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CHAPITRE X

LA RÉSERVE POUR L’AVENIR

La joie fut grande au camp de la clairière d’y voir revenir le père de famille porteur de si bonnes nouvelles.

«J’espère, dit Mme Rolfe, que la question de notre résidence dans cette vallée est tout à fait résolue, maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur la cause de l’inondation. Est-il possible qu’une écluse de castors nous ait fait rêver des catastrophes!

--Malins petits animaux! dit Cudjo. S’ils savaient l’histoire du radeau, ah! qu’ils riraient!

--Oui certes, dit M. Rolfe à sa femme, notre projet de vivre ici est assuré désormais, et la perspective de faire fortune dans cette solitude n’est plus un rêve.

--Et comment? demandèrent Franck et Henri, beaucoup moins alléchés par cette perspective de richesse que curieux de savoir en quoi elle consistait.

--Le voisinage des castors, leur dit le père de famille, sera plus productif pour nous que la meilleure situation dans la mine de Los Mimbres. La fourrure du castor vaut environ quarante francs; or, j’en ai compté plus de cent autour du barrage, et comme chaque couple élève quatre ou cinq petits par année, notre troupeau d’amphibies s’augmentera rapidement. Au lieu de les détruire, nous les respecterons, nous pourvoirons à leur nourriture, nous ferons la chasse aux wolverenes ainsi qu’à ceux de leurs ennemis qui pourraient se trouver dans la vallée; puis, peu à peu, nous allégerons leur colonie, qui pourrait multiplier à l’excès, des individus les plus vieux, dont nous conserverons les peaux. Au bout de quelques années ainsi employées, nous pourrons rentrer dans la vie civilisée et emporter avec nous une quantité suffisante de ces précieuses fourrures pour valoir une très grosse somme.

--Mais, dit Franck, pourquoi retournerions-nous dans les villes, puisque nous n’y avons pas été heureux? C’est bien plus amusant d’être ici en pleine liberté.

--Et de n’avoir pas à apprendre de leçons dans un collège n’est-ce pas?» ajouta Henri d’un ton un tant soit peu railleur.

Mme Rolfe ne releva pas ce point de préférence, mais elle sourit discrètement, car elle avait son projet. Seulement elle fit observer à ses fils que plus tard, quand ils seraient des hommes, leur amour de la vie sauvage pouvait faire place au désir de retourner au pays civilisé, et qu’il était par conséquent du devoir de leurs parents de préparer les voies à cet avenir possible.

«Nous voilà donc tous d’accord, reprit le père de famille; en vérité, je suis si enchanté de notre oasis que, si je possédais une paire de bœufs, je ne laisserais pas de m’établir ici. Loin de les atteler au wagon pour continuer notre voyage, je les emploierais à labourer une partie de la clairière pour en faire un jardin.

--Je crois, Robert, dit Ellen en riant, que ce n’est point par là que vous commenceriez, car un jardin suppose une maison plus commode, mieux établie que notre chariot. Vous ne voulez pas, je pense, que nous passions toutes nos nuits sous ce toit de toile et dans une habitation roulante?

--Il est vrai, répondit M. Rolfe, que notre wagon ressemble bien plus aux pénates errants d’une famille bohémienne qu’à la villa que doivent habiter les seigneurs et maîtres de cette vallée; mais je suis fort novice dans l’emploi d’architecte et de maçon, et, à moins que Cudjo ne s’en mêle, lui qui m’a fait voir une hutte de son ouvrage dans la plantation de Virginie...»

Cudjo faisait déjà de grands gestes enthousiastes.

«Oh! maître, laissez-moi faire, s’écria-t-il. Cudjo sait équarrir les souches et les façonner. Il n’a pas son pareil pour fendre les douves, les assujettir aux solives sans employer un seul clou. Bon nègre sait poser un toit, maçonner de terre une cheminée, fixer une porte. Bon nègre fera un palais à ses maîtres, un vrai palais de bois, avec des chambres séparées et jolis petits lits rembourrés de feuilles et de gazon pour les petites misses.»

Cudjo était capable, en effet, de tenir toutes ces promesses. Sa hache retentit pendant deux jours dans la forêt, où croissaient en abondance les meilleurs bois de charpente, surtout les tulipiers, avec leurs grands troncs sveltes qui s’élèvent à plus de cinquante pieds avant d’ouvrir leur corbeille de branchages. A chaque instant, le fracas des arbres abattus éveillait l’écho si longtemps assoupi de la vallée. Avec l’aide du cheval Pompo, M. Rolfe et ses fils transportaient les troncs d’arbres à la clairière, près de l’endroit qui avait été choisi pour l’emplacement de la future maison.

Le sixième jour, les murs étaient dressés en carré; les poutres et les solives, bien charpentées, se trouvaient à leurs places respectives. Cudjo se mit alors à travailler sur un grand tronc de chêne qu’il avait abattu et coupé en morceaux de quatre pieds de long, dès le commencement de toutes les opérations; étant maintenant tout à fait sec, ce bois pouvait se fendre entièrement, et Cudjo en vint à bout avec sa hache et ses coins.

Au coucher du soleil, il avait dans son atelier en plein vent une pile de planches égale en volume à celui du wagon et assez considérable pour former le toit de la maison. M. Rolfe employa cette journée à chercher et à pétrir l’argile qui devait servir à enduire les murs et à former les cheminées.

Le septième jour se trouvait un dimanche. La famille, fidèle à ses traditions pieuses, avait résolu de continuer à honorer ce saint jour dans sa solitude. Les yeux des hommes ne la voyaient pas, mais elle se savait dans la main de Dieu au fond de ce désert, et elle voulait envoyer vers lui, dans le jour qui lui est consacré, le tribut de ses prières reconnaissantes.

Après ce devoir, qui fut rempli avec recueillement, Mme Rolfe proposa de faire une promenade sur le bord du lac. Ses fils avaient bien mérité ce divertissement pour leur semaine passée à faire les apprentis charpentiers et maçons. Les petites filles elles-mêmes se montraient fort curieuses de voir les castors dont on avait tant parlé et sur lesquels elles faisaient cent questions.

Tout le monde s’achemina vers le barrage par le chemin que M. Rolfe avait frayé à travers bois; lorsqu’on fut en vue de la digue, le père de famille dit en riant à ses enfants:

«Nous n’avons pas été les seuls cette semaine à construire une habitation; les castors ont été aussi occupés que nous, voyez plutôt!»

En effet, les huttes des castors, maçonnées en forme de cône, paraissaient au-dessus de l’eau, les unes près des bords, les autres sur les petits îlots émergeant du lac çà et là. Il était possible d’approcher d’une de ces demeures; aussi les promeneurs l’examinèrent-ils avec une vive curiosité. Elle était à quelques pas seulement du bord, mais dans un endroit où l’eau était profonde sur sa façade.

Cette hutte était presque conique, en forme de ruche d’abeilles, construite en pierres, en bois et en mortier mêlé avec de l’herbe. Une partie était baignée dans l’eau; mais, bien qu’il ne fût pas possible à la vue de pénétrer dans l’intérieur, il était facile de distinguer qu’un étage souterrain était pratiqué au-dessous de la surface du lac, les extrémités des solives qui soutenaient le second plancher étant visibles à travers l’eau claire. L’entrée se trouvait immergée, de sorte que, pour sortir de sa maison, le castor est obligé de faire un plongeon; mais c’est là le moindre des soucis de l’animal, qui aime l’élément liquide.

Ainsi que M. Rolfe l’avait lu dans les traités d’histoire naturelle, cette hutte n’avait pas d’entrée du côté de la terre; ce dégagement donné à son habitation serait en effet une grave imprudence de la part du castor, qui s’exposerait ainsi à voir pénétrer chez lui le wolverene et ses autres ennemis.

Toutes ces huttes étaient couvertes d’une couche de mortier que la queue en truelle du castor et le piétinement de ses larges pieds avaient égalisé, uni. M. Rolfe apprit à ses enfants que le même enduit garnissait tout l’intérieur, ce qui le rendait chaud pour l’hiver et pour ainsi dire imperméable au froid extérieur.

Quelques-unes de ces huttes affectaient plutôt la forme ovoïde que la forme conique. Parfois deux d’entre elles étaient comme réunies sous le même toit, afin de présenter plus de résistance à l’eau et d’épargner du travail dans la construction. Un grand nombre s’élevaient à hauteur d’homme au-dessus de la surface du lac, avec de larges toits sur lesquels les castors aiment à se reposer et à se chauffer au soleil.

«Chaque demeure, dit Robert Rolfe à ses enfants, qui lui demandaient des explications, a été construite par ses habitants et contient un couple de castors, mâle et femelle. Ces masses de feuilles qui flottent autour des huttes vous intriguent? Ce sont les débris des provisions d’hiver que ces prudents animaux se mettent à emmagasiner dès que leurs habitations sont élevées; elles consistent en feuilles et en tiges minces de diverses variétés d’arbustes tels que le saule, le bouleau, le mûrier.

--Je croyais, objecta Mme Rolfe, que les castors n’établissaient de nouvelles digues qu’au printemps. La saison est bien avancée pour qu’ils se soient mis à construire cette œuvre d’art. Cette dérogation à leurs habitudes ne viendrait-elle pas de ce que cette colonie a été chassée par les trappeurs ou les Indiens de son ancien établissement?

--Sans nul doute, répondit M. Rolfe, et peut-être ces pauvres castors se sont-ils réfugiés ici après avoir fait des centaines de kilomètres avant de trouver un endroit convenable à établir leur petite colonie. Eux et nous sommes des transfuges de la vie civilisée; ils se seront acheminés vers l’oasis en remontant le courant de la rivière qui se dirige vers l’est.

--En ce cas, ils n’auront pas eu soif comme nous, s’écria Franck. C’est ennuyeux qu’ils ne puissent pas nous raconter s’ils sont arrivés le même jour que nous dans la vallée.

--Ils nous y ont évidemment précédés, répliqua M. Rolfe, il leur a bien fallu plusieurs jours pour abattre des arbres et accumuler les matériaux nécessaires à établir la digue.

--Ah! Cudjo, fit Henri, ces architectes-là sont encore plus malins que toi, car ils ne possèdent ni hache ni scie.

--Ils sont beaucoup, dit le nègre, et pauvre Cudjo était seul à crier: han! dans la forêt à chaque coup de hache. Les scies... oui, ils ont des scies, les dents de Cudjo ne sont pas longues comme dents à castor.

--Et voyez, enfants, poursuivit le père de famille, quelques-unes des pierres qui ont été roulées par eux sur le barrage pèsent une vingtaine de livres; les castors les transportent entre leurs pattes de devant.

--Oh! reprit le nègre, Cudjo veut bien que castors aient plus d’esprit que lui! Castors ont esprit et prudence d’hommes blancs.»

Tandis que l’on devisait ainsi des habitudes de ces créatures intéressantes, un incident assez drôle vint prouver que les castors ne sont pas les seuls animaux doués d’une sagacité extraordinaire.

Presque au milieu du lac s’élevait un bouquet de grands arbres dont les troncs plongeaient dans l’eau à une profondeur de deux ou trois pieds. Avant la formation de ce large bassin, ils se trouvaient au bord du ruisseau; entourés maintenant d’eau vive, ils formaient une sorte d’îlot verdoyant; mais comme ils appartenaient au genre des peupliers, qui ne peuvent vivre lorsque leurs racines sont immergées, ils étaient destinés à périr bientôt.

Mary fut la première à remarquer, sur le sommet de ces arbres, plusieurs petits animaux qui sautaient de branche en branche. C’étaient des écureuils, en proie à une vive agitation. On les eût crus effarouchés par l’approche d’un ennemi; rien cependant ne les menaçait. Ils passaient d’un arbre à l’autre et descendaient le long du tronc aussi bas que le niveau de l’eau le leur permettait; puis, après s’être avancés, comme s’ils eussent eu l’intention de sauter dans le lac, ils remontaient tout à coup jusque dans les plus hautes branches. Ces écureuils étaient une douzaine environ, mais la rapidité de leurs voltes pouvait les faire croire dix fois plus nombreux. Les branches et le feuillage étaient continuellement agités, comme si une myriade d’oiseaux eût niché dans ce bouquet d’arbres.

«Pourquoi courent-ils tant? demanda Mary, et pourquoi ont-ils l’air d’être en colère?

--C’est qu’ils sont prisonniers, lui répondit son père. Ces écureuils ont été surpris par l’inondation, et ils répugnent à se jeter à la nage, car ils sont assez impropres à cet exercice. Comme les feuilles commencent à manquer sur ces arbres et qu’ils sont loin peut-être des provisions qu’ils ont faites dans quelque tronc de la forêt, ils s’inquiètent de se voir retenus par l’eau, et ils cherchent le moyen de quitter leur île... Ah! ah! je crois voir ce qui les agite. Regardez ce tronc déraciné qui flotte sur le lac; il approche de l’îlot, et les écureuils, qui ne savent pas construire de radeau, comme nous, veulent se servir de celui qui vogue à l’aventure. Puisse-t-il s’approcher assez près d’eux!»

Tout le monde s’assit sur l’herbe pour assister commodément à cette opération de sauvetage. Le tronc s’avançait doucement, le courant étant à peine sensible au milieu du lac.

Les écureuils s’assemblèrent du côté où il arrivait, mais au lieu de monter et de descendre, comme ils faisaient auparavant, ils se tinrent en observation à l’extrémité de la branche la plus basse, tous en file, l’un derrière l’autre.

Le bois en dérive allait passer à vingt pas de cette branche, c’est-à-dire au plus près possible des arbres étant donné la direction qu’il suivait, et le premier écureuil semblait déjà prendre son élan, lorsque Mme Rolfe s’écria:

«Ils ne peuvent pas sauter aussi loin! ces pauvres bêtes vont se noyer.»

Et chacun était anxieux, dans l’attente d’une catastrophe.

«Eux sauter là tout de même, dit Cudjo. Nègre à vous a vu écureuils sauter plus loin en Virginie. Voyez, maîtresse... le premier, le second... hop! hop! encore hop! braves clowns! va!»

En effet, à mesure que Cudjo parlait, chaque écureuil faisait le saut périlleux et tombait juste sur le tronc flottant.

Bientôt l’épave fut couverte de ces gentilles petites bêtes et continua de flotter plus vite, sous l’impulsion de son chargement.

«Quel bonheur! Ils sont tous sauvés!» s’écria joyeusement Louisa.

Mais, tout aussitôt, un grand mouvement dans l’îlot d’arbres prouva qu’un pauvre écureuil n’avait pu profiter du radeau. Le poids de chaque animal sautant de si haut avait peu à peu imprimé une impulsion au tronc flottant, qui avait fini par se trouver trop loin pour qu’un pareil saut fût sans danger. La pauvre bête allait et venait dans un état d’agitation folle, regardant s’éloigner ses compagnons d’infortune et criant de toutes ses forces.

«Pauvre petit, il est seul, il va mourir, dit Louisa. Je ne veux pas qu’il meure. Maman, il faut aller le chercher. Il crie comme je criais quand j’étais toute seule avec ma pauvre maman Mac Knight, qui ne me parlait plus. Ah! je ne veux pas qu’il reste là!»

Et l’enfant, auquel ce spectacle de l’abandon d’un pauvre petit être rappelait les cruelles scènes d’un terrible passé qu’on voulait affectueusement lui faire oublier, se mit à sangloter.

«Pas pleurer, miss Louisa, dit Cudjo, qui aimait les deux petites filles au point de ne pouvoir résister à leur moindre chagrin, Cudjo se mettra à la nage, il prendra pauvre écureuil et le rapportera dans les bois. Voulez-vous, petite maîtresse?

--Attends! dit M. Rolfe au nègre, qui se disposait à jeter bas sa veste de toile, si je ne me trompe l’écureuil travaille à un moyen de sauvetage; et vous allez voir, mes enfants, que les castors ne sont pas les seuls animaux doués d’ingéniosité et de calcul.»

En effet, l’écureuil était descendu d’un arbre dont l’écorce épaisse était fendue en écailles de plus d’un pied de long sur plusieurs pouces de large qui paraissaient sur le point de se détacher du tronc: aussi les coureurs des bois américains ont-ils désigné cet arbre par le nom caractéristique d’écaille d’écorce. L’écureuil était enfoncé derrière un des plus grands morceaux, et bientôt l’écorce se souleva peu à peu. Le petit animal rongeait avec ses dents, travaillait de ses griffes pour le détacher du tronc.

Enfin le morceau d’écorce demeura suspendu en l’air par quelques fibres qui furent bientôt coupées, et il tomba dans l’eau; à peine était-il remonté à la surface, comme un bouchon, que l’écureuil sautait dessus légèrement.

A cet endroit, le courant ne se faisait pas sentir, et il était douteux que ce canot improvisé pût emporter son passager loin de l’îlot; mais l’écureuil n’était pas embarrassé pour si peu; après s’être balancé gentiment sur sa petite nacelle, il leva en l’air sa queue touffue en guise de voilure, et la bise qui soufflait poussa doucement l’embarcation improvisée jusqu’au courant, où elle suivit d’elle-même la direction qu’avait prise le tronc d’arbre monté par les autres écureuils.

Louisa battait des mains.

Henri, voyant que les naufragés allaient aborder près du parapet de l’écluse, était disposé à leur barrer le passage, afin, disait-il, de faire don à ses sœurs de deux écureuils qu’on élèverait en cage; sa bonne mère s’y opposa avec autorité.

«Non, dit-elle, nous ne serons dignes d’être les maîtres de ce domaine que vous avez appelé tout d’abord un petit Paradis que si nous respectons les êtres innocents qui l’habitent. L’homme est le chef et ne doit jamais se montrer le tyran de ces êtres que saint François d’Assise, dans son poétique langage, appelait nos frères. Mes chers enfants, rappelez-vous que c’est toujours par la bonté du cœur que la supériorité doit se manifester, et l’empire de l’amour est plus assuré que celui de la crainte.»

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