Chapitre 8
Janvier 1859 ; élections des princes dans les deux principautés danubiennes. L’effervescence est à son comble d’un bout à l’autre des pays roumains. Elle l’est également dans la maison des haïdoucs, mais la cause en est double, car à l’émotion légitime provoquée par ce grand événement s’ajoutait l’inquiétude des recherches judiciaires entreprises par les autorités de Bucarest dans le but de découvrir les assassins de deux potéraches tués par Trasnila. L’instigateur de cette enquête, nous n’en doutions pas, c’était Arghiropol, ami du capitaine de potéra.
Toute trace de haïdoucie à Snagov fut effacée dès le lendemain du meurtre : les armes furent enterrées ; la plupart des hommes, éloignés. Aux policiers venus pour enquête, Floritchica montra son intérieur de « brave bourgeoise ».
L’affaire en était là, menaçante : quoiqu’un peu entravée par la fièvre des élections, elle pouvait reprendre et nous écraser grâce aux moyens de corruption employés par Arghiropol pour délier la langue de quelque domestique tzigane.
— Advienne que pourra, disait Floarea Codrilor, notre devoir est d’aller jusqu’au bout !
Ce « bout » était l’élection de Couza ; mais pour être élu il fallait d’abord qu’il posât sa candidature au trône, et ce bourru de colonel s’était enfermé chez lui sans plus donner signe de vie. Nous attendions, dans cette première semaine de janvier, l’arrivée de l’hetman Miron, son ami intime, qui devait nous apporter une réponse décisive.
L’infatigable abbé Uhrich, parti deux mois auparavant pour Paris avec un rapport détaillé du consul de France sur la situation dans les principautés, était de retour et se trouvait chez nous quand Miron, à moitié gelé, fit brusquement son apparition.
— Eh bien, ça y est ? demanda aussitôt Floritchica.
— Ça n’y est pas du tout ! répondit l’hetman en se débarrassant des glaçons qui pendaient à sa moustache. Il dit que le trône ne l’intéresse nullement ; que ce n’est pas dans son caractère de se joindre au « vol de corbeaux qui se disputent un cadavre » et que c’est inutile d’insister… Voilà ! J’ai passé toute une nuit à essayer de le faire revenir sur son entêtement : peine perdue !
Un instant interdite, Floritchica regarda notre ami se jeter, épuisé de fatigue, sur un divan, puis elle éclata :
— Cet entêtement, il faut le briser ! Personne n’a le droit à la paresse quand tout le monde peine. Le refus de Couza me fait honte devant l’abbé, qui vient de sa patrie armé de tout ce qui nous est nécessaire pour réussir ! Comment ? Il reconnaît que des corbeaux dévorent le corps de sa nation et cela le laisse froid ?
Se tournant vers l’abbé, elle lui saisit une main et lui dit, suppliante :
— Voudriez-vous, mon père, donner une dernière preuve d’affection au peuple roumain ?
Le brave homme sourit et baissa les paupières :
— Parlez, ma fille…
— Eh bien : dans deux heures, nous prenons le chemin de Galatz pour décider Couza au devoir, et je pense à l’inestimable appui que serait pour nous votre présence, lourde d’autorité et riche de documents…
— Je vous accompagne, et d’autant plus volontiers que je dois aller à Jassy en mission.
Après le repas de midi, deux traîneaux nous emportaient tous quatre dans le même tourbillon de neige.
†
Ce voyage de cinq jours, au cœur de l’hiver, me fit souvent penser à la malédiction qu’est la vie des hommes et des bêtes, également opprimés par ceux que le destin favorise. Vraiment, il n’y a pas de quoi se réjouir d’être venu au monde avec une âme miséricordieuse.
La nature, n’ayant pas de conscience, est indifférente devant la douleur. L’homme qui, soi-disant, n’en est pas dépourvu, y est tout aussi indifférent. Pris entre ces deux indifférences, le malheureux blasphème les auteurs de sa vie et le Créateur.
À travers les immenses campagnes, nivelées par la neige, désolées par la bise, oubliées par Dieu, j’ai vu ce malheureux, nous sommes entrés dans sa chaumière, nous avons pleuré sur lui pendant qu’il gardait les yeux secs. Il sait que, la nuit, sa cabane est régulièrement ensevelie sous l’indifférence de la nature. Il sait que, le jour, l’indifférence de l’homme le laisse enseveli, avec les siens. Alors il a la prudence de s’enfermer le soir avec sa pelle. Le matin, il ouvre la porte de sa tombe, commence par creuser un trou, un tunnel, dans la colline immaculée qui l’accable de sa générosité froide, et voici l’homme millénaire apparaissant de l’autre côté de la colline, pareil à une taupe, une taupe à deux jambes, qui s’appuie sur sa pelle, respire l’air pur et contemple le cimetière blanc de son existence noire.
Muette, la taupe humaine se dirige ensuite vers la tombe de ceux qui la nourrissent : sa vache, son bœuf, son cheval, une brebis. Là, c’est pire : par les brèches du toit, la neige a rempli la prétendue écurie. Le paysan crache dans les mains et déterre son trésor : des bêtes fantômes, os et peau, la peau percée par les os, les yeux éteints. Au choc de la pelle, elles se lèvent, la neige sur le dos, chancellent et s’effondrent. La crèche est rongée et diminue chaque jour ; il est vrai qu’elle n’est d’aucune utilité.
L’ilote du boïar roumain apporte une brassée de tiges de maïs, la jette devant les museaux des animaux martyrs, puis regagne sa tanière, brûle du fumier et pense à la grande pitié du Tout-Puissant.
Il n’est pas d’humeur trop sombre, et si vous entrez chez lui avec du pain, de l’eau-de-vie et du tabac, il se met aussitôt à vous raconter une petite histoire du genre de celle-ci, par exemple :
Il était une fois un homme pauvre et accablé d’enfants comme moi. Un jour, sa femme le gratifiant d’un nouveau-né, il ne sut plus à qui s’adresser pour qu’on le lui baptisât, prit le bébé et alla par un chemin de forêt chercher un parrain de fortune. La Mort surgit devant lui, enveloppée de son drap blanc, la faux à la main. Elle lui dit :
— Laisse-moi baptiser cet enfant, puis je t’enrichirai !
— Très bien, ma commère, le voici !
La Mort baptisa et dit à son compère :
— Maintenant, écoute : je vais frapper de lourdes maladies les plus riches seigneurs du pays. Aucun médecin ne les guérira. Tu iras leur dire qu’en moins de deux jours ton incantation les mettra debout s’ils te paient tant : demande beaucoup ! Introduit dans la chambre du malade, tu me verras présente : murmure quelques mots incompréhensibles, je sortirai ; le riche se lèvera aussitôt. Tu deviendras fameux et pourri de richesses. Mais (il y a un mais) si, en entrant chez le malade, tu me vois me tenir à ses pieds, sache que l’homme est à toi, tu peux le sauver. Si, par contre, tu me vois installée à sa tête, cela veut dire qu’il est à moi, il doit mourir ; ne promets rien et va-t’en. Fais comme je te dis et la fortune viendra en peu de jours.
L’homme fit comme la Mort le lui avait conseillé, et en moins d’une année il devint aussi riche que le prince : terres, bétail, serfs, équipages, à ne plus connaître leur nombre ! La commère se tint aux pieds des malades jusqu’à ce qu’elle eût jugé son compère suffisamment riche, puis, un jour, la voilà installée à la tête d’un mourant. C’était justement un vieux boïar qui avait promis, à qui le guérirait, la moitié de sa fortune. Le nouvel enrichi vit la Mort debout à la tête de son meilleur client, esquissa une grimace :
— Cède-moi, commère, encore celui-ci, le dernier, et j’en aurai assez ! lui murmura-t-il tout bas.
— Impossible ! fit la Mort d’un signe du crâne.
Le compère fut outré de ce refus, rêva un instant, et ordonna aux domestiques :
— Soulevez-moi ce lit avec le malade et tournez les pieds où se trouve en ce moment la tête !
La Mort comprit la farce que lui jouait son protégé. Comme elle n’est pas rancuneuse, elle lui céda le dernier malade, mais sortit en se disant : « On a beau vouloir le bien du pauvre monde, l’homme n’en a jamais assez ! »
†
Nous trouvâmes le colonel Couza au coin de son feu, en train de nettoyer un fusil de chasse. Un gros lévrier aboya amicalement à notre entrée.
Floritchica donna l’accolade à son vieux camarade de plaisirs et d’espoirs.
— Alors ! C’est comme cela qu’abdique un haïdouc de ta dimension ?
Les dimensions du colonel haïdouc étaient, en effet, respectables, mais Floritchica parlait plutôt des dimensions de l’âme, et celles-ci, gravées sur le visage serein de Couza, ses yeux limpides, son regard pénétrant, m’impressionnèrent davantage : une âme forte, tragiquement appuyée sur un cœur chancelant, le cœur des passionnés. Énergie, amour, faiblesse, bonté, tout cela était empreint sur sa bouche aux lèvres légèrement charnues et abritées par une moustache honnête qui se mêlait à une barbiche fournie.
Couza ne répondit pas à l’apostrophe de son amie. Il nous aida à nous débarrasser de nos fourrures, commanda du thé et frotta violemment les oreilles de l’abbé Uhrich, qui étaient un peu blanches :
— C’est une folie de venir de Bucarest à Galatz par un tel hiver ! fit-il, reprenant sa place auprès du feu et le nettoyage du fusil. Et puis, vous tombez mal : demain, à l’aube, je pars pour la chasse aux sangliers. Vous serez seuls pendant quatre jours.
— Tu peux aller à la chasse aux crocodiles même ! répliqua domnitza de Snagov. Accorde-nous d’abord ta candidature au trône, et un peu plus vite que ça !
Le calme trompeur du colonel s’évanouit, ses yeux se courroucèrent, sa voix tonna :
— Moi, dans la foire aux bourreaux ? Moi, leur disputer le trône ? Jamais ! Il me semble que j’ai pas mal cédé en acceptant d’être préfet et militaire. Assez, maintenant ! Les convoitises du règne – qui ont déjà coûté une tête à la famille des Couza – sont trop en dehors de la vie qui me plaît pour que je risque aujourd’hui la mienne…
— La vie qui te plaît !
Floritchica s’adressa à l’abbé Uhrich :
— Ne le prenez pas au mot, monsieur l’abbé ! Vous saurez, mieux que quiconque, excuser un généreux d’une minute d’égoïsme. Il est sûrement attendu demain à déjeuner par quelque belle femme : laissons-lui passer les quatre jours qu’il nous demande à sa chasse aux… sangliers !
Puis, revenant à Couza, qui nous avait tourné le dos pour rire à la dérobée :
— Voyons, Alexandre : reconnais que ta mauvaise humeur vient de ce que nous sommes tombés au moment où tu te préparais à une escapade !
— Je reconnais tout ce que tu veux et tout ce qui fait plaisir à mes ennemis, mais je maintiens mon refus de m’acoquiner avec les chenapans qui font d’un prince leur girouette. Réfléchissez un peu : élu, mon premier mouvement serait de rendre au paysan sa terre et de chasser des couvents les moines satyres, après avoir sécularisé les domaines qu’ils ont volés à la nation. Eh bien ! peut-on faire cela contre les meutes d’aboyeurs vieux et jeunes ? Car, il ne faut pas vous y tromper : nos jeunes « idéalistes » d’aujourd’hui cachent sous leur masque de libéralisme la même soif de pouvoir et la même avidité que celles de leurs parents. Ce n’est pas pour rien que le peuple dit : ce qui naît de la chatte mange des souris. Non ! Je ne suis pas l’homme de ces bandes-là. Le bien et la justice se pratiquent seulement en restant simple citoyen. Le pouvoir défigure les meilleurs caractères…
— Laisse un peu cette vertu chrétienne de côté ! s’écria Floritchica. Aujourd’hui, nous savons que le bien et la justice, pour obliger l’homme à être meilleur, ont besoin du pouvoir ; il faut les imposer à la méchanceté humaine qui prédomine. Et précisément pour cela, les bons doivent entrer en lice et disputer le pouvoir aux méchants. Tout homme juste et généreux a le droit de crier ouvertement : À moi une partie du pouvoir ! Il ne doit pas en rougir, car il est désintéressé. C’est la seule ressource qui reste aux vrais idéalistes s’ils veulent pousser le monde vers le royaume du bien et de la justice. Nous n’avons pas à tenir compte de la façon dont est faite la nature humaine : Dieu a fait ce qu’il a voulu ; à nous de faire ce qui nous convient ! Et si Dieu reste indifférent devant le sang qui se répand sur la terre, nous ne pouvons pas l’imiter, car à nous cela fait mal.
— Mais que pourrions-nous, une poignée d’hommes désintéressés, contre un monde de haine ? s’exclama Couza.
— Beaucoup, mon ami ! intervint l’abbé Uhrich. Le Fils de l’homme a été, lui aussi, au début, tout seul. Et, certes, il n’a pas pu changer la face de ce monde, mais sa foi a largement prouvé combien l’âme humaine était assoiffée d’idéal. Elle l’a toujours été… Elle le sera toujours… Et toutes les religions ont démontré ce désir de pureté. C’est cela qui nous importe : savoir que tout souffle de bonté, qui traverse cette humanité égoïste, la touche quand même, l’ennoblit et la pousse en avant. En voulez-vous un petit exemple ? Il vous regarde de près : il s’agit de votre refus de reconnaître la validité de ces élections que vous étiez chargé de surveiller. Eh bien, votre démission, si courageusement motivée, a permis à la France et à l’Angleterre de déjouer une machination tsariste qui, sans votre geste, eût abouti à maintenir pour longtemps encore, dans les principautés, la néfaste domination russe. N’est-ce pas là une belle chose pour les forces d’un seul homme ? Et ce n’est pas tout ! Le retentissement de votre noble révolte a pénétré jusqu’au cœur du peuple. J’ai parlé de vous avec maints paysans moldaves. Ils m’ont dit : « Notre Couza ? C’est un haïdouc ! »
» Maintenant je viens au point capital de ma mission : votre haïdoucie, à l’heure actuelle, plaît à la France, qui voit en vous un bras fort contre les velléités russes sur Constantinople. Elle est prête à soutenir officieusement votre candidature au trône et, une fois élu, à vous faire reconnaître par la Porte. J’ai mis au courant de cette nouvelle les membres du Divan valaque, lesquels prétendent ne pas vous connaître. Demain, je pars avec la même mission pour Jassy.
» Voici deux lettres de vos amis Lamartine et Edgar Quinet. Lisez, mon garçon, et laissez-vous porter là où est votre place : la place du devoir historique.
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Le lendemain, très tôt, après avoir demandé une nuit de réflexion, Couza vint nous trouver au thé qui précédait le départ de tout le monde. Il était en costume de chasse et tenait un papier dans sa main gantée. Ah, la belle ! la fière poitrine, sur laquelle le peuple roumain devait épingler peu après la plus sincère de toutes les médailles : celle de son inoubliable gratitude envers le seul prince qui sut rester haïdouc jusqu’à la fin ! En passant le papier à l’hetman Miron, il dit, avec conviction :
— Vous avez ma candidature, mais je n’irai quémander la voix de qui que ce soit et je me réserve le droit de démissionner si je ne suis élu que dans une seule des deux principautés.
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Une heure plus tard, trois traîneaux prenaient trois directions différentes : Couza allait à la chasse, l’abbé Uhrich et Miron volaient à Jassy avec sa candidature ; Floritchica et moi, nous rentrions à Snagov donner le dernier coup d’épaule à la ténacité des boïars valaques.
Au moment du départ, Floarea Codrilor cria à Couza :
— Alexandre ! Fais attention aux sangliers que tu vas chasser : ils ont les défenses redoutables et pourraient te blesser mortellement !
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