‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 56 sur 74 · CHAPITRE XVI,

CHAPITRE XVI,

COMPOSÉ DE 14 ARTICLES.

1. _Ki-chi_ était sur le point d'aller combattre _Tchouan-yu_[37].

_Jan-yeou_ et _Ki-lou_, qui étaient près de KHOUNG-TSEU, lui dirent: _Ki-chi_ se prépare à avoir un démêlé avec _Tchouan-yu_.

Le Philosophe dit: _Khieou_ (_Jan-tjeou_)! n'est-ce pas votre faute?

Ce _Tchouan-yu_ reçut autrefois des anciens rois la souveraineté sur _Thoung-moung_[38].

En outre, il rentre par une partie de ses confins dans le territoire de l'Etat (de _Lou_). Il est le vassal des esprits de la terre et des grains [c'est un Etat vassal du prince de _Lou_]. Comment aurait-il à subir une invasion?

_Jan-yeou_ dit: Notre maître le désire. Nous deux, ses ministres, nous ne le désirons pas.

KHOUNG-TSEU dit: _Khieou_! [l'ancien et illustre historien] _Tcheou-jin_ a dit: «Tant que vos forces vous servent, remplissez votre devoir; si vous ne pouvez pas le remplir, cessez vos fonctions. Si un homme en danger n'est pas secouru; si, lorsqu'on le voit tomber, on ne le soutient pas, alors à quoi servent ceux qui sont là pour l'assister?»

Il suit de là que vos paroles sont fautives. Si le tigre ou le buffle s'échappent de l'enclos où ils sont renfermés; si la tortue à la pierre précieuse s'échappe du coffre où elle était gardée, à qui en est la faute?

_Jan-yeou_ dit: Maintenant, ce pays de _Tchouan-yu_ est fortifié, et se rapproche beaucoup de _Pi_ [ville appartenant en propre à _Ki-chi_]. Si maintenant on ne s'en empare pas, il deviendra nécessairement, dans les générations à venir, une source d'inquiétudes et de troubles pour nos fils et nos petits-fils.

KHOUNG-TSEU dit: _Khieou!_ l'homme supérieur hait ces détours d'un homme qui se défend de toute ambition cupide, lorsque ses actions le démentent.

J'ai toujours entendu dire que ceux qui possèdent un royaume, ou qui sont chefs de grandes familles, ne se plaignent pas de ce que ceux qu'ils gouvernent ou administrent sont peu nombreux, mais qu'ils se plaignent de ne pas avoir l'étendue de territoire qu'ils prétendent leur être due; qu'ils ne se plaignent pas de la pauvreté où peuvent se trouver les populations, mais qu'ils se plaignent de la discorde qui règne entre elles et eux. Car, si chacun obtient la part qui lui est due, il n'y a point de pauvres; si la concorde règne, il n'y a pas pénurie d'habitants; s'il y a paix et tranquillité, il n'y a pas cause de ruine ou de révolution.

Les choses doivent se passer ainsi. C'est pourquoi, si les populations éloignées ne sont pas soumises, alors cultivez la science et la vertu, afin de les ramener à vous par vos mérites. Une fois qu'elles sont revenues à l'obéissance, alors faites-les jouir de la paix et de la tranquillité.

Maintenant, _Yeou_ et _Khieou_, en aidant votre maître, vous ne ramènerez pas à l'obéissance les populations éloignées, et celles-ci ne pourront venir se soumettre d'elles-mêmes. L'État est divisé, troublé, déchiré par les dissensions intestines, et vous n'êtes pas capables de le protéger.

Et cependant vous projetez de porter les armes au sein de cet État. Je crains bien que les petits-fils de _Ki_ n'éprouvent un jour que la source continuelle de leurs craintes et de leurs alarmes n'est pas dans le pays de _Tchouan-yu_, mais dans l'intérieur de leur propre famille.

2. KHOUNG-TSEU dit: Quand l'empire est gouverné par les principes de la droite raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre les rebelles, procèdent des fils du Ciel [des empereurs]. Si l'empire est sans loi, s'il n'est pas gouverné par les principes de la droite raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre les rebelles, procèdent des princes tributaires ou des vassaux de tous les rangs. Quand [ces choses, qui sont exclusivement dans les attributions impériales,] procèdent des princes tributaires, il arrive rarement que, dans l'espace de dix générations[39], ces derniers ne perdent pas leur pouvoir usurpé [qui tombe alors dans les mains des grands fonctionnaires publics]. Quand il arrive que ces actes de l'autorité impériale procèdent des grands fonctionnaires, il est rare que, dans l'espace de cinq générations, ces derniers ne perdent pas leur pouvoir [qui tombe entre les mains des intendants des grandes familles]. Quand les intendants des grandes familles s'emparent du pouvoir royal, il est rare qu'ils ne le perdent pas dans l'espace de trois générations.

Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors l'administration ne réside pas dans les grands fonctionnaires.

Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors les hommes de la foule ne s'occupent pas à délibérer et à exprimer leur sentiment sur les actes qui dépendent de l'autorité impériale.

3. KHOUNG-TSEU dit: Les revenus publics n'ont pas été versés à la demeure du prince pendant cinq générations; la direction des affaires publiques est tombée entre les mains des grands fonctionnaires pendant quatre générations. C'est pourquoi les fils et les petits-fils des trois _Houan_ [trois familles de princes de _Lou_] ont été si affaiblis.

4. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes d'amis qui sont utiles, et trois sortes qui sont nuisibles. Les amis droits et véridiques, les amis fidèles et vertueux, les amis qui ont éclairé leur intelligence, sont les amis utiles; les amis qui affectent une gravité tout extérieure et sans droiture, les amis prodigues d'éloges et de basses flatteries, les amis qui n'ont que de la loquacité sans intelligence, sont les amis nuisibles.

5. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes de joies ou satisfactions qui sont utiles, et trois sortes qui sont nuisibles. La satisfaction de s'instruire à fond dans les rites et la musique, la satisfaction d'instruire les hommes dans les principes de la vertu, la satisfaction de posséder l'amitié d'un grand nombre de sages, sont les joies ou satisfactions utiles; la satisfaction que donne la vanité et l'orgueil, la satisfaction de l'oisiveté et de la mollesse, la satisfaction de la bonne chère et des plaisirs, sont les satisfactions nuisibles.

6. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui sont auprès des princes vertueux pour les aider dans leurs devoirs ont trois fautes à éviter: de parler sans y avoir été invités, ce qui est appelé précipitation; de ne pas parler lorsqu'on y est invité, ce qui est appelé taciturnité; de parler sans avoir observé la contenance et la disposition [du prince], ce qui est appelé aveuglement.

7. KHOUNG-TSEU dit: Il y a pour l'homme supérieur trois choses dont il cherche à se préserver: dans le temps de la jeunesse, lorsque le sang et les esprits vitaux ne sont pas encore fixés [que la forme corporelle n'a pas encore pris tout son développement][40], ce que l'on doit éviter, ce sont les plaisirs sensuels; quand on a atteint la maturité, et que le sang et les esprits vitaux ont acquis toute leur force et leur vigueur, ce que l'on doit éviter, ce sont les rixes et les querelles; quand on est arrivé à la vieillesse, que le sang et les esprits vitaux tombent dans un état de langueur, ce que l'on doit éviter, c'est le désir d'amasser des richesses.

8. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois choses que l'homme supérieur révère: il révère les décrets du ciel, il révère les grands hommes, il révère les paroles des saints.

Les hommes vulgaires ne connaissent pas les décrets du ciel, et par conséquent ils ne les révèrent pas; ils font peu de cas des grands hommes, et ils se jouent des paroles des saints.

9. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui, du jour même de leur naissance, possèdent la science, sont les hommes du premier ordre [supérieurs à tous les autres]; ceux qui, par l'étude, acquièrent la science, viennent après eux; ceux qui, ayant l'esprit lourd et épais, acquièrent cependant des connaissances par l'étude, viennent ensuite; enfin ceux qui, ayant l'esprit lourd et épais, n'étudient pas et n'apprennent rien, ceux-là sont du dernier rang parmi les hommes.

10. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, ou l'homme accompli dans la vertu, a neuf sujets principaux de méditations: en regardant, il pense à s'éclairer; en écoutant, il pense à s'instruire; dans son air et son attitude, il pense à conserver du calme et de la sérénité; dans sa contenance, il pense à conserver toujours de la gravité et de la dignité; dans ses paroles, il pense à conserver toujours de la fidélité et de la sincérité; dans ses actions, il pense à s'attirer toujours du respect; dans ses doutes, il pense à interroger les autres; dans la colère, il pense à réprimer ses mouvements; en voyant des gains à obtenir, il pense à la justice.

11. KHOUNG-TSEU dit: «On considère le bien comme si on pouvait l'atteindre; on considère le vice comme si on touchait de l'eau bouillante.» J'ai vu des hommes agir ainsi, et j'ai entendu des hommes tenir ce langage.

«On se retire dans le secret de la solitude pour chercher dans sa pensée les principes de la raison; on cultive la justice pour mettre en pratique ces mêmes principes de la raison.» J'ai entendu tenir ce langage, mais je n'ai pas encore vu d'homme agir ainsi.

12. _King-kong_, prince de _Thsi_, avait mille quadriges de chevaux. Après sa mort, on dit que le peuple ne trouva à louer en lui aucune vertu. _Pei_ et _Chou-tsi_ moururent de faim au bas de la montagne _Cheou-yang_, et le peuple n'a cessé jusqu'à nos jours de faire leur éloge.

N'est-ce pas cela que je disais?

13. _Tchin-kang_ fit une question à _Pe-yu_ (fils de KHOUNG-TSEU) en ces termes: Avez-vous entendu des choses extraordinaires?

Il lui répondit avec déférence: Je n'ai rien entendu. [Mon père] est presque toujours seul. Moi _Li_, en passant un jour rapidement dans la salle, je fus interpellé par lui en ces termes: Etudiez-vous le _Livre des Vers?_ Je lui répondis avec respect: Je ne l'ai pas encore étudié.--Si vous n'étudiez pas le _Livre des Vers_, vous n'aurez rien à dire dans la conversation. Je me retirai, et j'étudiai le _Livre des Vers_.

Un autre jour qu'il était seul, je passai encore à la hâte dans la salle, et il me dit: Etudiez-vous le _Livre des Rites?_ Je lui répondis avec respect: Je ne l'ai pas encore étudié.--Si vous n'étudiez pas le _Livre des Rites_, vous n'aurez rien pour vous fixer dans la vie. Je me retirai, et j'étudiai le _Livre des Rites_.

Après avoir entendu ces paroles, _Tchin-kang_ s'en retourna et s'écria tout joyeux: J'ai fait une question sur une chose, et j'ai obtenu la connaissance de trois. J'ai entendu parler du _Livre des Vers_, du _Livre des Rites;_ j'ai appris en outre que l'homme supérieur tenait son fils éloigné de lui.

14. L'épouse du prince d'un Etat est qualifiée par le prince lui-même de _Fou-jin_, ou _compagne de l'homme_. Cette épouse [nommée _Fou-jin_] s'appelle elle-même _petite fille_. Les habitants de l'Etat l'appellent _épouse_ ou _compagne du prince_. Elle se qualifie, devant les princes des différents Etats, _pauvre petite reine_. Les hommes des différents Etats la nomment aussi _compagne du prince_.

[37] Nom d'un royaume. (_Commentaire_.)

[38] Nom d'une montagne. (_Ibid_.)

[39] Ou de dix périodes de trente années.

[40] _Commentaire._