CHAPITRE IX - L’INONDATION MYSTÉRIEUSE
Ce soir-là, Robert Rolfe réservait encore la question d’avenir; il ne pouvait se résoudre à s’établir dans l’oasis pour le reste de ses jours sans aucun espoir d’améliorer le sort de sa jeune famille. Quelle que fût l’industrie dont on se promettait d’user, il n’était pas possible d’en attendre autre chose que les moyens de satisfaire aux nécessités de l’existence. On n’avait nul débouché pour écouler le superflu des récoltes probables, lors même que toute la vallée serait mise en état de rapport. Il était donc impossible d’acquérir des réserves qui permettraient plus tard de revenir avec des ressources monnayables dans la société civilisée, et, malgré tout, ce dernier vœu demeurait dans l’esprit du père de famille.
Plus facile à contenter, Mme Rolfe partait de ce principe que le bonheur ne dépend pas de la possession des richesses; elle en arguait qu’il était inutile de songer à quitter ces lieux de longtemps et par conséquent d’amasser des moyens de pécule.
C’était peut-être là de la philosophie naturelle; mais les exigences de la vie civilisée imposent la prévoyance à tout être raisonnable, et Robert Rolfe persistait à dire:
«Si nous trouvions ici un seul objet qui nous permît d’exercer quelque industrie, de sorte que notre temps ne fût pas perdu et que notre retour dans le monde se trouvât pour ainsi dire préparé, nous serions parfaitement heureux dans cette oasis.
--Qui sait? répliqua la confiante Ellen. Nous trouverons peut-être mieux ici à créer cette réserve qui vous tient tant au cœur que dans ces mines de Los Mimbres. Quelles chances désormais aurions-nous là plutôt qu’ici? Nous ne possédons rien au monde; il nous faut commencer la vie avec rien, à la lettre. Ici, nous avons la nourriture assurée et la terre, une terre que nous pouvons dire notre propriété. Un vrai domaine de lord anglais, mon cher Robert. A Los Mimbres, nous ne trouverions pas tout d’abord ces deux avantages. Et qui sait si nous ne ferons pas fortune dans ce désert?»
Cette dernière assertion fit rire Robert Rolfe, et ce mouvement de gaieté termina le petit conseil de famille qui s’était tenu très tard, car il était alors près de minuit. La lune se levait au-dessus des collines de l’est; on allait monter dans le chariot pour dormir, lorsque Mme Rolfe se prit à regarder le paysage, qui était enchanteur à cette heure de repos universel.
Tout à coup elle dit à son mari:
«Mes yeux me trompent, ou le ruisseau a singulièrement grossi depuis ce matin: il ne formait qu’un petit filet tout au bas de la clairière, et je crois voir une petite nappe d’eau devant moi. Ce ne peut être un effet de brouillard nocturne par ce temps clair.»
Ce n’était pas une illusion; l’eau s’étalait sur un espace de trois ou quatre cents pas, envahissant le bas de la clairière; la lune, élevée au-dessus de la colline, se réfléchissait sur sa surface calme transparente.
Craignant de se fier au seul témoignage de leurs yeux, M. et Mme Rolfe, suivis de Cudjo, descendirent vers l’ancien lit du ruisseau, et en quelques minutes ils avaient atteint le bord d’un grand lac dont ils ne purent s’expliquer la formation subite.
Leur étonnement de ce phénomène se changea en consternation lorsqu’ils s’aperçurent que l’eau continuait à monter; elle s’élevait avec lenteur le long de la pente douce de la clairière comme le flux d’une marée.
«C’est sans doute la crue de la rivière, dit Mme Rolfe, qui a déversé son trop-plein dans le lit de notre petit cours d’eau; mais il n’y a pas eu de pluie depuis quelques jours ni d’assez fortes chaleurs pour causer la fonte des neiges de la montagne. Cette crue est bien incompréhensible.
--Nous n’avons entendu aucun bruit insolite dans la journée, répondit son mari; sans cela je croirais qu’une convulsion terrible, la chute du précipice peut-être, a obstrué la partie basse de notre vallée et fermé la grande fissure par laquelle s’écoulait notre ruisseau. Mais la cause de ce phénomène, que je ne puis comprendre, est peut-être cachée dans les profondeurs de la montagne. Quoi qu’il en soit, notre terrain est tellement en contrebas, même des plaines environnantes, que, si la crue continue, l’oasis sera engloutie sous les eaux jusqu’au sommet des arbres avant qu’il soit vingt-quatre heures. Ce n’est plus qu’une question de temps!»
Sous l’impression de cette terreur, M. et Mme Rolfe remontèrent vers le camp, résolus à quitter au plus vite la vallée, si faire se pouvait. Cudjo alla chercher le cheval, Mme Rolfe réveilla les enfants et les fit descendre du chariot, pendant que son mari, Franck et Henri, réunissaient quelques objets indispensables pour les emporter.
Tout à coup Cudjo s’approcha en tremblant de son maître, et, le prenant à part pour n’être entendu que par lui, il lui dit cette simple phrase, dont le sens était désespérant:
«Maître, souvenez-vous que pour arriver jusqu’ici nous avons dû traverser le ruisseau.»
Le chemin qui descendait dans l’oasis était donc coupé par l’inondation; il n’existait point d’autre issue. S’en frayer une nouvelle à travers l’épaisseur des bois eût exigé un travail de plusieurs jours; d’ailleurs, la partie basse de la vallée devait être pleine d’eau, et nulle retraite n’était possible de ce côté.
On était prêt à se mettre en route lorsque Cudjo avait rappelé à son maître ces nouvelles difficultés de la situation; chacun tenait un paquet à la main; cette tentative ayant été démontrée inutile, tous jetèrent à terre les fardeaux dont ils étaient chargés, M. Rolfe ayant dû communiquer à toute la famille l’objection malheureusement irréfutable de Cudjo.
Ce phénomène subit inquiétait cependant jusqu’aux hôtes sylvestres de la vallée; les loups hurlaient, chassés de leur repaire par l’envahissement des eaux; les oiseaux, troublés dans leur sommeil, s’agitaient bruyamment sur les arbres; au clair de la lune, on pouvait voir les daims et d’autres animaux sauvages traverser la clairière d’un pas effaré.
«Pauvres bêtes! dit Cudjo, elles vont se laisser périr; elles n’ont pas l’esprit des hommes. Nous monterons aux arbres, nous autres.
--Ah! cet expédient nous sauvera jusqu’au moment où l’eau...»
M. Rolfe s’arrêta après avoir murmuré cette réponse d’un ton découragé.
«Mais, papa, dit la voix claire de Mary, on va très bien sur l’eau dans un petit bateau, et le bateau nous mènerait jusqu’au chemin tournant.»
M. Rolfe saisit la petite fille dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues.
«La sagesse parle par la bouche des petits enfants, dit-il; Cudjo, Franck, Henri, vite à l’œuvre! Il s’agit de construire un radeau. Du courage, et nous sommes sauvés.»
Cudjo saisit la hache, pendant que Mme Rolfe courait au wagon y rassembler toutes les cordes disponibles et y adjoindre la peau de l’élan, qu’elle se mit à couper en longues lanières.
Justement un grand nombre de troncs d’arbres longs et minces se trouvaient au bord de la clairière; c’était le bois du beau liriodendron ou tulipier, dont les Indiens font leurs canots. Ce bois est tendre et très léger, car il ne pèse guère plus de vingt-six livres le pied cube. M. Rolfe se mit à couper des madriers pendant que Cudjo assemblait les troncs d’arbres; puis, au moyen des cordes et des pièces transversales, ils les attachèrent solidement. Le radeau achevé, l’on y plaça la grande caisse contenant la viande séchée, ainsi que les couvertures et les objets indispensables à ce nouveau voyage. L’entrain que nécessitait ce travail avait si bien ramené la gaieté, que Franck amusa tout le monde par cette saillie:
«Parmi toutes nos provisions, nous pouvons négliger les barillets à eau; cette fois, nous n’avons pas peur de mourir de soif.»
La construction du radeau prit environ deux heures; pendant tout ce temps, l’on fut si affairé que personne ne songea à surveiller les progrès de l’inondation. Toutes les dispositions prises, M. Rolfe retourna au bord de l’eau, où il avait planté une perche pour juger de la crue; le flot battait encore cet étiage sans l’avoir dépassé; il cria cette bonne nouvelle à ses compagnons, qui s’empressèrent de le rejoindre pour s’assurer eux-mêmes de ce fait inespéré. Pendant une demi-heure, tous se tinrent debout sur la rive du nouveau lac, et ils furent enfin convaincus que ses eaux restaient stationnaires.
«Elles ont, dit M. Rolfe, sans doute atteint le sommet de la digue, et elles coulent par-dessus.
--Oh! maître, s’écria Cudjo, quel malheur d’avoir fait pour rien un si beau radeau!»
Il était fort tard, ou pour mieux dire bien matin; Mme Rolfe alla reprendre avec les enfants, dans le chariot, sa place accoutumée. N’osant pas se fier aux caprices de l’eau, M. Rolfe voulut veiller jusqu’au jour avec le nègre, dans la crainte d’une nouvelle crue qui aurait pu survenir dans leur sommeil.
Quand le soleil se leva, l’inondation mystérieuse était encore dans toute sa hauteur; M. Rolfe résolut de se frayer un chemin dans les bois, afin de se rendre compte des causes de ce phénomène.
Il partit seul, laissant la garde du camp à Cudjo; il prit son fusil et une hache pour s’ouvrir un chemin à travers les broussailles.
Il se dirigea dans les bois du côté du sud-est. Son intention était de gagner le bord de l’eau un peu au-dessous de cet endroit, puis de suivre son cours. Après s’être frayé un chemin dans les fourrés et avoir marché environ deux kilomètres, il arriva tout d’un coup sur les bords du ruisseau.
Quel fut son étonnement! Non seulement son volume n’avait pas augmenté, mais encore le filet liquide était plus grêle dans son large lit. Seulement l’eau était trouble, et son courant entraînait des feuilles vertes et des tiges fraîchement cassées.
Il retourna en amont, pensant que la digue devait se trouver de ce côté, mais il ne pouvait plus s’imaginer qu’un accident naturel eût arrêté le cours du ruisseau. La chute de quelques arbres n’aurait pu produire un semblable effet; nulle élévation de terrain aboutissant au ruisseau n’avait pu s’écrouler dans son lit.
Ces considérations portèrent M. Rolfe à supposer que la main de l’homme n’était pas étrangère à ce phénomène; cette idée, qui le décourageait déjà de résider dans l’oasis, le porta à chercher des empreintes de pas humains sur le gazon qui bordait le petit cours d’eau, mais en vain; il ne put y distinguer nettement que de nombreuses traces d’animaux.
Enfin, tout en avançant avec précaution, de peur de rencontrer des Indiens, c’est-à-dire des ennemis, il atteignit un coude du ruisseau où il se souvint que le canal allait en se rétrécissant et coulait entre deux rives d’une hauteur assez considérable. M. Rolfe se rappelait ce détail topographique, parce qu’en pénétrant dans la vallée on avait été obligé, à cet endroit, de traîner le chariot hors du lit de la rivière et de lui frayer un passage à travers les bois adjacents. Là, évidemment, devait se trouver l’obstacle qui avait si mystérieusement intercepté le courant.
Pour gagner ce coude, M. Rolfe grimpa sur le bord escarpé, et se glissant en silence sous les broussailles, il regarda à travers les branches. Un spectacle singulier frappa ses yeux.
Comme il l’avait justement supposé, le courant était barré à l’endroit où le canal se rétrécissait. Cette construction n’était pas l’œuvre du hasard. Un grand arbre avait été abattu en travers du ruisseau; sa partie coupée n’était pas entièrement détachée du tronc, elle y tenait encore par des fibres nombreuses. Sur l’autre rive, les branches étaient enterrées sous un tas de pierres emmortaisées de vase qui les fixait au sol. De longs pieux étaient appuyés contre cet arbre et formaient une espèce de claie retenue à sa base par une rangée de pierres.
Derrière cette claie s’élevait une autre rangée de pieux, et des branches, mises en travers étaient empilées et reliées ensemble par des couches de pierres et de vase, de sorte que cette construction formait un mur de six pieds environ d’épaisseur, large au sommet et descendant obliquement vers le niveau de l’eau.
D’un côté le mur se dressait en ligne perpendiculaire; le sommet en était couvert de vase, et deux écluses étroites, pratiquées dans son épaisseur, donnaient passage à l’eau, qui ne pouvait ainsi jamais atteindre le parapet.
Ce barrage était aussi ingénieusement conçu que s’il eût été fait de main d’homme. Il n’en était rien cependant; les constructeurs étaient sous les yeux de M. Rolfe et semblaient se reposer de leurs travaux. Il voyait, en effet, une centaine de castors tapis sur la terre et le long du parapet de la nouvelle digue.
De couleur brune ou marron foncé, ils eussent ressemblé à des rats gigantesques, n’eût été leur queue en raquette, recouverte comme en peau de chagrin, et qui leur sert de truelle à maçonner; ils avaient le dos voûté, le corps arrondi comme tous les rongeurs, et leurs incisives en saillie se croisaient en dehors de leurs bouches fermées. Une touffe de poils hérissés croissait de chaque côté de leur nez, comme une moustache de chat, sur leur pelage long et lisse.
Plus grands que les loutres, mais moins allongés, ces animaux étaient en même temps plus gros et plus lourds.
Bien que M. Rolfe n’eût jamais vu de castors, il connaissait trop bien les caractères généraux de leur forme et leur industrie tant vantée, pour hésiter à reconnaître dans ceux-ci les ingénieurs qui avaient construit le nouveau barrage.
Le mystère de l’inquiétante inondation était désormais expliqué.
Ces animaux avaient dû émigrer nouvellement dans la vallée, et ils avaient établi pour leur utilité particulière cette digue qui avait jeté dans un si grand émoi les hôtes anciens et nouveaux de l’oasis.
Après avoir fait cette découverte rassurante, M. Rolfe se prit à observer les mouvements de cette colonie de castors. Le parapet semblait terminé, mais ce n’était pas pour cette raison que ces pionniers habiles n’y travaillaient plus.
Les castors n’exécutent guère leurs travaux que de nuit; il est rare qu’on les aperçoive au soleil levé dans les contrées où les chasseurs les poursuivent.
La sécurité avec laquelle ceux-ci se montraient prouvait jusqu’à l’évidence qu’ils n’avaient jamais été attaqués par l’homme.
Sans doute ils n’avaient pas construit en une seule nuit la digue tout entière, mais la partie la plus élevée qui avait produit la soudaine inondation. Comme la clairière où était campée la famille Rolfe était presque de niveau avec le cours d’eau, et que le barrage se trouvait en amont, un petit obstacle au courant, on le comprenait maintenant, avait suffi pour inonder un vaste espace de terrain.
Les castors semblaient se reposer des fatigues de la nuit précédente; quelques-uns étaient couchés sur le barrage, rongeant les feuilles et les tiges qui sortaient du mortier, battu; d’autres se baignaient en se jouant dans l’eau; quelques autres enfin, accroupis sur des troncs d’arbres au bord de la digue, battaient l’eau de temps en temps avec leurs lourdes queues, comme des blanchisseuses lavant leur linge.
C’était un spectacle curieux que celui de cette tribu de castors, et M. Rolfe eut grand plaisir à le contempler pendant un assez long temps. Enfin, il se décida à reprendre d’un cœur allégé et d’un pas alerte la route du camp de la clairière.