Chapitre 7
Si j’étais croyant, je dirais que Dieu a placé le chagrin tout près de la joie pour mieux prouver à l’homme le néant de la vie et le réconcilier avec la mort. J’ai souvent pensé à cela pendant les cinq années vécues à Snagov. Le gros de notre amertume, nous l’avons bu à l’occasion du fait suivant.
Peu avant que la peine capitale fût abolie, elle frappa, mais de façon très différente, deux chefs haïdoucs : Jiano et Boujor, capturés et condamnés à la pendaison presque en même temps.
Boujor – fils de prêtre villageois et caractère entier – paya courageusement sa dette à l’ignominie humaine. Par contre, Jiano, le farouche Jiano, fils de grand boïar, fléchit devant la corde et rejoignit ses pareils comme l’eau sortie d’une rivière doit fatalement rentrer dans son lit, selon notre proverbe.
La comédie fut adroitement montée, et l’honneur du haïdouc sauf. On sait qu’une vieille et sacrée datina roumaine accordait la vie et la liberté au condamné à mort qu’une vierge s’offrait à épouser au moment même où le brigand allait expier ses crimes. Un pope leur donnait la bénédiction nuptiale au pied du gibet. Le bourreau était leur parrain.
La vierge qui s’offrit à épouser Jiano était la demoiselle d’honneur d’une domnitza, pas celle de Snagov, une vraie : la fille du prince qui régnait sur la Valachie.
Ainsi, Jiano put finir ses jours en promenant ses souvenirs de haïdouc dans un palais, allant en babouches de soie et bras de chemise.
Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir les épaules fortes. Et le roumain dit encore que la peau fine du visage, c’est à grands frais qu’on l’entretient !
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Ces deux pertes, l’une plus navrante que l’autre, produisirent une grosse déception dans les rangs des haïdoucs, surtout que Boujor périt par trahison. La confiance en Snagov diminua, les compagnons jugeant inutile d’y aller par quatre chemins pour toucher le cœur du boïar. Beaucoup d’entre eux désertèrent nos deux vaillants amis Groza et Codreano, formèrent des bandes de pillards et saccagèrent bons et mauvais, tout ce qui leur tombait sous la main.
D’autre part, notre affaire de marchandises étrangères prit subitement une tournure inattendue : la nouvelle façon de vivre jeta sur le pavé des corporations entières d’artisans qui confectionnaient depuis des siècles tout ce qui était nécessaire à la vie ancienne.
Un grondement de colère éclata et atteignit des proportions menaçantes. Les bandes, armées de matraques, parcouraient les rues des villes, battaient les Juifs, rendus responsables de la suppression de l’artisanat, et cassaient les vitres de leurs magasins. Les autorités qui nous avaient livrés, moyennant de lourdes bourses d’or, les permis de commerce, furent déclarées antinationales. Plusieurs personnalités officielles durent démissionner.
À la tête des mécontents se trouvait un certain Arghiropol, grec d’origine, anti-juif par profession. Il était soutenu par cette classe nouvelle d’enrichis vulgaires et avides de domination que le peuple appela des ciocoï 1, anciens domestiques des vrais boïars ruinés par eux.
Les ciocoï étaient nos ennemis les plus acharnés, et leur puissante solidarité s’imposa bientôt à tout le monde. L’humiliation, le mépris, qu’ils rencontraient partout, les obligeaient de faire bloc contre leurs maîtres d’hier. L’argent dont ils disposaient leur servit à la corruption et à s’infiltrer dans toutes les fonctions publiques. Le danger de cette vague de punaises affamées n’échappait à personne, mais on ne pouvait rien contre elle. Une classe de privilégiés, lourde de sang et d’exploitation, se mourait ; une autre bien plus basse la remplaçait. Nous nous trouvâmes pris entre les deux, également haïs, également menacés. Entre les Arghiropol et les Daniel Crasnaru, il y avait peu d’abbés Uhrich roumains pour nous soutenir. Le paysan était donc loin du jour où il eût pu se dire : je serai enfin heureux ! Et nous, qui luttions pour le bien de tous les travailleurs, nous prenions figure de mauvais patriotes.
Certes, le progrès écrasait nombre de catégories ouvrières ; mais peut-on concevoir quelque chose de plus vil que l’exploitation de ce malheur dans le but d’en tirer un profit personnel ? Et qui étaient ceux qui nous dénonçaient à la vindicte des mécontents ? Précisément les ciocoï, ces fripons qui avaient été les premiers à adopter les usages étrangers que nous importions. Pour eux, Snagov était un « nid de farmaçons », instrument de la « juiverie ». Le reste, ils ne le savaient pas. Pas encore.
Ils devaient l’apprendre grâce aux soupçons qu’éveilla le récit de Trasnila.
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Un soir d’automne 1858, Floritchica donnait un dîner en l’honneur de la France, représentée par son consul et l’abbé Uhrich. C’est que de grands événements avaient eu lieu auparavant et l’énergie française avait fait triompher nos droits.
Les élections des deux Divans, qui avaient la mission de désigner un prince, le même pour les deux pays, s’étaient faites dans des conditions particulièrement scandaleuses. Arghiropol, devenu commandant de la milice valaque, et Daniel Crasnaru, grand intrigant moldave, firent tout pour écarter les partisans de l’Union. La parodie de « volonté nationale » qui surgit de ces élections outra le colonel Couza. Le lendemain de cette « consultation » il donna sa démission en claquant les portes. Le représentant de la France à Bucarest, ainsi que l’abbé Uhrich et Hoodbey, se chargèrent de dénoncer le complot aux puissances occidentales. Napoléon intervint vigoureusement à Constantinople, menaça de rappeler son ambassadeur et obtint l’annulation par la Porte de ce succès tsariste.
Le résultat des nouvelles élections fut acceptable, et on pouvait attendre de lui la réalisation de cet espoir national : l’union des principautés. C’était aussi le vœu de la France. Et justement ce soir-là, on passait en revue la personnalité des candidats, très nombreux, au trône de demain.
Nous en étions au café, quand l’hetman Miron et Floritchica aperçurent un visiteur inconnu qui, mêlé à la foule des bavards, avait l’air de prêter l’oreille aux conversations. Personne ne put dire qui l’avait introduit. Il était venu après le dîner, profitant de cette hospitalité roumaine qui tient les portes ouvertes à qui veut entrer. Ses allures de ciocoï, sa moustache à la grecque et son impertinence trahissaient bien un de ces mouchards qu’Arghiropol envoyait souvent à nos réunions, mais celui-ci semblait quelqu’un, car il s’approchait hardiment du cercle intime où discutaient la maîtresse et ses hôtes français : d’âge mûr, brun foncé et fort correctement vêtu à l’européenne, l’inconnu rôdait autour de notre groupe en tourmentant nerveusement la « moustache » touffue qu’il portait comme la plupart des Grecs de l’époque.
On ne s’attendait pas à le voir nous adresser la parole, mais sur une question de l’herman moldave concernant la candidature certaine de Couza, on l’entendit nous crier d’une voix ferme :
— Qui est donc ce Couza ? Probablement encore un de ces haïdoucs assassins !
La stupeur causée par cette apostrophe nous rendit muets le temps de permettre à Floritchica d’étouffer une parole violente de Miron. L’abbé Uhrich, conciliant, se hâta de répondre :
— Ma foi, monsieur, dans ce pays d’assassins officiels, je ne crois pas que les haïdoucs soient les plus sanguinaires !
— Qui êtes-vous, s’il vous plaît ? demanda la maîtresse.
— Je suis Théophile Kiriacos, capitaine de potéra !
— Et qu’est-ce que vous voulez que cela nous fasse, à nous ?
— Rien… pour le moment… madame !
— Et plus tard ?
— On verra…
Cyniquement souriant, le capitaine de potéra recula et disparut dans l’assistance. À l’instant même, Floritchica était appelée dehors par Trasnila. Je l’accompagnai.
Le tzigane, à la face aussi noire que la nuit, avait les yeux hors de la tête :
— Domnitza ! J’ai vu ici l’homme qui m’a arrêté… C’est celui qui porte la « mouche »…
— Le neveu du supérieur d’Orbou ?
— Lui ! Et il m’a vu aussi, en entrant.
— T’a-t-il reconnu ?
— Très bien ! Il m’a même dit : Ah, tu es là ? Il y a longtemps que je te cherche !
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Floritchica me saisit le bras :
— Envoie vite cinq hommes à cheval, Élie en tête, sur la route de Bucarest ; le même nombre, avec Spilca et Movila, sur celle de Ploesti. S’il est seul, ou à deux, qu’on leur grille la « mouche » ! Mais s’ils sont nombreux… tant pis… On verra… En tout cas, nos compagnons n’auront pas à guetter plus tard que minuit. Et écartez toute surveillance dans la cour, au départ des invités.
Quelques minutes plus tard, l’ordre était exécuté et je reprenais ma place à côté de l’abbé, qui me plaisait beaucoup.
Kiriacos, une main dans la poche, fumait et regardait une partie de cartes. Deux fois, il hasarda un louis et gagna. On voyait bien que personne ne le connaissait. Je voulus observer le moment de son départ. Le malin se glissa dans la nuit, inaperçu.
Vers les dix heures, la maison était vide, toutes les lumières éteintes, tout le monde couché. L’automne, nous n’avions point d’hôtes à héberger.
Et maintenant, sur le balcon éclairé par une lune malade, nous attendions, Floritchica et moi, le retour des haïdoucs. Elle était songeuse, comme ces arbres nus qui pressentent les rigueurs de l’hiver tout proche.
— Tu crains que nous ne soyons trahis, si Kiriacos échappe ? lui demandai-je.
— Trahis, nous le sommes déjà… Et nous le serons encore mieux, qu’il échappe ou non, à mesure que nous agirons.
Floritchica parlait avec la voix d’une personne déçue, ce qui m’étonna, car je lui connaissais un courage à toute épreuve. Je désirai en savoir plus.
— Et alors ?
— Et alors… on verra. Nous finirons comme des haïdoucs. De cela je ne doute pas un instant ; tôt ou tard, on l’apprendra ; nous serons pris et condamnés. Mais au moins je voudrais voir l’union s’accomplir et, si possible, avec Couza sur le trône. Ce serait un grand pas en avant. J’ai foi dans le cœur de cet homme. Il ne fera, certes, pas tout ce qu’il voudrait faire, mais qui de nous peut réaliser son rêve ? Une vie d’homme peut tout juste bouleverser une charretée de glaise. Pour le reste, c’est le temps qui est le grand artisan ; petit à petit, en tuant les hommes, il améliore la vie. Il le fait un peu plus vite si les hommes l’aident. Nous l’aidons, et c’est là tout ce que nous devons à la vie. Nous le devons. Tout homme le doit.
Je contemplais cette curieuse mère, que j’aimais pour sa vaillance et sa jeunesse, fraîche à trente-huit ans, et je me disais : « Elle me cache quelque chose ! » Je hasardai :
— On dit que tu ambitionnes de devenir l’épouse d’un Miron… premier ministre. Est-ce vrai ?
Son visage resta impassible :
— Non, Jérémie, ce n’est pas vrai… Mon ambition est bien plus haute que celle d’être « la femme de X ». Je suis née généreuse, c’est-à-dire que la souffrance de mon prochain résonne dans mon cœur avec tant de violence qu’il ne m’est possible d’être heureuse qu’en faisant le bien. Mes yeux se remplissent de la misère animale de ce peuple, bon comme tout ce qui est peuple, et elle me fait souffrir comme si elle me retirait l’air respirable. C’est pourquoi, dès le jour où je me suis senti une force capable de se jouer de la tyrannie des puissants, j’ai risqué mon bien-être et ma vie même pour satisfaire ce besoin de mon cœur : soulager mon prochain d’une partie de sa peine.
» Si seulement chacun pouvait sentir la douceur d’une telle ambition ! La vie, assez riche en souffrance par elle-même, serait au moins exempte de l’horrible contribution de l’égoïsme humain.
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Floritchica se tut pour fixer un point dans la forêt : le ciel était débarrassé de ses nuages, on pouvait compter les arbres comme en plein jour, et nous apercevions de loin un homme en qui nous reconnûmes bientôt Trasnila. Il portait quelque chose sur une épaule, une espèce de fagot. C’était en effet un fagot de quatre fusils.
— L’as-tu envoyé quelque part ? me demanda Floritchica.
— Non. D’où diable vient-il à cette heure-ci ?
En entrant dans la cour, le tzigane nous vit sur le balcon et s’écria aussitôt :
— Domnitza… C’est fait !… Je leur ai « grillé la mouche »… Ils étaient deux.
— Qui ? Où ? Comment ?
— Mais… le capitaine de potéra ! Vous l’aviez ordonné… Et comme les routes vers Bucarest et Ploesti étaient gardées, je me suis embusqué à tout hasard sur le petit chemin qui va à Caldarushani, au monastère : ces chiens-là aiment les monastères. Et voilà ! Il a passé, avec son adjudant, tous les deux à cheval, sans se douter de rien. De ma fosse, j’ai levé un fusil après l’autre : pac ! pac ! Les bêtes ont pris la fuite. Les cavaliers n’étaient pas morts, et j’ai dû appuyer un peu avec ma semelle sur leur cou…
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Vers une heure du matin, Élie et Spilca rentraient avec leurs hommes, tous la mine morose. Se dirigeant vers l’écurie, les deux chefs grondèrent à tour de rôle :
— Le vilain n’a pas passé sur notre route !…
Floritchica, l’esprit absent, les laissa sans réponse et me dit, en allant se coucher :
— Et maintenant… on va voir, comme disait l’autre !
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