses. Qu'il leur est difficile de faire le bien!
17. Le Philosophe dit: L'homme supérieur fait de l'équité et de la justice la base de toutes ses actions; les rites forment la règle de sa conduite; la déférence et la modestie le dirigent au dehors; la sincérité et la fidélité lui servent d'accomplissements. N'est-ce pas un homme supérieur?
18. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'afflige de son impuissance [à faire tout le bien qu'il désire]; il ne s'afflige pas d'être ignoré et méconnu des hommes.
19. Le Philosophe dit: L'homme supérieur regrette de voir sa vie s'écouler sans laisser après lui des actions dignes d'éloges.
20. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne demande rien qu'à lui-même; l'homme vulgaire et sans mérite demande tout aux autres.
21. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est ferme dans ses résolutions, sans avoir de différends avec personne; il vit en paix avec la foule, sans être de la foule.
22. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne donne pas de l'élévation à un homme pour ses paroles; il ne rejette pas des paroles à cause de l'homme qui les a prononcées.
23. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Y a-t-il un mot dans la langue que l'on puisse se borner à pratiquer seul jusqu'à la fin de l'existence? Le Philosophe dit: Il y a le mot _chou_[35], dont le sens est: _Ce que l'on ne désire pas qui nous soit fait, il ne faut pas le faire aux autres_.
24. Le Philosophe dit: Dans mes relations avec les hommes, m'est-il arrivé de blâmer quelqu'un, ou de le louer outre mesure? S'il se trouve quelqu'un que j'aie loué outre mesure, il a pris à tâche de justifier par la suite mes éloges.
Ces personnes [dont j'aurais exagéré les défauts ou les qualités] pratiquent les lois d'équité et de droiture des trois dynasties; [quel motif aurais-je eu de les en blâmer]?
25. Le Philosophe dit: J'ai presque vu le jour où l'historien de l'empire laissait des lacunes dans ses récits [quand il n'était pas sûr des faits]; où celui qui possédait un cheval le prêtait aux autres pour le monter; maintenant ces mœurs sont perdues.
26. Le Philosophe dit: Les paroles artificieuses pervertissent la vertu même; une impatience capricieuse ruine les plus grands projets.
27. Le Philosophe dit: Que la foule déteste quelqu'un, vous devez examiner attentivement avant de juger; que la foule se passionne pour quelqu'un, vous devez examiner attentivement avant de juger.
28. Le Philosophe dit: L'homme peut agrandir la voie de la vertu; la voie de la vertu ne peut pas agrandir l'homme.
29. Le Philosophe dit: Celui qui a une conduite vicieuse, et ne se corrige pas, celui-là peut être appelé vicieux.
30. Le Philosophe dit: J'ai passé des journées entières sans nourriture, et des nuits entières sans sommeil, pour me livrer à des méditations, et cela sans utilité réelle; l'étude est bien préférable.
31. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite voie; il ne s'occupe pas du boire et du manger. Si vous cultivez la terre, la faim se trouve souvent au milieu de vous; si vous étudiez, la félicité se trouve dans le sein même de l'étude. L'homme supérieur ne s'inquiète que de ne pas atteindre la droite voie; il ne s'inquiète pas de la pauvreté.
32. Le Philosophe dit: Si l'on a assez de connaissance pour atteindre à la pratique de la raison, et que la vertu de l'humanité que l'on possède ne suffise pas pour persévérer dans cette pratique; quoiqu'on y parvienne, on finira nécessairement par l'abandonner.
Dans le cas où l'on aurait assez de connaissance pour atteindre à la pratique de la raison, et où la vertu de l'humanité que l'on possède suffirait pour persévérer dans cette pratique; si l'on n'a ni gravité ni dignité, alors le peuple n'a aucune considération pour vous.
Enfin, quand même on aurait assez de connaissance pour atteindre à la pratique de la raison, que la vertu de l'humanité que l'on possède suffirait pour persévérer dans cette pratique, et que l'on y joindrait la gravité et la dignité convenables; si l'on traite le peuple d'une manière contraire aux rites, il n'y a pas encore là de vertu.
33. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne peut pas être connu et apprécié convenablement dans les petites choses, parce qu'il est capable d'en entreprendre de grandes. L'homme vulgaire, au contraire, n'étant pas capable d'entreprendre de grandes choses, peut être connu et apprécié dans les petites.
34, Le Philosophe dit: La vertu de l'humanité est plus salutaire aux hommes que l'eau et le feu: j'ai vu des hommes mourir pour avoir foulé l'eau et le feu; je n'en ai jamais vu mourir pour avoir foulé le sentier de l'humanité.
35. Le Philosophe dit: Faites-vous un devoir de pratiquer la vertu de l'humanité, et ne l'abandonnez pas même sur l'injonction de vos instituteurs.
36. Le Philosophe dit: L'homme supérieur se conduit toujours conformément à la droiture et à la vérité, et il n'a pas d'obstination.
37. Le Philosophe dit: En servant un prince, ayez beaucoup de soin et d'attention pour ses affaires, et faites peu de cas de ses émoluments.
38. Le Philosophe dit: Ayez des enseignements pour tout le monde, sans distinction de classes ou de rangs.
39. Le Philosophe dit: Les principes de conduite étant différents, on ne peut s'aider mutuellement par des conseils.
40. Le Philosophe dit: Si les expressions dont on se sert sont nettes et intelligibles, cela suffit.
L'intendant de la musique, nommé _Mian_[36], vint un jour voir (KHOUNG-TSEU). Arrivé au pied des degrés, le Philosophe lui dit: Voici les degrés. Arrivé près des siéges, le Philosophe lui dit: Voici les siéges. Et tous deux s'assirent. Le Philosophe l'informa alors qu'un tel s'était assis là, un tel autre là. L'intendant de la musique, _Mian_, étant parti, _Tseu-tchang_ fit une question en ces termes: Ce que vous avez dit à l'intendant est-il conforme aux principes?
41. Le Philosophe dit: Assurément; c'est là la manière d'aider et d'assister les maîtres d'une science quelconque.
[34] Voyez la même pensée exprimée ci-devant.
[35] Voyez ce mot, et l'explication que nous en avons donnée dans notre édition déjà citée du _Ta-hio, en chinois, en latin et en français_, avec la traduction complète du commentaire de _Tchou-hi_, p. 66. Voyez aussi la même maxime déjà plusieurs fois exprimée précédemment.
[36] Il était aveugle.