CHAPITRE VII
LE PARADIS FERMÉ
Le chariot arriva auprès des cotonniers à une heure après midi. Il ne fut pas question de s’avancer plus loin ce jour-là, la traite ayant été longue et pénible. Mme Rolfe et les enfants furent amenés sur la plateforme, coupée en précipice, d’où la vue plongeait sur le vallon boisé, et un même cri sortit de toutes les poitrines:
«C’est un Paradis!
--Oui, mais comment y pénétrer? demanda la mère de famille, toujours prudente; le roc me semble coupé à pic aussi loin que ma vue puisse s’étendre, et entre ces éboulements de rochers que je vois là-bas, peut-être sera-t-il impossible de pratiquer un passage.
--Oh! maîtresse, dit Cudjo, fiez-vous aux bêtes qu’auront attirées ces pâturages; elles se seront frayé quelque chemin, et, à force de chercher, nous le trouverons bien.»
Le jour suivant, en effet, Robert Rolfe et le nègre se mirent en quête d’un passage; ils firent plusieurs milles sur le bord de l’escarpement; à leur grande surprise, ils ne trouvèrent partout que l’obstacle invincible d’une roche coupée à pic, et ils commençaient à craindre que ce paradis tentateur ne fût inaccessible et que son aspect fleuri ne fût bon qu’à les désespérer.
Enfin, à l’extrémité de la pente et creusée en circuit dans le précipice même, Cudjo découvrit un défilé dont le sentier battu portait la trace du passage de divers animaux. Après s’être assurés qu’il descendait en tournant jusqu’au niveau de la vallée, le maître et le serviteur retournèrent au camp de saules et des cotonniers, à l’ombre desquels la jeune famille attendait le résultat de ce voyage de découvertes. La joie fut grande ce soir-là, et le lendemain, au point du jour, tout le monde était prêt à se mettre en route. Lorsque le wagon fut arrivé à l’entrée du défilé, on l’arrêta; malgré les instances de Franck et d’Henri, qui désiraient descendre tout de suite dans la vallée, leur père leur représenta qu’ils devaient rester les gardiens de leur mère et de leurs deux petites sœurs pendant que lui et Cudjo iraient visiter l’oasis. Il ne fallut rien de moins aux jeunes garçons que cette mission filiale pour leur faire sacrifier sans regret le plaisir d’être des premiers à fouler les frais gazons de la vallée.
Robert Rolfe et Cudjo descendirent donc, la carabine à l’épaule, la hache à la main; cette dernière précaution fut justifiée par la peine qu’ils eurent à pénétrer dans les bois du vallon; tous les arbres étaient liés entre eux par un inextricable fouillis de lianes et de buissons luxuriants; néanmoins quelques passages, frayés par les animaux sylvestres, témoignaient que ces bois étaient fréquemment visités par eux.
En suivant la piste qu’ils avaient tracée, Rolfe et Cudjo arrivèrent sur les bords du ruisseau. L’eau étant très basse, une partie de son lit se trouvait à sec. C’était une excellente route pour le chariot, car ils avaient vérifié jusque-là qu’en usant de quelques précautions il était possible de lui faire descendre le défilé. A environ trois milles de la partie basse de la vallée, ils trouvèrent un endroit où la forêt s’éclaircissait et s’obstruait moins de broussailles.
Sur la rive droite du ruisseau, le terrain s’élevait doucement; il était couvert d’un frais herbage, de gazon, de fleurs. Quelques arbres plantés çà et là donnaient l’illusion d’un jardin anglais savamment distribué. A l’approche des deux explorateurs, plusieurs animaux épouvantés s’enfuirent dans les fourrés d’alentour.
Le chef de famille décida que ce serait là qu’on établirait le camp, c’est-à-dire qu’on s’y installerait tout le temps nécessaire aux préparatifs d’une longue route.
Moins de trois heures après, le chariot s’arrêtait au milieu de la clairière. Laissés en liberté, le cheval et le bœuf s’enfonçaient à plein ventre dans le pacage épais. Les enfants jouaient sur la pelouse, à l’ombre d’un magnolier touffu, admirant la familiarité avec laquelle les perruches curieuses et les perroquets babillards s’approchaient d’eux. Ces oiseaux étaient si émerveillés de voir d’étranges créatures dont la forme leur était inconnue qu’ils oubliaient d’en avoir peur, et se perchaient sur les branches les plus rapprochées pour les regarder et se communiquer leurs impressions par un jacassement des plus drôles.
Tout est symptôme à qui sait observer. Mme Rolfe induisit de cette absence de crainte chez des animaux aussi farouches que cette retraite ombreuse devait être ignorée des tribus indiennes qui parcourent le désert, et elle fit partager à son mari sa sécurité à cet égard.
La fin du jour approchait. On résolut de se livrer au repos, la journée ayant été assez pénible. Il avait fallu remuer des pierres, établir de petites digues pour permettre au wagon de traverser le ruisseau, et, pour lui faire passer la forêt, on avait dû se livrer à un large abattis de branches et de broussailles. On avait donc gagné de prendre un souper réparateur avant de dormir. Bientôt Cudjo fit un feu sur lequel il établit une crémaillère de coureur de bois; elle consiste en deux bâtons fourchus fichés en terre, de chaque côté du foyer, avec une longue perche placée horizontalement sur les deux fourches.
En peu de temps, la chaudière fut pleine d’une eau limpide qui ne tarda pas à bouillir pour recevoir la poudre de café; la table, c’est-à-dire la grande caisse, était dressée et couverte des assiettes, des tasses et des couverts d’étain. Assis autour du feu, chacun attendait que la venaison fût cuite à point; suspendue au-dessus du brasier ardent au moyen d’une corde, elle tournoyait sur elle-même par un simple mouvement et rôtissait aussi bien que si elle eût été attachée au tournebroche du meilleur modèle.
Tout à coup l’attention des voyageurs fut éveillée par un bruit sortant des bois qui longeaient la clairière. C’était un bruit de feuilles mortes craquant sous le sabot de quelque animal. Bientôt trois grosses bêtes sortirent du fourré, avec l’intention évidente de traverser l’espace découvert.
Au premier coup d’œil. Robert Rolfe les prit pour des daims. Chacun de ces animaux portait une paire d’andouillers branchus; mais leur grande taille les distinguait de toutes les espèces qu’il connaissait Un d’eux était presque aussi grand qu’un cheval. Quelle différence avec ces daims roux ou fauves que l’on rencontre dans les parcs et les bois de l’ancien continent! C’étaient des élans... le grand élan des Montagnes-Rocheuses.
En sortant du taillis, ils marchaient de front, de cette allure fière qui témoigne de la confiance que leur inspirent leur haute taille et l’armure redoutable qu’ils portent sur la tête et dont l’effet est si terrible sur leurs ennemis. Enfin ils aperçurent le chariot et le feu du campement, objets inconnus jusqu’alors. Ils s’arrêtèrent soudain, secouant la tête, aspirant l’air, et continuèrent de tout examiner avec une visible expression de surprise.
«Maintenant ils vont s’enfuir, dit Robert Rolfe à l’oreille de Cudjo; dans un moment ils courront à toutes jambes, et ils seront hors de portée de ma carabine. Ne ferais-je pas bien de me glisser le long de ce buisson, afin d’être plus près d’eux pour tirer?
--Oh! oui, maître, répondit le nègre. Quelle pitié, s’ils échappaient! Ils sont gras comme lard.»
A la grande surprise de tous, au lieu de retourner du côté des bois, les élans firent encore plusieurs pas en avant, et s’arrêtèrent de nouveau, humant l’air et secouant la tête; c’est que la plupart des bêtes de l’espèce des antilopes et des daims ne manquent jamais de s’approcher d’un objet nouveau pour eux. Le chariot, avec sa toile blanche, semblait être le principal attrait pour la curiosité des élans. Comme Robert Rolfe espérait qu’ils finiraient par s’approcher tout près, il voulut en tenter l’expérience et recommanda le silence à tout le monde. Cudjo prit dans chacune de ses mains le museau d’un des chiens, afin de les empêcher de donner de la voix.
Les élans, rassurés par l’immobilité générale, s’avancèrent de nouveau et se prirent à regarder autour d’eux de leurs grands yeux étonnés; alors le chef de la bande se trouva à portée de carabine. Robert Rolfe n’en attendit pas davantage: il visa à l’endroit qu’il supposa le plus près du cœur et lâcha la détente.
«Manqué!» s’écria-t-il le premier avec dépit en voyant les trois bêtes sauter sur place et s’enfuir au plus vite, non pas en galopant à la manière des daims, mais d’un trot allongé dont l’allure était aussi accélérée que le galop d’un bon cheval.
Cudjo lança les chiens, qui coururent sus à ce noble gibier en aboyant de tout leur gosier; bientôt les uns et les autres furent hors de vue; mais on entendit le bruit des feuilles foulées et le tapage de la poursuite à travers le fourré épais.
«Maître, les suivons-nous, demanda Cudjo en serrant les dernières boucles de ses guêtres.
--Ce serait sans doute prendre une peine inutile; Castor et Pollux en seront pour leur chasse; les élans leur feront voir du pays. Il vaut mieux siffler nos pauvres chiens, qui se surmèneraient inutilement.»
Mais à ce moment même, la voix de Castor et de Pollux passa de l’aboiement à des hurlements de fureur, comme s’ils eussent été engagés dans un combat acharné.
«Maître, s’écria Cudjo, la bête en tient; votre balle est logée; braves chiens se battent en nous attendant.
--Allons, Cudjo! et vous, enfants, restez auprès de votre mère et veillez sur elle.»
Robert Rolfe et Cudjo traversèrent la clairière au pas de course, non sans pouvoir observer, à leur entrée dans le fourré, que les feuilles étaient tachées de sang. Ils foncèrent, à la façon des sangliers, à travers d’épaisses broussailles dont les épines enchevêtrées s’accrochèrent à la veste de Cudjo et l’arrêtèrent un moment. Dépité de se voir devancé par son maître, le nègre se débattit; mais ses mouvements ne servirent qu’à emmêler dans sa chevelure crêpue les liens épineux qui l’enlaçaient, et, pendant qu’il se débattait contre ce misérable obstacle, son maître prenait de l’avance et arrivait sur le terrain de la lutte.
L’élan était agenouillé et se défendait avec ses cornes, tandis que l’un des chiens, Castor, hurlait de douleur, étendu par terre.
Encore propre au combat, Pollux s’efforçait de prendre l’animal par derrière; mais l’élan tournait en cercle sur ses genoux comme sur un pivot, présentant toujours ses cornes du côté de l’attaque.
Robert Rolfe craignit que son dernier chien ne fût sacrifié comme Castor; sans trop viser, il s’empressa de tirer et courut sus à l’animal pour l’achever à coups de crosse. Il frappa de toutes ses forces en visant la tête, mais il manqua de justesse, et, emporté par cet effort, il tomba juste entre les deux cornes de l’élan. Dans cette périlleuse situation, il lâcha sa carabine, saisit les cornes par leur extrémité et tenta de se dégager.
Il n’en eut pas le temps. L’animal se dressa en pieds, et d’un vigoureux coup de tête lança son assaillant en l’air. Par bonheur, Robert Rolfe ne retomba pas sur le sol, où il eût été infailliblement piétiné, mais sur un épais réseau de branches basses et de buissons, auquel il se retint sans lâcher prise. Ce fut ce qui le sauva. L’élan bondissait au-dessous de lui, étonné de ne pas écraser sous ses pieds son nouvel ennemi. Celui-ci ne faisait aucun mouvement, attentif qu’il était à cette scène de fureur. Pollux continuait son attaque, mais intimidé sans doute par la défaite de Castor qui gémissait tout bas sur son lit de broussailles, il se bornait à mordre l’élan lorsqu’il pouvait le prendre en flanc.
Enfin Cudjo apparut et se mit à rouler des yeux blancs lorsqu’il aperçut la carabine de son maître. Celui-ci n’eut pas le temps de crier à son serviteur qu’il était en lieu de sûreté; l’élan venait d’apercevoir le nouveau venu et se ruait sur lui avec un mugissement de sombre fureur.
M. Rolfe trembla pour son fidèle serviteur; le nègre n’avait en mains, pour toute arme, qu’une lance indienne qu’il avait ramassée dans le désordre du camp abandonné, et son maître ne pensait pas que cette lance fût capable de repousser une attaque aussi impétueuse. D’ailleurs, voyant Cudjo arrêté, M. Rolfe pensa qu’il était paralysé par la terreur; il s’empressa donc de descendre de son arbre pour venir opérer une diversion, fût-ce au risque de sa vie; mais il n’eut pas le temps de venir au secours du nègre, tant l’action fut prompte.
Quand les cornes de l’élan, lancé à toute vitesse, furent à deux pieds de la poitrine de Cudjo, celui-ci sauta lestement derrière un arbre que l’animal dépassa dans sa furie. Ce mouvement avait été si brusque que M. Rolfe crut Cudjo renversé; mais, au même instant, il l’aperçut enfonçant sa lance dans les flancs de l’élan. Jamais matador, dans toute l’Espagne, n’aurait fait un pareil coup avec plus d’adresse.
Quand M. Rolfe arriva au lieu de cette scène, il trouva l’élan en proie aux dernières convulsions de l’agonie, et Cudjo considérant sa victime d’un air triomphant.
«Maître, dit-il, ces maudites cornes ne fendront pas la poitrine de Pollux comme elles ont éventré notre pauvre Castor.»
Malgré la défense de son père, Henri arriva dans ce moment, attiré par le bruit de la lutte. Il avait obtenu de sa mère la permission de pousser en avant pour en suivre les péripéties; Mme Rolfe, inquiète de savoir son mari aux prises avec un gibier si bien armé, n’avait pas su résister aux instantes prières d’Henri, qui lui avait juré d’être prudent et de n’apporter qu’à distance l’aide de sa carabine.
Ce secours n’étant plus nécessaire, le jeune garçon s’extasia sur la belle prise qui gisait à terre et regretta tout haut de n’avoir pas assisté aux divers incidents de la chasse. L’œil d’Henri étincelait et ses mains se crispaient involontairement autour du canon de sa carabine.
Robert Rolfe regardait son fils avec émotion, et pendant que Cudjo retournait au camp pour y chercher les instruments nécessaires à dépecer l’élan, trop lourd pour pouvoir être transporté à bras, il saisit ce moment de solitude pour dire à Henri:
«Mon cher enfant, nous éprouvons, toi et moi, une impression bien différente. Tu aurais voulu participer à la mort de cette pauvre bête, et moi je déplore que notre premier acte dans cette solitude bénie ait été un acte de sang. La nécessité de soutenir vos existences m’y a forcé, mais je ne veux pas que tu croies que cela ait été de gaieté de cœur. Dans notre vie d’aventures, qui est, à proprement parler, le combat pour l’existence, nous sommes obligés de faire la guerre à une foule d’êtres innocents, mais je souhaiterais que vous fussiez bouchers malgré vous, et que vous ne prissiez jamais plaisir à détruire.
--Oui, père, répondit Henri en tendant la main à M. Rolfe, et je vous remercie de la leçon, elle me servira. Je serais honteux de devenir cruel, et je crois que la passion de la chasse, qui m’est venue après mon succès avec le bigorne, aurait pu me pousser dans cette voie. Je ferai comme vous, je chasserai pour trouver notre vie, et ainsi je resterai digne d’être le fils d’un si bon père et d’une mère si tendre, car maman m’a déjà fait ses observations à ce sujet, mais si doucement!... Vous savez comment elle gronde.»