‹ Les récits d’Adrien Zograffi Tome IVChapitre 9 sur 15 · Chapitre 5

Chapitre 5

Quand Élie disait que, dans la maison des haïdoucs, on « s’amusait… pour le bien du peuple », il se glissait peut-être un brin d’ironie dans la pensée de l’honnête homme.
Il disait cependant la pure vérité.

La joie franche plaît à tout le monde, et, intimement, aux hypocrites mêmes, car il faut croire moins à la méchanceté de l’homme qu’à sa bêtise.

La preuve que la bonté des cœurs penchés vers le plaisir s’impose jusqu’aux plus vilains, c’est l’importance que prit Snagov en deux ans pour une noblesse arriérée, hostile à toute idée généreuse.

À cette date – celle du triomphe de la France et de l’Angleterre en Crimée sur la Russie des Tsars – les boïars les plus réfractaires et orgueilleux avaient fini par mettre le pied dans notre maison et reconnaître au moins que Floritchica était « sincère et désintéressée ». Ils ne se déclaraient pas battus, car leur soif des honneurs (les « gargaouni du règne », comme on disait) les dominait tous, mais notre influence sur les plus beaux esprits de ce temps-là était incontestable, et, parmi ceux-ci, nous eûmes le plaisir de compter un soir deux recrues de premier ordre.

C’étaient l’abbé Uhrich, Français de Lunéville, l’éducateur de la haute noblesse roumaine, et le consul de France, nouvellement arrivé à Bucarest. Le jugement de ces deux hommes pesait dans la balance des affaires intérieures de notre pays plus que tous les calculs de la clique réactionnaire.

Heureuse de leur présence, l’hôtesse leur fit l’accueil le plus enchanteur, sans toutefois tomber dans la flatterie. Elle savait que celui qui est fort de son désintéressement peut se permettre le luxe d’être digne et de tout dire.

Ce soir-là encore, elle ne mâcha pas ses paroles.

Nous étions en plein hiver, la veille du Nouvel An. Neige jusqu’aux genoux, traîneaux à clochettes et bise qui faisait craquer les arbres. L’étang, un champ de cristal nu.

Dans la grande salle de réception, bondée de visiteurs, unionistes et séparatistes se harcelaient à l’envi. L’abbé Uhrich, assis dans un coin, montrait au consul les « stipendiés de la Russie » et le mettait au courant des choses roumaines :

« Nous sommes dans un pays où tout le monde veut régner, lui disait-il. Peu importe à ces gens si leurs divisions intestines dégradent les principautés et engendrent les plus funestes calamités sociales, pourvu que chaque boïar puisse monter sur le trône et s’y maintenir pendant six mois. Cela s’appelle être Voda. Dans ces conditions, on comprend bien que l’union des deux pays ne fasse pas leur affaire. »

Floritchica connaissait la droiture de l’abbé Uhrich et les idées « unionistes » du diplomate français, mais ne savait pas jusqu’à quel point elle pouvait compter sur leur appui. C’est pourquoi, avant d’ouvrir le feu, elle se tint un peu à l’écart de toute manifestation bruyante et observa discrètement l’abbé et son compatriote.

Celui-ci, comme tous les diplomates, s’ennuyait gentiment. La curiosité de son regard vagabond fouillait plutôt le côté féminin de l’assemblée, lequel justement brillait par un grand nombre de belles femmes. Le consul était encore jeune et paraissait moqueur.

Par contre, l’abbé Uhrich – homme âgé, petit de taille et très maigre – était connu, depuis une vingtaine d’années qu’il voyageait dans les pays roumains, comme pénétré de foi chrétienne et ardent défenseur des peuples opprimés. Les haïdoucs, qui n’aiment pas les prêtres, avaient entendu parler de sa bonté et, ne pouvant retenir son nom, l’appelaient le pope-haïdouc.

Je fus content de le voir. Son visage, massacré de rides profondes, me plut. L’intérêt qu’il prenait à nos affaires ne fit que l’élever dans mon estime. Vraiment, on ne peut pas ne pas respecter de tels hommes, fussent-ils des ecclésiastiques. Et comme, en cet après-midi de fin d’année, l’abbé Uhrich devait me surprendre avec sa courageuse intervention dans nos disputes, je finis par l’aimer.

L’occasion s’était offerte d’elle-même.

On servait le thé. La bêtise de nos adversaires fut éblouie par la beauté du service, qui était de la plus fine porcelaine de Saxe. Le vieux boïar Daniel Crasnaru, fameux par sa fortune et sa vanité, le meneur de nos séparatistes, à bout d’arguments, jugea bon de s’accrocher à cette malheureuse poterie pour mettre Floritchica en contradiction avec elle-même :

— Voilà comment vous trahissez vos vrais sentiments ! s’écria-t-il, la tasse à la main. Vous vous prétendez amie du peuple, mais votre luxe dépasse de beaucoup le nôtre : où voyez-vous une différence entre ce que nous sommes et ce que vous êtes ?

— J’en vois une et même plusieurs, répondit la maîtresse, qui bouillonnait de colère sous un masque de calme imposé.

Dans le silence, les regards de tous les convives, amis et ennemis, se fixèrent sur Floritchica.

— Il est vrai que mon luxe dépasse le vôtre, vous qui êtes – particulièrement vous, monsieur Crasnaru – cent fois plus riches que moi ; en effet, n’êtes-vous pas le maître absolu de cinquante communautés paysannes, englobées toutes dans un seul domaine qui couvre plusieurs kilomètres carrés de terre, bois, viviers, pâturages ? Des milliers d’esclaves travaillent pour vous seul : ils n’ont pas une chemise à se mettre, et vous, vous déclarez ne pas avoir une assiette de porcelaine !

» Ce n’est pas là une différence ? Où sont les hommes qui peinent pour moi et qui pourraient s’en plaindre ? Qu’est-ce qui m’appartient, à moi, sinon cette baraque seule ? La terre ? Le bois ? L’étang ? Ce sont les paysans qui les possèdent. Je paie tous les produits que je consomme. Et avec quel argent ? Avec celui que vous, les boïars, donnez à la « marchande » que je suis, que vous méprisez, mais qui néanmoins vous apprend à vivre.

Des rires mêlés de murmures hostiles éclatèrent dans l’assemblée. Crasnaru voulut répondre. Floritchica l’en empêcha d’un geste vigoureux.

— Pardon ! J’ai le droit de me défendre. Vous aimeriez à faire croire aux gens de bonne foi que je suis une spoliatrice. Eh bien, non ! Ce que vous voyez ici, c’est de l’utile et du beau, et tout le monde a le droit de lutter honnêtement pour vaincre la laideur de la vie et s’approprier sa beauté. Si vous vous en teniez à ce « luxe seul », l’esclavage n’existerait pas, la misère des travailleurs non plus.

» Mais alors que vous ignoriez le confort de la vie et l’hygiène du corps, je vous ai vus, à Constantinople, répandre des milliers de bourses d’or pour vous attribuer les trônes de vos propres pays comme on s’attribue un âne ! Vous ne savez pas vous laver proprement et vous voulez être des rois ! Et qu’est-ce que vous faites, une fois à califourchon sur les principautés ? Vous vendez les fonctions publiques aux plus cruels vampires, aux plus terribles tortionnaires de la nation, lesquels l’ont réduite à l’animalité !

» Êtes-vous au moins heureux en agissant de la sorte ? Regardez l’horrible bilan de vos actions : il n’y a pas un seul parmi vous qui n’ait un membre de sa famille enterré sans tête ! Le prince même qui règne aujourd’hui sur la Moldavie, un des meilleurs, a eu son grand-père assassiné par la Porte, et son père dort décapité dans l’église Saint-Spiridon à Jassy, alors que la tête croupit dans je ne sais quel égout de Constantinople !

» Où allez-vous dans cette voie ? Que vous faut-il pour vous trouver rassasiés de vanité et de richesses ?

» Soyez des hommes, boïars ! Soyez de bons guides, et le peuple vous permettra de manger dans des assiettes d’or, si cela vous fait plaisir !

Au milieu des vociférations des séparatistes, Daniel Crasnaru se leva pour partir. L’abbé Uhrich lui mit la main sur l’épaule :

— Accepteriez-vous, monsieur Crasnaru, le témoignage d’un étranger ? Vous me connaissez et, à vrai dire, vous savez que mes seconds compatriotes, après les Français, c’est vous, les Roumains. Mais si je fus le précepteur des Roumains riches, j’ai toujours été l’ami des pauvres. Bien mieux : c’est dans l’espoir de pouvoir rendre un service à ces derniers que j’ai consacré toutes mes forces à l’éducation des premiers.

» Eh bien, je vous confesse mon mécontentement ! Je n’incrimine personne, mais je ne puis m’empêcher de constater un état de choses déplorable. J’ai sacrifié un quart de ma vie à l’instruction des deux fils d’un prince régnant que tout le monde connaît. L’un d’eux est un détraqué ; l’autre beïzadé 1 a fait mieux. Probablement pour rendre hommage à un abbé précepteur, il s’est mis en tête de promener chaque jour sur ses épaules un veau ! Et cela dans le désir de continuer cet exercice jusqu’à ce que le veau soit devenu bœuf, à l’exemple de Milon de Crotone.

» Aussi, ce n’est pas sans éprouver du dégoût que je m’entends parfois appeler « l’éducateur du beïzadé-veau ». Pour arriver à un tel résultat, ce n’était pas la peine qu’on vînt me chercher à Lunéville ! Et nulle part dans les principautés, l’influence occidentale n’a mieux réussi.

» On parle couramment le français. Les jeunes sont tous des voltairiens. Les vieux rivalisent en donations aux églises. Cependant, entre un hommage à Voltaire et une aumône au Christ, on étend par terre son cuisinier tzigane et on lui applique sur le dos, pour la moindre faute, cinquante, cent ou deux cents coups de fouet ! J’ai vu battre des esclaves simplement parce que le boïar, en colère, ne savait sur qui « décharger son venin ».

Mais la question de l’esclavage est beaucoup plus grave. Je ne crois pas vous faire une révélation en vous disant que presque tous les boïars, jeunes et vieux, se « servent » des jeunes filles tziganes et des épouses, même mariées devant l’église, sans se rendre compte du crime qu’ils commettent, sans se soucier de la souffrance morale des pauvres époux et fiancés, qui, pour être des esclaves, n’en sont pas moins des hommes. Bien mieux : aux hôtes qu’ils reçoivent à la campagne, ces bons chrétiens envoient chaque soir les mêmes femmes et jeunes filles tziganes avec la mission de frotter les pieds du boïar qui est en train de s’endormir. Beau frottement !

» Les mêmes pratiques sont en honneur dans tous les monastères, foyers de vices publics, vrais harems ! Les tziganes sont considérés comme du bétail : on les accouple à des époques précises, on dispose de leurs femmes, de leurs filles, de leur vie.

» Quant au paysan – cet esclave qui n’est ni nourri ni logé par un maître, et qui est libre seulement de crever de faim – le boïar ne l’épargne pas plus que le tzigane, après l’avoir dépouillé de sa terre. Et chacun sait que, voilà vingt ans, lors de l’établissement du fameux « Règlement organique », le comte Kissélev se montra bien plus humain à son égard que tous les patriotes roumains ensemble : ce général russe, quoique adjudant d’un tsar absolutiste, mais en vrai voltairien qu’il était, fit tout ce qu’il put pour décider les seigneurs terriens à lâcher prise, leur prouvant qu’à l’origine leurs ancêtres n’étaient que les chefs de ces communautés paysannes dont ils sont aujourd’hui les propriétaires par usurpation. Il n’y eut rien à faire : le généreux et clairvoyant étranger se heurta à l’avidité nationale des nobles et échoua.

» Voici quelques vérités, messieurs ! Tournez-les sous toutes les faces : elles resteront des vérités.

» Et maintenant, permettez-moi de vous déclarer que j’estime cette maison, sur le compte de laquelle j’ai entendu dire tant de mal et si peu de bien : la franchise de sa maîtresse m’a permis d’être franc à mon tour et d’affirmer tout haut ce que j’ai toujours pensé.

Devant cette puissante voix d’Occident, nos ennemis battirent en retraite. Personne n’osa répliquer. Accablé, Daniel Crasnaru reprit sa place. Une gêne explicable pesait sur tout le monde. Il faisait nuit.

Soudain, un brusque tumulte dans la cour – cris de charretiers, sons de cloches, claquements de fouets – fit tressaillir les assistants.

Le consul, qui se trouvait près de la fenêtre, scruta les ténèbres. Floritchica, souriante, lui dit :

— Ne vous inquiétez pas, monsieur le consul. Vous ne devez pas apercevoir de bien méchantes choses !

Regardant toujours, le consul répondit :

— Ma foi, ce que je vois est bien bizarre : une charrue sur la neige !… Deux superbes bœufs blancs… Le tout enrubanné… Puis six paysans, dont un sonne la cloche et parle rapidement près de la porte ; trois claquent du fouet et deux autres manœuvrent un petit fût qui lâche des beuglements imitant ceux du taureau.

Et se tournant vers l’hôtesse :

— Qu’est-ce que cette comédie ?

— Eh bien, c’est notre traditionnel Plogoushorul, la charrue… Nous sommes le soir du Nouvel An, et, à cette date, les paysans vont de maison en maison souhaiter à tous les cultivateurs une année de récolte abondante. L’homme qui « parle rapidement » nous décrit les exploits agraires de son frère aîné Trajan, frère âgé de dix-huit cents ans, mais toujours vivant dans la mémoire du narrateur. Et rien que pour comprendre son mirifique récit, long de cinq cents vers, il vaudrait la peine d’apprendre le roumain !

Le consul se leva pour partir, ainsi que l’abbé Uhrich. En donnant la main à Floritchica, le premier dit :

— Vous êtes un peuple étonnant et qui mérite un meilleur sort. Faites votre devoir : l’appui de la France vous est assuré !

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