Chapitre 3
Le lendemain de notre arrivée, nous reçûmes les visites du prêtre de Snagov et de ses ouailles, venus nous dire bruyamment leur joie de se savoir de nouveau protégés par la « bonne domnitza Floritchica ». Après quoi, la maison des haïdoucs fit son premier pas dans la bataille.
Ce fut un pas comique et, pour moi, inattendu. Deux personnages importants descendirent un jour d’une voiture fermée et furent reçus, au repas de midi, avec des honneurs qui accrurent le ridicule de ces hommes, plats comme les punaises d’une maison abandonnée, désarticulés comme des pantins et laids à faire crever de rire.
J’en ai presque crevé, en les apercevant, mais Floritchica me prit aussitôt à part et me dit :
— Polisson ! Apprends à être bienséant. Sais-tu qui sont ces deux types ?
— Je le vois : des « épouvantails à moineaux » de Cosma !
— Si tu veux, mais sache que celui qui porte fez et lunettes est Hood-bey, premier interprète à la Sublime Porte et notre meilleur ami. Son compagnon est M. Isidore, Juif allemand, le représentant de plusieurs fabriques qui vont procurer tout ce qu’il faut à notre pays pour que ses habitants cessent de manger avec leurs doigts, de coucher par terre, et de se vêtir comme des Osmanlis.
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J’ai deviné en Hood-bey l’un des puissants qui avaient fait la fortune de Floritchica, mais qui ne connaissaient pas leur amie sous tous ses aspects. Il était très riche et parlait neuf langues, dont quatre orientales. Parmi ces dernières, le roumain comptait médiocrement.
Par contre, M. Isidore le parlait très bien, ainsi que, disait-on, l’allemand, le français et l’anglais.
L’interprète du Padischah était, par sa mère, juif lui aussi, et la présence de ces deux hommes dans la maison des haïdoucs trouvait son explication dans le plan de la femme haïdouque. Elle le fit comprendre dès que le déjeuner eut pris fin.
Dans la pièce encombrée de sofas et de divans, qui était réservée aux intimes, le bey anglais s’immobilisa comme une momie, le tchibouk à la main, les lunettes sur le bout du nez, regardant dans le vide et n’ouvrant la bouche que pour dire « oui » et « non » : c’était, des deux Juifs, celui qui parlait or, c’est-à-dire livres sterling.
L’autre perche – bien plus sympathique de figure et plus agréable par son tempérament vif – n’arrêtait pas une minute de mesurer la chambre en long et en large. Il fumait de belles cigarettes et raillait le tchibouk du bey, le nommant : « crachoir à nicotine ».
Il raillait, d’ailleurs, tout ce qui n’était pas occidental.
— Regardez cet intérieur de femme élégante et européenne, disait-il : une chambre qui vous oblige à vous asseoir à la turque ! On ne voit nulle part une chaise bien faite, une armoire, un buffet, de la vaisselle convenable. Les plus riches Roumains, quoique épris de langues et de cultures occidentales, conservent encore des coutumes asiatiques, se lavent à la fontaine, s’éclairent avec des bougies puantes, couchent leurs amis sur des matelas jetés par terre. Ils parlent le français et portent des chalvars 1. Leur garde-robe gît dans des caisses mal commodes. C’est ridicule ! Et ce sont justement les Roumains qui possèdent ce dicton admirable : Parle selon ta façon de t’habiller ; ou habille-toi selon ta façon de parler.
— Je suis tout à fait de votre avis, monsieur Isidore, approuva Floritchica. En quelque manière, vous êtes un haïdouc !
— Moi, haïdouc ! s’écria le représentant. Avez-vous jamais entendu parler d’un Juif haïdouc ? Oh ! non ! Et c’est regrettable, car si ma nation savait manier les armes, elle ne serait pas aujourd’hui le bouc émissaire de toutes les calamités sociales !
— J’ai dit : « en quelque manière », ce qui est vrai. Ne vous dépensez-vous pas à répandre dans l’Orient le plus de savoir-vivre et, par conséquent, de bien-être ? C’est cela, la haïdoucie. En ce sens, Hood-bey est, lui aussi, un haïdouc !
Le bey eut un frisson léger et faillit laisser tomber son tchibouk :
— Expliquez-vous, Floritchica ! Et en tout cas, gardez-vous bien de l’aller dire au Sultan : il pourrait m’en coûter la tête !
— Nullement, ami. Votre haïdoucie, tout en faisant des révolutions, draine de l’or dans les coffres-forts de toute puissance industrielle, car c’est vous qui facilitez l’écoulement de leurs produits, en ouvrant des crédits aux négociants.
Les deux « haïdoucs », ainsi rassurés, n’eurent plus qu’à conclure l’affaire pour laquelle ils étaient venus. Isidore se chargea de l’installation de plusieurs catégories de marchands juifs, Hood-bey fournit l’argent et Floritchica prit à son compte le transport des marchandises entre les points frontières et les boutiques établies dans quelques centres des principautés.
C’est de cette façon que débuta sur la terre roumaine un commerce qui – monté de toutes pièces par les Juifs d’abord – devait, plus tard, constituer une source d’énergie nationale et faire rentrer la Roumanie dans le rang des pays civilisés.
La récompense qui échut aux Juifs, pour avoir été les véhicules du progrès, et à nous-mêmes, pour l’avoir facilité, fut tout autre que celle qu’escomptèrent les initiateurs.
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Le but de Floarea Codrilor n’était d’ailleurs pas de faire du commerce. Elle profitait de la nécessité des classes riches de vivre à la manière occidentale et de la poussée irrésistible de l’industrie étrangère qui voulait s’ouvrir des débouchés dans notre pays, pour propager ses idées haïdouques, qui étaient : retour de la terre aux paysans ; sécularisation des biens ecclésiastiques ; abolition de l’esclavage des tziganes et de la peine de mort ; union des principautés ; garanties constitutionnelles.
Un Congrès européen devait, prochainement, inviter les deux pays à formuler leurs aspirations en élisant des Assemblées nationales, et c’est de celles-ci que dépendait le sort du peuple roumain. Il fallait donc tout faire pour déjouer les manœuvres de la réaction et n’élire que des hommes sympathisant avec le programme de la jeunesse.
Dans ce but, Floritchica osa entreprendre la lutte par les deux bouts à la fois : d’en bas, en créant un mouvement populaire d’appui ; d’en haut, en démasquant la férocité boïarde et en réquisitionnant toutes les énergies favorables à la cause nationale.
Mais que ce fut donc lourd de mettre en mouvement des paysans abêtis par quatre siècles de spoliation ! Qu’il est donc difficile d’ébranler un peu d’humanité !
Nous sommes partis à la conquête des masses, avec la foi du missionnaire. Des centaines de chars à bœufs et de voitures à chevaux se mirent à sillonner les principautés, chaque convoi ayant à sa tête un haïdouc prêt à faire triompher le bien ou à mourir, chaque haïdouc ayant sur les lèvres le mot d’ordre : « Soyez des hommes courageux ! Exigez vos droits ! Appuyez notre bon Voda 2. »
Nous eûmes, pendant des années et à tour de rôle, à lutter avec la pluie, la boue, la neige, les vents, la chaleur suffocante, les bêtes fauves, les poux – mais ce fut l’inertie des intéressés qui nous donna le plus de mal.
Pour l’homme simple, le pouvoir de l’autorité établie est une chose occulte, divine ou diabolique, il ne sait pas très bien, mais devant laquelle on ne peut que s’incliner.
Mon frère de peine, ennemi de ma liberté, n’as-tu pas une tête, deux bras et deux jambes, comme tout le monde ? Où est-elle donc, ton infirmité ? Par quel bout dois-je te prendre pour frapper à vif dans le roc de ta sottise, te rendre à toi un service et à moi la vie dont tu me prives ?
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Amère comme le fiel fut l’existence du haïdouc pendant ces jours de dévouement imposé. Aigri dès son enfance, et brouillé avec tous ceux qui ne sont pas comme lui, le haïdouc méprise l’avenir et la mort, attache du prix à la minute qu’il passe en liberté et se trouve à court de patience pour peu qu’on lui demande de convaincre un homme de quoi que ce soit. Il sait qu’avant de partir en haïdoucie, sa bouche a dispersé beaucoup de salive à tous les vents, que parler n’a touché que des sourds, n’a heurté que les griffes des autorités de son village. À la fin, il s’est dit : on vient au monde haïdouc, comme on naît chanteur. Et a rompu le lien qui l’attachait à ses semblables.
Néanmoins, nombreux furent les compagnons qui s’offrirent d’eux-mêmes à notre tâche ingrate. Leur dévouement, quoique forcé, ne cédait en rien à celui de l’illuminé béat.
La nuit – quand les ténèbres domptaient les éclairs de nos yeux –, nous parlions à voix basse aux charretiers qui fumaient en suivant le grincement des essieux mal graissés. Pendant les haltes paisibles en plein champ, alors qu’ils somnolaient, en se chauffant le dos contre leurs bœufs qui ruminaient, couchés, nous leur parlions.
Nous n’essayions pas par le simple pouvoir des mots de les gagner à la cause juste : nous leur montrions aussi notre cœur, en prenant part, sans y être obligés, à toutes leurs peines, quand les chars s’embourbaient, qu’ils se renversaient dans un torrent, quand hommes et bêtes se tuaient au devoir. Chaque nuit, sur les parcours faciles, nous restions seuls guides des convois et leur permettions de dormir dans les voitures. Et nous avions toujours à leur offrir des litres de vin et des casse-croûte, d’autres bagatelles à porter à leurs familles (bouts de ruban et d’étoffe, vaisselle ébréchée, canifs).
En outre, nous tenions toujours en réserve pour les esclaves de la compassion, de la fraternité. Et lorsqu’ils manquaient d’une bête de somme, d’une charrue, d’une chaumière, ou du nécessaire pour le mariage d’un enfant, nous, qui gagnions beaucoup de ducats et n’avions aucune envie de faire fortune, nous nous présentions.
Parfois, dans leur enthousiasme imprudent, les chefs haïdoucs et domnitza de Snagov elle-même faisaient irruption dans un village où nos convois prenaient du repos, se mêlaient aux noces et aux baptêmes, dansaient avec rage et répandaient l’or à pleines mains :
— Amis, frères ! criions-nous alors aux visages meurtris par la souffrance ; regardez combien la vie serait belle pour tout le monde si la tyrannie des gospodars n’existait pas ! Ayez un peu de cœur et abattez les monstres ! Nous vous y aiderons !
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