CHAPITRE VIII
UNE ÉTRANGE PROPOSITION
Dès le lendemain matin, la grosse affaire fut de préparer les mille livres de viande qu’avait fournies l’élan, et qui pouvaient suffire à un assez long voyage. La petite colonie n’avait pas une assez grande provision de sel pour conserver tant de viande; ce fut Cudjo qui proposa d’obvier à cet inconvénient par le procédé qu’emploient les Espagnols dans le pays du Nouveau-Monde, où le sel est une denrée coûteuse. Cette méthode, qui consiste à faire sécher la viande, est employée aussi par les trappeurs et les chasseurs pour conserver les buffles ou les animaux qu’ils ont tués. La viande ainsi préparée prend le nom espagnol de tasajo.
Robert Rolfe et ses fils se mirent à l’œuvre sous la direction de Cudjo, qui alluma d’abord un grand feu dans lequel il jeta beaucoup de branches de bois vert fraîchement coupées. La flamme s’éleva lentement enveloppée d’un lourd nuage de fumée. On planta plusieurs pieux autour du feu, et on établit un système de cordes de l’un à l’autre; les quartiers de l’élan, coupés en bandes de chair, furent exposés sur ces cordes à la fumée, de manière à en subir l’action et celle du feu, sans cuire cependant. Au bout de trois jours, cette énorme provision de viande fraîche fut convertie en tasajo capable d’être transporté au loin sans danger de se gâter.
Pendant ces trois jours, personne ne s’éloigna du camp, bien qu’il eût été facile de se procurer beaucoup d’autre gibier en allant à la chasse; mais, comme celui qu’on préparait devait suffire à tous les besoins du voyage, Robert Rolfe tenait à ce qu’on ne fît pas de massacre inutile. Ensuite, il ne fallait pas diminuer la précieuse provision de poudre; enfin, Cudjo avait découvert dans le bois des traces d’ours et de panthères.
Afin d’empêcher ces dangereux importuns de voisiner près du camp, on l’entourait chaque soir d’un cercle de feux; mais, pendant le jour, la sécurité était complète dans le jardin anglais de la vallée; Louisa, qui renaissait peu à peu au bonheur, se roulait avec Mary sur le gazon semé de fleurs, et l’on ne parlait plus que de la proximité du départ, tout en regrettant un peu de quitter l’asile fleuri de l’oasis pour se lancer de nouveau dans le désert. Du moins, on le quittait dans les meilleures conditions possibles; le cheval et le bœuf avaient déjà repris de l’embonpoint dans ces gras pâturages, et leur vigueur était revenue.
Vers la fin du troisième jour, la chair de l’élan était aussi sèche que des copeaux. On la paqueta, et elle fut logée dans les coffres du chariot. Pour fêter l’heureuse fin de ces préparatifs, l’on devait manger au souper un superbe dindon sauvage, pesant bien vingt livres, et que Cudjo avait abattu à l’entrée de la clairière, où cet animal était venu se pavaner à la tête d’une troupe de ses congénères.
Très fier de sa prise, Cudjo la regardait rôtir au bout d’une corde et prendre des teintes blondes qui affriolaient déjà la convoitise des enfants, lorsqu’un étrange cri retentit dans la forêt. D’abord il partit d’assez loin, mais il se rapprocha peu à peu. C’était comme le en d’un animal fuyant sous l’empire de la crainte et de la douleur.
M. et Mme Rolfe, qui causaient entre eux de leur prochain départ, abandonnèrent leur conversation pour regarder autour d’eux et questionner Cudjo sur la nature de ce bruit.
«On dirait, dit le nègre, inquiet lui aussi, que c’est le beuglement d’un bœuf. Voilà Pompo là-bas. Où est son camarade?... Ah! voyez, maître, Pompo est agité, il se dresse. Quelque malheur est arrivé à notre bœuf.»
Robert Rolfe, Franck et Henri saisirent leurs carabines; Cudjo s’arma de sa lance indienne, Pollux vint se placer à côté de son maître, tandis que Castor, qui gisait sur un coussin à terre, le corps entouré de bandages, gémissait douloureusement de ne pouvoir être d’aucun secours.
Une fois encore le cri de détresse se fit entendre accompagné du bruissement des feuilles mortes piétinées dans le fourré par quelque gros animal; les oiseaux s’envolèrent effrayés; Pompo hennissait et tremblait de tous ses membres; Mary et Louisa, que Mme Rolfe cachait dans son sein, jetaient des cris d’effroi.
Enfin le bœuf apparut à l’entrée de la clairière. Il n’était pas poursuivi comme tous l’avaient supposé, mais atteint déjà par une bête féroce dont les griffes serraient son cou. D’abord on aurait dit que cette masse de poils bruns et épais faisait partie du bœuf lui-même, tant elle était étroitement attachée à son corps; cependant on put bientôt distinguer les griffes allongées, les membres courts et musculeux d’une terrible créature. Sa tête était penchée sur la gorge du bœuf, dont la peau, déchirée en plusieurs endroits, était toute tachée de sang. La bouche du fauve était fixée sur la veine jugulaire et en suçait largement le sang.
En sortant du fourré, le bœuf ne galopait plus que lentement et il beuglait avec moins de force que dans la forêt; la pauvre bête essayait de gagner le camp, mais elle était à bout de forces et elle tomba comme une masse, au milieu de la clairière, en poussant un râle d’agonie.
La bête fauve, surprise, fit un bond, et M. Rolfe reconnut en elle le terrible carcajou. Apercevant de nouvelles proies, le carcajou se ramassa sur lui-même pour s’élancer au milieu du groupe que formaient Mme Rolfe et les deux petites filles. La détonation de trois carabines se fit entendre en même temps; mais le père et ses fils avaient été trop émus pour bien viser, et quand la fumée se fut dissipée, le carcajou apparut de nouveau, arrêté par ce bruit inattendu, mais prêt à s’élancer, car ses yeux étincelaient et son muffle rouge était tiré par une convulsion qui montrait deux rangées de dents affilées.
Robert Rolfe se précipita en avant, le couteau à la main. Cudjo, cependant, fut plus prompt; le fer de sa lance brilla en l’air comme un jet de lumière et s’enfonça dans la crinière épaisse du monstre. Le carcajou poussa un rugissement, mais sa gorge était traversée. Néanmoins il put encore se dresser, saisir le dard qui le pénétrait et forcer Cudjo à lâcher sa lance en le menaçant de ses griffes. Avant que le nègre fût renversé, M. Rolfe avait saisi un pistolet à sa ceinture et visé la bête à la poitrine. Le coup était mortel. La bête velue roula à terre en se tordant dans les angoisses de l’agonie.
La petite colonie était sauvée, mais l’espoir de sortir de l’oasis était à jamais perdu!
Le cheval, en effet, était incapable à lui tout seul de traîner le chariot, et quand même la famille Rolfe se fût résolue à traverser le désert à pied, Pompo n’aurait pas suffi à porter les provisions et l’eau nécessaires. D’ailleurs, comment réussir à faire ce terrible voyage avec une femme et deux petites filles qu’il fallait porter dans toute promenade un peu longue? Plus Robert Rolfe agitait devant Mme Rolfe les alternatives difficiles où la perte de la moitié de leur attelage les jetait, plus il trouvait la situation désespérée.
«Aucun être humain ne viendra à notre secours, disait-il. Peut-être le pied de l’homme n’avait-il jamais foulé l’herbe de ce vallon avant que nous y eussions pénétré.
--Le moindre parti des chasseurs que le hasard amènera près de la montagne découvrira notre vallée, répondit sa femme.
--Elle est si étrangement creusée dans la plaine, et si cachée, sauf du point de vue des cotonniers, qu’ils peuvent explorer la montagne sans soupçonner une oasis si près... Comme seconde chance de hasard, nous ne devons pas compter sur le passage de quelque caravane de commerçants. Le désert environnant est gardé par la soif, et la montagne est trop au sud pour que les trafiquants des prairies en suivent les sentiers.
--Mais ne sauriez-vous, avec l’aide de Cudjo, démolir le chariot trop lourd et construire avec les matériaux une voiture plus légère que Pompo pourrait traîner?
--Oui, s’écria M. Rolfe, c’est là notre seul moyen de salut, mais avant de l’embrasser, j’irai demain reconnaître la route dans les deux directions.»
Le lendemain matin, le père de famille partit à cheval, chargé d’autant de vivres et d’eau qu’il en pouvait porter. Après un tendre adieu aux siens, il se dirigea vers l’ouest et suivit cette route pendant un jour et demi sans avoir jamais devant lui, à l’extrême horizon, qu’une plaine de sable. Cependant il n’avait pas fait beaucoup de chemin, ne s’étant avancé qu’à travers des sillons et des monticules de sables mouvants où Pompo enfonçait à chaque pas jusqu’aux genoux. Dans l’après-midi du second jour, il renonça à son entreprise, craignant déjà de ne plus retrouver la piste de la vallée. Il parvint pourtant à regagner l’oasis; mais au retour, lui et Pompo étaient excédés de fatigue et morts de soif.
La petite colonie accueillit M. Rolfe avec des transports de joie qu’il reçut d’un air sombre. Les nouvelles qu’il apportait étaient désespérantes; le bonheur qu’avait sa famille à le retrouver lui perçait le cœur.
Un jour se passa pendant lequel Robert Rolfe ne put que se remettre de sa lassitude et apprendre en peu de mots à sa femme le résultat de son expédition. Assis sur un tronc d’arbre auprès du feu, il gardait le silence en pesant, amèrement, à part lui, le sombre avenir auquel étaient voués tous les êtres qu’il aimait, lorsqu’il sentit une main légère qui touchait son front appesanti, et il vit sa femme assise auprès de lui sur le tronc d’arbre, et qui le regardait en souriant avec une sorte de tendre gaieté.
Il secoua la tête comme pour faire entendre que les efforts de sa douce consolatrice seraient vains cette fois; mais Mme Rolfe ne perdit pas courage, car elle répondit à la muette interrogation des yeux de son mari:
«Ne trouvez-vous pas, mon cher Robert, que nous sommes ici au milieu d’un site ravissant?»
Et son bras s’étendit comme pour embrasser tout le paysage environnant. Les yeux de Robert Rolfe se reposèrent sur ce riant tableau.
C’était, en effet, un lieu de délices. La clairière ouverte avec son gazon fleuri où se jouaient les derniers rayons du soleil; le feuillage de la forêt, revêtu des teintes rousses de l’automne; les collines lointaines, formant contraste par la couleur sombre des cèdres et des pins; plus haut, les sommets blancs de neige perçant l’azur du ciel et prêtant une délicieuse fraîcheur à l’atmosphère, tous ces plans formaient un paysage enchanteur.
«Oui, ma chère Ellen, dit Robert Rolfe, cette oasis est un séjour délicieux.
--Alors, reprit-elle, pourquoi serions-nous si inquiets de ne pouvoir le quitter?
--Pourquoi? répéta machinalement Robert Rolfe, étonné de cette ouverture.
--Oui, pourquoi? Nous sommes à la recherche d’une habitation, d’un mode de vie qui nous permette d’élever notre jeune famille. Nous pensions l’avoir trouvé avec l’aide du bon Mac Knight; la destinée en a décidé autrement. La petite orpheline qui nous est restée de ce désastre ne saurait être plus chérie, mieux soignée par ses parents de Los Mimbres qu’elle ne le sera par nous, et vous savez que je ne la leur aurais pas abandonnée volontiers. Partir avec des moyens de transport insuffisants serait exposer tous nos chers enfants à subir de nouveau les angoisses dont ils ont souffert, et même à ce prix, êtes-vous sûr que nous atteindrions enfin le but de notre voyage?... Je le répète, que demandions-nous? Une habitation et les moyens d’exister; cette oasis nous offre un domaine splendide qui nous appartient à titre gratuit. Pourquoi ne nous établirions-nous pas ici?
--Mais, ma chère Ellen, comment vivrez-vous dans cette solitude, vous qui avez été élevée avec tant de délicatesse et qui possédez toutes les qualités que le monde apprécie?
--Le monde! quel souci a-t-il de nous, et quel besoin avons-nous de lui? Nos enfants restent avec nous. Voilà notre monde, la société qui nous convient le mieux et qui doit nous suffire. Avons-nous été heureux dans le monde? Rappelez vos souvenirs, Robert. N’y avons-nous pas eu à supporter des attaques aussi cruelles et moins excusables que celles dont nous aurons à nous garder de la part des bêtes fauves de ces forêts? Quant à moi, j’ai goûté plus de bonheur depuis que nous en sommes réduits à vivre en famille qu’au milieu de la société où vous voudriez nous rejeter.
--Mais vous n’avez pas songé aux difficultés de l’existence au fond de ce désert!
--Pardonnez-moi; pendant votre absence, je n’ai pensé qu’à notre mode de vie dans cette oasis. Je suis persuadée qu’elle nous procurera toutes les choses nécessaires à la vie; quant au superflu, j’en ai peu de souci.»
Cette assurance réduisit les dernières résistances du père de famille. Jusque-là, l’idée de s’établir dans l’oasis ne s’était pas présentée à son esprit, puisqu’il ne s’était occupé que des moyens de s’en éloigner. Devant l’exposé que sa femme venait de faire, un changement soudain s’opérait dans les vœux de Robert Rolfe. Les durs traitements que les hommes civilisés lui avaient infligés, les revers de fortune, les déceptions accumulées, l’incertitude de l’avenir qui l’attendait à Los Mimbres après la mort de Mac Knight, tout contribuait à diminuer son désir de retourner dans le monde.
Il demeura quelque temps silencieux, calculant la possibilité de mener à bonne fin ce projet, et les chances que l’oasis présentait de nourrir convenablement sa petite colonie. La vallée était abondamment pourvue de gibier; on possédait trois carabines et, par bonheur, une grande quantité de munitions. Avant qu’elles eussent pu s’épuiser, on pouvait s’ingénier à trouver d’autre moyen de prendre le gibier. D’ailleurs, la vallée offrait des racines et des fruits propres à varier l’ordinaire. Mme Rolfe, qui avait des connaissances botaniques, chercherait quelles plantes potagères il serait bon de cultiver afin d’en améliorer la qualité; on avait donc tous les moyens d’existence désirables.
Plus Robert Rolfe roulait ces pensées dans son esprit, plus il devenait enthousiaste du projet de sa femme, qu’il communiqua à Cudjo avant d’en parler aux enfants. Ne fallait-il pas que le nègre pût improuver un avis qui le confinait dans une solitude et entravait ainsi l’entière liberté que son maître lui avait donnée?
«Moi libre! s’écria Cudjo lorsque M. Rolfe eut accompagné de cette objection l’annonce qu’il lui fit de son projet, moi libre d’empêcher installation ici, si je regrette le monde! Pas du tout. Cudjo esclave de votre bonheur, Cudjo content de ne pas voir d’autres blancs; content de rester ici. Cudjo chantera du matin au soir avec les perruches du bois. Il leur apprendra à parler, ce sera très drôle.»
Franck et Henri furent dans le ravissement d’avoir à embrasser une vie libre et solitaire.
Cependant, aucune résolution définitive ne fut prise ce jour-là; mais un événement imprévu qui survint dans la nuit vint déterminer la petite colonie à s’établir dans l’oasis, du moins jusqu’à ce qu’une chance favorable lui permît d’en sortir avec sécurité.