‹ Les récits d’Adrien Zograffi Tome IVChapitre 8 sur 15 · Chapitre 4

Chapitre 4

Parallèlement à ce travail d’en bas, il s’en faisait un, à Snagov, qui avait bien plus d’importance.
Pour donner l’exemple de l’accueil qu’elle voulait qu’on fît aux modes occidentales, Floritchica transforma l’intérieur de sa maison. Depuis ses toilettes et ses meubles – poussant la coquetterie jusqu’à introduire les pinces à sucre dans le service de table –, elle remplaça tout par des envois de Vienne, Paris, Dresde et Leipzig. Un maître d’hôtel remplaça le fameux sofragiou tzigane du boïar roumain, pauvre esclave qui se mouchait avec les mêmes doigts dont il se servait sur-le-champ pour tourner la salade de son seigneur.

Elle meubla des chambres à coucher confortables, dont les lits, en bois ou en tôle vernie, portaient des peintures représentant des scènes historiques, étrangères et roumaines. Si vous ajoutez à cet intérieur le charme de sa maîtresse, qui savait recevoir comme une vraie domnitza et porter tout vêtement à la mode avec une grâce innée, vous pouvez vous figurer la vogue qu’obtint la maison des haïdoucs dans un pays qui ne manquait ni de richards ni du désir de briller, mais simplement de gens d’initiative et des moyens de satisfaire ses désirs sans trop de fatigue.

Floarea Codrilor ouvrit les portes de sa maison à qui voulait entrer et se déclara prête à rendre pareil au sien l’intérieur de tout boïar.

Les visiteurs, et avec eux les commandes, affluèrent de tous les points des principautés. La « cour » de Snagov rivalisa en réceptions avec celles des deux princes régnants. Jour et nuit, des équipages à six et huit chevaux s’arrêtaient devant la maison ; et on voyait de grosses barbes blanches (elles étaient portées uniquement par la noblesse du premier rang) ou des hauts dignitaires publics et leurs frêles épouses daigner recevoir l’hospitalité de la « marchande », « l’intrigante » ou « l’aventurière » ainsi qu’on appelait, dans l’intimité boïarde, cette hôtesse qui les approchait en fortune et les dépassait en savoir-vivre.

Floritchica, le sourire aux lèvres, belle et coquette comme ces Parisiennes tant enviées par les femmes de l’époque, recevait, conduisait, montrait, donnait des fêtes éblouissantes et charmait tout le monde.

Mais la question n’est pas là.

Si – en pleine fête – quelqu’une de ces barbes de la protipendada 1 se fût trompée de porte en errant par la maison, elle fût sûrement tombée sur la barbe patriarcale d’Élie le sage, lequel, docile mais inébranlable, attendait, assis à la turque, l’accomplissement de la Justice sur terre.

Il attendait et veillait : c’était le gardien des mœurs de la maison des haïdoucs.

Point sévère, tolérant, Élie comprenait tout, excusait tout, et sa garde s’exerçait calmement, avec ses yeux doux, ses oreilles discrètes, son visage serein.

N’importe ! Cette douceur, cette discrétion, cette sérénité ne nous rappelaient que d’autant mieux la présence d’Élie tout près de la fête, exactement comme du temps où Cosma faisait ce que bon lui semblait, mais tombait régulièrement sur le silence « embêtant » du haïdouc-patriarche.

Certes, Floarea Codrilor n’était pas Cosma ; et moi, Jérémie, je me donnais la peine d’être le moins possible son fils, à lui ; à Snagov, nous désirions ardemment dépasser Cosma en haïdoucie, mais aurions-nous pu, mieux que lui, étouffer les cris de nos cœurs ? Peut-on vouloir le bien du monde sans sentir tous les biens de la vie ? Autrement dit : peut-on être haïdouc triste ?

— Jouissez et réjouissez-vous ! criait Floritchica aux haïdoucs pèlerins qui rentraient de leur devoir auprès du peuple. Mangez, buvez, aimez et luttez joyeusement pour que tout le monde puisse bientôt en faire autant ! En agissant ainsi vous n’aurez rien à vous reprocher : celui qui n’empêche pas les autres de vivre et qui lutte pour le bonheur universel a droit à toute la vie !

À l’essaim de jeunes filles et de garçons que notre foyer d’amour attirait irrésistiblement, elle disait :

— Rompez avec le passé ! Ne suivez pas le chemin de vos parents ! Il n’y a pas de morale – cette morale chère aux vieux – là où règnent l’égoïsme et la haine. Du bonheur, il y en a moins encore, car ce n’est pas impunément que quelqu’un s’acharne à contrarier les lois de la vie : ce genre de ripaille suscite un malaise qui aboutit infailliblement à cette infirmité de l’âme, appelée : je ne sais pas quoi faire de ma peau.

Et pour prouver qu’elle savait quoi faire de la sienne, domnitza de Snagov montrait à tout le monde le nouveau chemin à suivre.

Ce « chemin » n’était pas bien éloigné de la maison et se faisait sur l’eau. Une douzaine de barques aux sièges capitonnés se trouvaient, comme par hasard, à la portée de tous, pour le faciliter. Et comment ne pas oublier la haine ? Comment ne pas céder à l’invitation de cet étang d’août, et des nuits féeriques ?

Chaque jour, aux hôtes hébergés à Snagov s’en ajoutaient d’autres qui venaient de Bucarest, en calèche ou à cheval, pour l’après-midi et une partie de la soirée. Les débats sur les questions de l’heure mettaient aux prises hommes et femmes. Floritchica luttait comme une lionne pour s’acquérir des partisans influents, puis la fatigue et la chaleur apaisaient le brouhaha ; les plaisanteries, les flirts remplaçaient le choc des idées. Les vieux allaient se coucher. La maîtresse de la maison prenait le bras du radieux hetman Miron et disparaissait.

Élie, de sa fenêtre qui ouvrait sur le lac, apercevait la première barque qui se détachait de la rive et gagnait le large. Il ne disait rien, mais pensait à beaucoup de choses.

Les autres couples ne tardaient pas à suivre. Une à une, les barques quittaient le débarcadère, glissaient sur la surface lisse de l’étang, s’enfonçaient dans l’ombre nocturne, vers les îles silencieuses, vers la berge déserte d’en face. Les convives solitaires rentraient chez eux les derniers.

Alors, les jeunes servantes tziganes éteignaient toutes les lumières. La maison des haïdoucs, portes et fenêtres largement ouvertes, plongeait dans l’obscurité, exhalant des odeurs excitantes, et paraissait bien plus vaste qu’elle ne l’était.

De sa place, Élie voyait tout cela, et aussi la suite, car il y en avait une : c’était peut-être le côté le plus beau de la soirée.

Après l’éclipse des chefs de la conspiration populaire, les haïdoucs sur pied de paix surgissaient de toutes parts comme des rats. À leurs sifflements étouffés, une demi-douzaine de belles tzigancouchas, les servantes qui venaient d’éteindre les lumières, accouraient, jambes nues, les yeux écarquillés dans le noir, toutes frémissantes de désir. Si le stock des embarcations n’était pas épuisé, la nouvelle équipe amoureuse s’embarquait à qui mieux mieux. Autrement, ne pouvant mieux suivre la voie tracée sur l’eau, on était bien obligé de prendre un chemin en forêt.

Trasnila, le bache-boulouk-bacha, prenait régulièrement le même chemin sans qu’on le lui montrât, et par préférence : il n’aimait pas l’eau.

Devenu le portier d’une habitation qui n’avait ni clôture, ni porte cochère, Trasnila attendait que maîtres et sous-maîtresses se fussent éclipsés, puis du kiosque où je fumais mon tchibouk, je voyais sa masse noire paraître en courant, une grosse poupée dans les bras. Il la dorlotait, lui chuchotait des mots incompréhensibles d’une voix tendre, et se précipitait à pas d’ours vers le mystère des bois.

Dans la tiédeur de la nuit et par le clair de lune, le ciel étincelant semblait avoir fait un bond prodigieux en hauteur. La cloche, très éloignée, du petit et vieux monastère de Snagov, envoyait le timbre limpide de son airain, que les arbres, le jonc, l’étang écoutaient dans une immobilité religieuse.

C’était le moment où Marinoula, heureuse, sortait au bras de son amant, un fougueux tzigane doué d’une belle voix, le cocher personnel de Floritchica. « La pivoine » elle-même chantait avec talent. Et tous deux – marchant côte à côte, les têtes renversées un peu en arrière, les ventres en avant – lançaient dans les airs leur chanson favorite :

Et les ennemis se sont entendus

Pour nous surprendre dans le « plumard »,

Nous ligoter « coude à coude »,

Nous exhiber à toute la ville !

Des rires éclataient au balcon où Alécaki, l’ancien douanier, et Evghénie, « la religieuse malgré elle », passaient leur temps à admirer le clair de lune.

Ces deux-là étaient inséparables, surtout parce que Evghénie ne se rassasiait jamais de questionner Alécaki sur les circonstances qui avaient failli lui coûter la tête.

Je l’entendais, la nuit, interroger pour la centième fois son compagnon d’adversité :

— As-tu eu très peur, Alécaki, ce jour-là, à la fontaine ?

Et l’autre de répondre invariablement :

— Très, très… Evghénie !

Parfois, après le défilé des couples amoureux, Evghénie allait trouver Élie à sa fenêtre et lui demandait, sans aucune malice :

— Que pensez-vous, Élie, de tous ces gens-là ?

— Ma foi, je pense qu’ils s’amusent… pour le bien du peuple.

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