Chapitre 6
Sous l’élan de généreuse colère qui montait de toutes parts, le printemps 1856 nous apporta deux belles victoires : l’abolition de la peine de mort et l’affranchissement des tziganes.
Domnitza de Snagov décida de fêter l’accession parmi les hommes libres du peuple le plus gai de la terre, promptement et d’une façon inouïe. Elle envoya à nos amis, et même à quelques adversaires sympathiques, le mot suivant :
Floritchica donne, d’aujourd’hui en huit, un déjeuner en l’honneur de l’affranchissement des tziganes. Si cet événement vous a réjoui, venez unir votre joie à celle des convives qui prendront part à ce déjeuner.
On sait que les riches mangent fréquemment en l’honneur des pauvres, mais les fêtés ne participent jamais à ces repas donnés en leur honneur.
Il n’en fut pas ainsi lors de la fête de Snagov. La table des maîtres comptait vingt couverts. Celle des tziganes en avait cent. Et les deux n’en faisaient qu’une, sise près de l’étang, sur l’herbe toute jeune.
Naturellement, les tziganes durent se bien laver et se vêtir pour le mieux, avant de se mettre à table, car une autre habitude oblige les meilleurs seigneurs à ne pas supporter dans leur voisinage l’homme qui travaille, sue et pue. Et quoique les misérables eussent épuisé tout le savon de Snagov dans le but de se faire supporter pendant une heure à la table de leurs maîtres, il y eut quand même, au moment du suprême bonheur, des narines sensibles qui esquissèrent la grimace millénaire des hommes bien nés pris au dépourvu.
Floritchica (par bonté, bien entendu, et aussi parce qu’une fois n’est pas coutume) s’était chargée elle-même de frotter les pattes de Trasnila et de lui couper ses ongles boueux ; ce geste, accompli devant toute la tribu, lui valut l’immortalité dans les cœurs de la gent tzigane. Puis, à table, elle l’assit à sa droite, et lui conseilla de « ne pas parler ni boire la bouche pleine ; de ne pas trop se pencher sur son assiette ni claquer la langue, et surtout de ne pas tremper ses doigts dans la sauce pour les sucer ensuite » – prescriptions qui exaspérèrent le vataf de cour et le firent s’écrier très sincèrement :
— Alors, domnitza ! C’est ça, la liberté ?
Ce cri de détresse égaya les commensaux, attristés par ce nivellement passager, et leur permit de se payer une pinte de bon sang. On aime tellement à dépasser son prochain et en quoi que ce soit, serait-ce même dans la façon de ruminer.
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À la fin du repas, Floritchica dit :
— Maintenant, Trasnila, nous voudrions bien écouter une histoire tzigane : en sais-tu une ?
Trasnila, jovial et tout à son aise, répondit :
— Une histoire « tzigane » ? J’en sais une, la mienne, mais je crois qu’elle est plutôt humaine.
— Eh bien, raconte-nous-la !
— La voici, honorés boïars. Il ne faut pas vous attendre à ce que je vous amuse. Les tziganes sont souvent bons à cela. Ce n’est pas mon cas. Ma faute non plus.
†
Le début de mon histoire me fait penser au fameux proverbe roumain : Quand un tzigane devient empereur, il commence par faire pendre son père.
Pauvre empereur ! Il doit avoir eu un père comme le mien. Si je ne l’ai pas pendu moi aussi, deh ! l’envie ne m’en a pas manqué, et du trône je me serais passé.
Mon père est un boïar roumain du côté de Calafat. Il vit toujours, gras et bien portant. Je ne suis pas le seul à être son fils : nous étions un tas de tziganes, garçons et filles, qui lui devions la vie, sans avoir, pour cela, de quoi lui garder une reconnaissance éternelle, car, à l’exemple de tous les seigneurs, il ne fit autre chose que rendre enceintes les plus belles pucelles des tribus dont il était le despote, ce que les chiens font avec bien plus d’équité.
Je savais de lui ceci (que ma mère me raconta, un jour de pluie) : qu’il avait hérité toute la fortune de son père, étant très jeune, à peine rentré des études ; qu’il n’avait jamais voulu se marier « parce que les femmes trompent leur mari » ; qu’il était revenu de chez les Frantzouchkas dégoûté de la femme parfumée et qu’il raffolait des jeunes filles tziganes.
Quand j’ouvris les yeux sur l’ignominie de notre état d’esclaves, il était dans toute la force de son âge. Un peu plus tard, vers ma dix-huitième année, je l’entendis un jour crier, en nous montrant une belle tzigane :
— Celui qui touchera à Profiritza sera battu à mort. Elle ne travaillera plus à partir d’aujourd’hui !
On savait ce que cela voulait dire. Je crus pouvoir répondre sur-le-champ, en enlevant mon bonnet :
— Maître ! Que les jours heureux de ta seigneurie soient sans fin comme le nombre des belles filles que tu pourrais avoir, mais laisse-moi Profiritza ! Elle est à moi et le veut bien !
J’ai dit cela d’un seul trait, et tout de suite la tribu s’est mise à hurler, comme elle en a l’habitude lors des enterrements. Les femmes s’arrachaient les cheveux. Les mâles crachaient avec dépit :
— Ptiou ! tzigane bête ! Il sera tué !
Mon père, le maître, descendit l’escalier et me demanda :
— As-tu déjà touché Profiritza ?
— Non !
— Heureusement pour toi !
Puis à l’intendant :
— Tire-lui cinquante coups !
Profiritza se jeta à ses pieds et le pria, de toute la tendresse de ses quinze ans, de me pardonner, mais le cœur de ce père ne s’attendrit pas et j’ai reçu mon compte. Je n’ai rien senti, car mes yeux purent au moins regarder, pendant ce temps, ceux de Profiritza, qui jetaient des flammes.
Je ne devais pas la revoir de sitôt : elle fut confiée à la vieille tzigane qui soignait le corps des filles destinées au lit du maître, et moi, avec dix autres esclaves, hommes et femmes, je dus partir dès le lendemain matin, sous l’escorte d’un sbire armé d’un fouet. Nous étions offerts en danié au supérieur d’un monastère très éloigné de Calafat, où nous arrivâmes après une semaine de marche. On avait séparé le mari de la femme, la mère de son enfant, le fiancé de sa fiancée, et on était resté froid devant nos cris et nos larmes comme on le reste devant les bêlements des brebis séparées de leurs agneaux.
Eh ! « Honorés boïars ! » Savez-vous que, de tous les maux dont nous souffrions – fouet, chaîne, contes en fer, viol de nos femmes –, ces séparations nous étaient les plus dures ?
Maudits soient à jamais, de père en fils et jusque dans leurs tombes, les impies qui nous ont torturés de cette façon !
Pendant deux années, le monastère nous surveilla de près. Il n’y avait pas moyen de s’éloigner d’un pas, aux travaux des champs, pour faire ses besoins, sans être aussitôt hélé et battu. Puis, quand on s’aperçut que l’oubli avait gagné les cœurs du nouveau troupeau, nous fûmes lâchés comme les autres.
Mais, moi, je n’avais pas oublié ma Profiritza. Jour et nuit je ne voyais qu’elle. Ma poitrine brûlait à me faire croire que c’était de la braise qu’on promenait dessus. Et un soir j’enfourchai un bon cheval d’écurie et disparus comme une nalouca 1.
Je galopai sans répit, à travers bois et champs, jusqu’au matin, où la pauvre bête tomba pour ne plus se relever. Je lui enlevai le licou, lui baisai les sabots, et repartis à toutes jambes, mais, pas bien loin de là, je dus me débrouiller autrement. Dans une prairie, une belle hérghélia 2 paissait sous la garde de deux tziganes qui jouaient aux osselets. Je me suis dit : Tant pis pour eux ; et, m’étant avancé en rampant, je saisis par la crinière une jument qui crut que le diable lui avait sauté sur le dos et faillit me tuer. Les pauvres tziganes me crièrent :
— Arrête ! Nous serons assommés !
— Faites comme moi ! leur lançai-je, en partant à plat ventre.
Le soir même, je rôdais aux environs de la cour du maître-chien. C’était pendant le mois des cerises. Profiritza savait que je l’appelais toujours en faisant le coucou. Je pliai ma langue et jetai quelques cris dans la nuit… Vaine attente… Je sifflai de nouveau… Rien. Elle m’a oublié et s’amuse maintenant avec le boïar, me dis-je.
Le cœur me fit mal à mourir. La fatigue, le manque de nourriture eurent raison de mes forces. Je m’affaissai et lâchai le licou de ma jument : va-t’en au diable !
Je pensais mettre le feu à la maison et, après, me jeter dans un puits. Cependant, Dieu ! Qu’il faisait bon vivre ! J’avais vingt ans et j’aimais la vie comme tous les tziganes. Enfin, pourquoi croire si vite que Profiritza était heureuse ?
Cette bonne idée alourdit mes paupières et je m’endormis dans le champ.
· · ·
Je me réveillai à grand-peine, le visage baigné par les larmes de ma Profiritza. Depuis longtemps elle pleurait sur ma poitrine.
Ahuri par le sommeil, je la serrai dans mes bras. Elle ne sentait pas bon ; alors je lui tâtai les mains et les pieds ; ils étaient crevassés.
— Tu n’es plus avec le boïar ? lui dis-je.
La pauvrette se lamenta.
— Il m’a renvoyée au travail un mois après ton départ, mais ce n’est pas de cela que je me plains : c’est qu’il m’a estropiée… Je souffre du ventre. Les douleurs m’ont courbaturée. Ce soir, j’ai cru mourir. C’est pourquoi je n’ai pas pu sortir tout de suite. Et toi ? Tu t’es enfui du monastère… Ce sont les cornes et la chaîne qui t’attendent !
Je ne lui répondis rien. Malade, elle m’était encore plus chère, et je ne me rassasiais pas de la tenir enlacée.
Profiritza alla me chercher un peu de nourriture. Une meule de foin nous abrita jusqu’à ce que les Pléiades penchassent vers le couchant, puis, la main dans la main, nous nous dirigeâmes vers le Danube. Je retrouvai ma jument en chemin. Elle se laissa prendre par le licou et me rendit un dernier service, car je la donnai au batelier qui nous passa le fleuve.
Nous étions maintenant à Vidin. Terre bulgare. Toujours la Turquie.
Quand je vis, au jour, l’image vraie de ma Profiritza, je pris peur. Elle était méconnaissable : maigre, les yeux enfoncés et fiévreux, les lèvres blanches, la démarche traînante, pliée sur elle-même. Tous les cent pas, elle était obligée de s’asseoir sur le bord de la route.
C’est dans un de ces arrêts que nous fûmes vus et accostés par Kéhaïa Léonti, la crapule qui devait me rendre plus malheureux que jamais.
Il était en voiture. À côté de lui, une jeune et belle Bulgare, mais triste à fendre le cœur. Je compris que c’était un grand de Vidin, me levai et me découvris. Il arrêta et me fit approcher.
Vieux au regard farouche, à la face rongée par la vérole, il me déplut terriblement.
— Qui es-tu ? Que faites-vous là ? me demanda-t-il en turc. Il avait raison de me le demander : que peuvent bien faire deux tziganes assis au bord d’un chemin ? Voit-on jamais des ânes, des bœufs, traîner çà et là, sans maître ? Et lorsqu’on les voit, on les ramasse, tziganes ou bétail !
C’est ce qu’il fit, quand je lui eus répondu :
— Nous sommes là, depuis ce matin… Ma femme est malade…
— Suivez-moi, derrière la voiture ! me cria-t-il méchamment.
La voiture repartit, au pas des chevaux. En la suivant, je dis à Profiritza :
— Je crois que maintenant nous sommes tombés du lac dans le puits.
C’était bien cela. Nous nous trouvions entre les mains d’un bourreau : mon père le chien rendait les jeunes filles enceintes ou malades, puis les abandonnait ; Kéhaïa Léonti les tuait, mais par les mains d’un inconnu.
Une semaine s’écoula. Nous ne savions quel était notre emploi, ou notre sort. En arrivant dans la cour, Kéhaïa m’avait montré une cabane :
— Vous resterez là. Aucun travail pour le moment, tu soigneras ta femme. Après, tu me rendras un service et vous pourrez partir.
Je crus à la veine et lui baisai le bas de sa robe, mais, les jours suivants, nous fûmes étonnés de voir la tristesse de cette cour, où pas un esclave ne chantait, ne dansait, et où tous les domestiques se glissaient sans presque échanger un mot gai.
Quand le jour du « service » arriva, Seigneur ! je faillis m’évanouir, tout gros tzigane que vous me voyez !
Il m’appela un soir et, me mettant dans la main une bourse et une corde en soie, il me dit :
— Derrière cette porte-là, se trouve la jeune fille que tu as vue dans la voiture. Je pars ce soir pour ne rentrer que demain à la même heure, et je veux trouver cette femme morte ! Tu l’étrangleras. Si tu ne le fais pas…
Je n’entendis plus rien. Ma tête tournait. Je me laissai aller sur le parquet, où minuit me surprit hébété, vide de toute pensée.
Mon premier mouvement fut de me sauver ; aucune porte ou fenêtre ouverte ! Alors je criai :
— Mamouca-a-a ! Pourquoi n’as-tu pas avorté ? Pauvre de moi ! Pauvre pauvret !
Je fourrai dans les poches corde et bourse, j’entrebâillai doucement la porte maudite : une grande chambre, riche ; sur un divan, la jeune Bulgare. Elle sauta debout, droite, belle comme une Cosînzeana, et me cria en turc :
— J’aime !
Ce mot me frappa le cœur pire qu’un poignard. Je regardais son cou et songeai : Tu aimes et je dois t’étrangler ! Et prenant des deux mains un fer de la cheminée, je me suis cogné de toutes mes forces là, au front.
Le sang m’inonda le visage. La jeune fille s’approcha, tomba à genoux et croisa les bras sur sa poitrine. Puis elle alla se jeter sur le divan et sanglota sans arrêt, un seul mot sur les lèvres :
— Dimitri… Dimitri… Dimitri…
Moi, je m’assis à l’entrée de la chambre, près de la porte grande ouverte, et c’est là que je fus trouvé par Kéhaïa Léonti.
Il vint sur la pointe des pieds et donna un coup d’œil au divan : la Bulgare ne bougeait pas ; elle restait face en bas, la tête enveloppée dans un fichu, endormie peut-être.
Je me levai. Kéhaïa me fixa d’un regard qui voulait dire : Quoi, elle t’a cogné avant de mourir ?
Pour toute réponse, je laissai tomber ma tête sur ma poitrine ; mais comme il allait au divan et allongeait la main pour voir si je lui avais rendu le « service », un coup de poing que je lui assenai sur le sommet du crâne l’étendit à terre.
Ce fut tout. Et sûrement il avait trouvé son compte.
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Dans la nuit sombre, je quittai la cour, la Bulgare évanouie dans mes bras. Près du Danube, avant de nous séparer, elle nous raconta son ardent amour pour Dimitri, son rapt, son refus de céder au tyran, et me donna, en souvenir, cette « constantinate ».
Puis, j’ai repassé le fleuve avec ma Profiritza, et, deux ans durant, nous avons vécu dans les forêts.
L’or de Kéhaïa Léonti m’avait servi à m’acheter des armes. Je voulais me faire haïdouc, entrer dans quelque bande, mais ce fut en vain que je courus les montagnes pour en rencontrer une. En revanche, j’eus le malheur de me trouver nez à nez avec une potéra commandée par le neveu même du supérieur du monastère que j’avais fui.
Nous nous sommes défendus jusqu’à la dernière décharge. Profiritza fut tuée à côté de moi. Criblé de blessures, je fus ramené au monastère, où, au lieu d’être pendu comme je m’y attendais, on me mit des cornes et une chaîne à la cheville.
C’est dans cet état que m’a trouvé domnitza Floritchica ; elle m’a… racheté et m’a fait asseoir aujourd’hui à cette table.
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