CHAPITRE XVI
LE PLAN DU CHEF DE LA COLONIE
Chaque jour amenait de nouveaux projets d’amélioration, de nouvelles conquêtes sur la nature sauvage qui entourait la petite colonie. Le temps où l’on en était réduit à se féliciter quand on ne manquait pas du strict nécessaire était passé; on commençait désormais à penser à l’avenir, et à se procurer des raffinements de luxe intérieur. Ainsi, Cudjo fit un plancher pour l’habitation et la distribua en plusieurs pièces, dont la salle d’étude demeura l’appartement d’honneur. Aidé par les deux jeunes garçons, il fit deux enclos pour deux champs, dont les limites avaient été tracées dans la clairière. L’un était destiné à recevoir les semailles; Cudjo comptait le labourer avec une charrue de bois, instrument suffisant à remuer ce sol léger, couvert seulement de tournesols, de pavots orangés et d’asclépias. L’autre enclos était réservé à Pompo et devait le mettre à couvert des attaques possibles des bêtes fauves.
Pendant ce temps, M. Rolfe, préoccupé de voir diminuer les provisions de chasse, songeait à réserver les carabines pour les grandes occasions et à les remplacer par les moyens primitifs qu’emploient les Indiens pour se procurer du gibier. Il avait trouvé dans la forêt du bois d’arc ou oranger des Osages, et il en avait fabriqué trois arcs, qui furent garnis de nerfs de daim. Pour flèches, Henri et Franck avaient coupé des roseaux très droits, auxquels Cudjo assujettit des clous de fer provenant de la démolition du chariot. Puis, les trois chasseurs s’exercèrent chaque jour et devinrent assez habiles avant même l’entrée de l’hiver. Henri, dont le coup d’œil était le plus juste, approvisionnait journellement la table de perdrix, de lièvres, d’écureuils de diverses espèces et de dindons sauvages.
De son côté, Mme Rolfe ajouta à la recherche des menus; elle employa les derniers jours de l’automne à des excursions botaniques, d’où elle rapportait toujours quelque conquête nouvelle. Elle découvrit ainsi plusieurs espèces de fruits, tels que groseilles, cerises et cormes, dont elle fit d’amples cueillettes pour les confitures. Parmi les racines, elle trouva la pomme blanche ou navet indien et, ce qui était encore préférable, la patate sauvage. Cette plante, en effet, est indigène des hauts plateaux de l’Amérique. Sans les connaissances botaniques de Mme Rolfe, la colonie n’aurait pas joui de cet aliment sain et nourrissant; ses tubercules n’étaient pas plus gros que des œufs de roitelet, et il y en avait si peu que, sans l’amélioration d’une bonne culture, ils ne pouvaient être utiles à l’alimentation.
Les cosses de l’acacia servirent à brasser une sorte de bière très agréable; mais le triomphe de Mme Rolfe comme ménagère, ce fut le vin pétillant qu’elle tira des vignes sauvages qui croissaient en abondance autour de la clairière et sur les parties hautes de la vallée. On se promit de cultiver ces vignes, de les améliorer; enfin, on finit par se trouver si bien dans l’oasis que personne ne fut surpris du large programme que M. Rolfe déroula devant la famille entière par une belle soirée d’automne.
«Mes chers amis, leur dit-il, maintenant que nous sommes établis ici et que nous avons pris la résolution d’y demeurer quelques années, je trouve bon de résumer notre situation et de vous exposer un plan de vie que je veux soumettre à vos critiques. Il n’y a plus en ce moment ni père ni maître. Ne voyez en moi que le chef d’une colonie qui demande à chacun de ses colons son avis pour tirer du choc de toutes les idées la meilleure résolution possible.
«Et, d’abord, examinons notre situation: nous avons ici le vivre et le couvert; notre maison nous abrite, les récoltes futures nous assurent une abondance supérieure à celle dont nous jouissons; mais il ne faut pas se dissimuler que notre vallée recèle dans ses jolis bois des bêtes féroces contre lesquelles il nous sera peut-être un jour difficile de nous défendre. A la longue, notre provision de poudre s’épuisera, et nos flèches sont des armes peu redoutables pour les couguars et les loups. De plus, ces fauves détruisent notre gibier, et nous avons assez parcouru l’oasis pour savoir que les daims ne s’y trouvent pas en très grand nombre. Décimée en coupe réglée par ces bêtes, leur race ne peut pas se multiplier assez rapidement. De plus, notre présence ici leur donne de nouveaux ennemis. Il est donc évident que notre gros gibier tendra à devenir rare et sera de plus en plus difficile à approcher. Deux questions se présentent là: comment diminuer le nombre des animaux féroces? Comment augmenter celui des animaux dont la chair doit nous nourrir? J’ai ma réponse à la seconde; quant à la première, je demande l’avis de Cudjo, plus expert que moi dans la chasse aux bêtes féroces.
--Oh! bien simple, dit Cudjo. Il faut les prendre dans des pièges. On les y tuera sans brûler la poudre comme on voudra. Cudjo sait faire les trappes à loups et à couguars. Le maître verra. On mettra des pièges de tous côtés; long ouvrage, mais bien utile, et, après, point de dangers dans les bois. Petites misses se promèneront comme dans les rues de Saint-Louis, bien tranquilles.
--Avant que les fauves soient tous détruits!... reprit M. Rolfe; mais, enfin, je m’estimerais heureux, si nous obtenions une sécurité relative. Cudjo, il faudra terrasser pour creuser tes trappes; mes fils t’aideront... Pour en revenir à ma seconde question, mon opinion est qu’il faut tâcher d’enfermer dans un enclos un petit nombre de daims et des autres animaux qui peuvent nous être utiles, afin de les domestiquer et de leur permettre d’élever leurs familles à l’abri des dents meurtrières de tous les fauves. Je n’entends pas seulement nous procurer ainsi un troupeau de bétail. J’ai des vues plus hautes. Nous sommes ici ce que l’homme devrait partout se montrer, un agent supérieur de civilisation. Je veux donc essayer de réaliser votre cri à tous lors de votre premier coup d’œil jeté sur l’oasis, tenter d’en faire un petit paradis, amener à nous tous les animaux capables d’être élevés. Même les plus sauvages, si nous parvenons à prendre de très jeunes individus dans nos trappes, ne seront pas condamnés par moi à la mort tant qu’ils ne nous auront pas donné la preuve d’une férocité incorrigible. Cette lutte contre la sauvagerie des instincts aura son intérêt et sa moralité. Voulez-vous la tenter avec moi?
--Oui, oui, répondit en chœur toute la colonie.
--Alors, il faudra aménager un grand enclos derrière nos champs, dit Henri; heureusement que la clairière est vaste. Papa, ce serait bien amusant de faire l’éducation de quelques fauves. Je demande à vous aider à cela.
--Eh bien! dit Mme Rolfe, ton père et toi, mon cher Henri, vous serez les dompteurs de bêtes, car encore faut-il que nous nous partagions les fonctions, afin que rien ne périclite dans notre petit gouvernement. Que fera Franck?
--Il soignera le gîte des castors, dit M. Rolfe, et il préparera les peaux des plus vieux à mesure qu’elles entreront dans notre magasin; c’est là notre réserve pour l’avenir, notre richesse future: Franck aura donc le titre honorable de trésorier.
--Comme ces fonctions m’occuperont peu de temps, dit Franck, j’en réclame d’autres; vous parlez d’établir une ménagerie, et il n’a pas été question d’y mettre des volatiles et des oiseaux. Or, si Henri aime les daims, les loups et même... les moufettes, j’ai une prédilection pour la gent emplumée. Tous ces jolis chanteurs qui nichent dans les arbres me plaisent plus que les bêtes à poil. Je ne trouve rien de si drôle que le dindon sauvage avec son jargon bredouillant et sa démarche pataude, rien de si mignon que ces perruches à collier qui jacassent jusque sur le toit de notre case. Je voudrais, en un mot, être à la tête d’une basse-cour et d’une volière.
--Ce serait unir l’agréable à l’utile, dit Mme Rolfe, et je ne pense pas que le projet de Franck souffre d’objection, car il ne s’agira point, j’espère, de rendre prisonniers tous ces jolis hôtes de l’air, mais de les familiariser peu à peu avec nous, à la seconde génération, si la première ne se prête pas aux rapports de bon voisinage, et à les voir venir d’eux-mêmes quand on leur tendra le doigt.
--Oh! que ce sera gentil! Quel plaisir! dirent Louisa et Mary en battant des mains.
--C’est bien ainsi que je l’entends, répondit Franck, qui fut, séance tenante, promu à l’office de grand oiselier.
--Et moi aussi, dit Mme Rolfe, j’ai mon projet: je veux rassembler dans une sorte de jardin botanique toutes les plantes, et même tous les arbres qui offrent une particularité curieuse pour expérimenter ce que pourra, en faveur de leurs qualités, une culture raisonnée... et enfin pour servir aux besoins de notre colonie. Je me nomme donc de ma propre autorité jardinière en chef, en déclarant humblement que je ne refuse les services de personne.»
Chacun s’offrit du meilleur cœur, et la soirée finit trop tôt au gré de tous les colons, ravis de tant de sujets offerts à leur activité.
Henri réussit le premier à faire une capture: ce fut un couple d’écureuils gris qu’il prit au fond de leur trou sur un arbre. On les mit dans une grande cage, et ils devinrent bientôt si familiers qu’ils prenaient des noix et des fruits dans les mains de Mary et de Louisa. Ces petites bêtes n’étaient d’aucune utilité, il est vrai, mais elles égayaient l’intérieur de la case et semblaient promettre un heureux succès aux autres tentatives de domestication. C’était un plaisir de les voir aller et venir sur le petit tronc d’arbre qui garnissait leur cage de roseaux, et même trotter sans crainte sur la table pendant qu’on dînait, dérobant avec mille singeries un morceau dans chaque assiette, et s’asseyant gravement sur l’épaule de Franck pour grignoter leur prise.
Peu de temps après, ce fut le tour de Franck. Depuis quelque temps, il guettait une bande de dindons sauvages qui se risquaient parfois jusqu’au bord de la clairière. Dans l’espoir d’en prendre quelques-uns vivants, il avait construit, d’après les conseils de Cudjo, une sorte de piège connu en Amérique sous le nom de trappe de bois. L’invention est des plus simple. Le piège se compose de barreaux fendus, semblables à ceux que Cudjo employait pour ses clôtures; on les place l’un sur l’autre, de manière à former un trou carré, comme on ferait avec un grillage. A la hauteur d’une clôture ordinaire, d’autres bâtons plus gros sont disposés de façon à empêcher les dindons de sortir une fois entrés. Mais ces barreaux ne sont pas assez rapprochés pour obscurcir l’intérieur de la trappe, et rendre ainsi son abord inquiétant. La disposition de l’entrée rappelle celles des pièges à rats. On sait que ces bestioles y peuvent pénétrer facilement, mais qu’il leur devient impossible d’en sortir.
A force d’essais répétés, Franck était parvenu à imiter le gloussement des vieux dindons d’une façon si naturelle, qu’à distance on pouvait s’y méprendre. Il réussissait, par ce moyen, à faire arriver les dindons sauvages tout près de son piège, mais les graines et les racines que celui-ci contenait n’étaient pas assez tentantes pour les résoudre à y entrer. Alors, le chasseur de volatiles eut recours à un expédient qui devait réussir, ou sinon, montrer que toute cette peine était inutile. Il avait tué un dindon avec son arc; il le mit dans la trappe et l’y posa de façon qu’il parût encore vivant et occupé à manger des graines; puis il se retira à quelque distance dans les broussailles et se mit à glousser de son mieux.
Trois gros volatiles parurent bientôt, sortant avec précaution de la feuillée. Comme tous les dindons sauvages, ils s’avançaient le cou tendu, à la manière de l’autruche. Enfin, ils s’approchèrent du piège, et, y voyant un être de leur famille occupé à s’y sustenter, ils tournèrent autour de la clôture pour en trouver l’entrée. Franck épiait tous leurs mouvements, le cœur battant d’émotion. Son anxiété ne dura pas longtemps; les trois dindons se précipitèrent sans hésiter dans cette sorte d’entonnoir et pénétrèrent ainsi dans la trappe. Franck s’élança de sa cachette et ferma l’entrée du piège. Il saisit les volatiles à travers les barreaux, les attacha par les pattes, puis il les tira du piège, rajusta le tout, rétablit sur ses pieds le dindon qui lui servait d’amorce et revint en triomphateur. Il n’eut qu’un regret, c’est que ces trois volatiles, les premiers qui entrèrent dans la basse-cour, déjà aménagée par Cudjo, se trouvèrent être de vieux coqs.
Le jour suivant, Franck répara ce désagrément par une capture magnifique. Comme il allait visiter sa trappe avant le lever du soleil, il aperçut de loin un dindon vivant, entouré de petits, qui, dans le demi-jour, lui apparaissaient comme autant de perdrix. Bientôt il reconnut, avec une joyeuse surprise, que c’était une nombreuse couvée de dindonneaux qui avaient suivi leur mère dans la trappe. Les petits étaient, les uns dedans, les autres dehors, car ils passaient aisément à travers les barreaux, tandis que leur mère s’efforçait en vain de sortir du piège. La couvée était en émoi de voir la captivité de la mère et s’agitait en criant autour d’elle.
Craignant de voir fuir la plupart des petits, s’il s’approchait seul, Franck revint à la case pour demander de l’aide. M. Rolfe, Henri et Cudjo le suivirent emportant plusieurs couvertures et la banne du chariot. Ils s’avancèrent avec précaution, car cette capture était importante, suffisante qu’elle était à peupler la basse-cour. Lorsqu’ils furent près du piège, ils se séparèrent, chacun tirant de son côté. Puis ils entourèrent la trappe complètement, et tandis que les oiseaux cherchaient à s’éparpiller en divers sens, ils les enveloppèrent dans la banne et les couvertures, sans en laisser échapper un seul. En un tour de main ils eurent la dinde et dix-huit petits. Quel beau coup!
Alléché par ce succès, Franck tendit encore son piège, y plaça un des trois premiers dindons qu’il avait pris, et l’attacha par la patte à l’un des barreaux. Il en prit plusieurs autres de cette façon; mais les oiseaux finirent par dévoiler la malice et par rester au fond des bois. N’importe! la basse-cour était bien peuplée: les petits s’y acclimataient, et les vieux eux-mêmes savaient bien réclamer leur part des graines que Mary et Louisa venaient leur distribuer deux fois par jour en puisant dans leurs tabliers retroussés.
La volière se peupla également. Franck avait découvert que l’écorce de l’ilex opaca, houx américain, macérée dans l’eau et bien préparée, donnait de la glu excellente; il s’en servit comme le plus habile oiselier, et il fut si confiant dans son succès qu’il se mit tout de suite à employer ses moments de loisir à construire une grande cage, divisée en compartiments, afin que chaque sorte d’oiseau eût son chez soi bien distinct. Il fut si empressé de bâtir cette maison, encore sans habitants, qu’il en négligea son pipeau, sur lequel cependant il commençait à dire tous les airs qui chantaient dans son souvenir, et même à en inventer quelques autres que lui suggéraient les roulades harmonieuses partant de tous les arbres de l’oasis.
Cette confiance fut récompensée peu de temps après; la volière reçut des hôtes nombreux: des oiseaux rouges ou rossignols de Virginie, des geais bleus, des orioles et deux sortes de colombes. Il y avait aussi plusieurs perroquets de la Caroline auxquels Franck apprenait en grand secret à prononcer le nom de ses deux sœurs, puis un oiseau très rare, connu des Indiens sous le nom de wakon. C’était l’oiseau de Paradis d’Amérique.
La cage renfermait aussi un grand nombre de petits oiseaux au brillant plumage: l’oiseau vert, le rouge-gorge, le coq des bois, le petit oiseau bleu, couleur du temps comme celui des contes de fées, le bouvreuil aux ailes rouges, le troupiale à la tête orangée. Cette dernière espèce émigrait dans la vallée en compagnies nombreuses.
Enfin une cage à part était habitée par un locataire qui certes, à en juger par l’apparence, n’était pas digne d’avoir le privilège d’une demeure séparée. Il était de couleur grisâtre, assez semblable à un hochequeue, avec de longues pattes noires sans grâce, sans beauté, aussi vulgaire qu’un moineau franc. Mais dès qu’il ouvrait son bec noir et que son gosier couleur de plomb laissait échapper quelques notes, on oubliait la triste apparence de son plumage. Les ailes brillantes du perroquet, la forme gracieuse de l’oriole, du geai bleu et même du wakon, n’attiraient plus l’attention. On oubliait tout pour jeter sur le musicien un coup d’œil d’admiration. En continuant à l’écouter, on s’apercevait qu’il imitait tous les sons qui se faisaient entendre autour de lui. Quand un autre oiseau commençait à chanter, l’artiste emplumé saisissait pour ainsi dire le filet de notes qui s’échappait de son gosier, et reprenant l’air sur un ton plus élevé, le variant par des modulations exquises, il réduisait au silence son émule vaincu. C’était l’oiseau moqueur, le rossignol américain. Franck ne pouvait l’entendre sans avoir envie de casser le pipeau sur lequel il s’efforçait en vain de l’imiter. C’eût été d’ailleurs grand dommage, car Franck devenait habile à manier cette flûte rustique et il charmait la colonie des accents qu’il en savait tirer.
Tandis que Franck augmentait sa collection d’oiseaux, Henri ne demeurait pas en arrière pour les quadrupèdes; il n’avait pas moins de cinq espèces d’écureuils en cage: le gris, le noir et le rouge, qui perchent sur des arbres, et deux variétés de terriers dont l’une avait été prise à l’entrée du désert, parmi les racines de l’artemisia. C’était une jolie petite bête rayée comme un zèbre et guère plus grosse qu’une souris. Cet animal était le favori des deux petites filles; il dormait sur leurs genoux, se fourrait dans leurs poches, et leur donnait tant de distractions qu’on était obligé de le leur enlever pendant les heures d’études. Il était alors confié à Cudjo, qui le mettait dans sa veste en disant dans son naïf langage:
«Ni petite ni grosse bête n’empêcherait Cudjo d’être attentif lorsqu’on lui apprend de si belles choses.»
Et Cudjo ruminait si bien ses leçons en travaillant de ses mains, qu’il commençait à mériter vraiment ce surnom de docteur, qu’Henri et Franck lui donnaient en se jouant.