‹ Les Russes en Extrême-OrientChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE X

CHAPITRE X

1903

Les promesses d'évacuation.--Les travaux russes à Dalny, à Vladivostok, à Kharbine.--Création d'une lieutenance impériale.--La non-évacuation.--Les affaires de Corée.

C'était le 8 octobre 1903 que les Russes devaient rappeler leurs troupes et évacuer la Mandchourie; ils ne démentirent pas un instant leurs promesses, mais tous leurs actes semblaient prouver que leur intention secrète était d'y rester.

Les missions officielles se succédaient en effet rapidement en Extrême-Orient, montrant tout l'intérêt que le gouvernement russe portait à la Mandchourie; dans aucun pays du monde, on n'avait jamais vu tant de chargés de missions, et de tels chargés de mission! C'étaient les ministres eux-mêmes que l'Empereur envoyait en Extrême-Orient: on y vit le prince Khilkov, ministre des Voies et Communications; après le retour de M. Romanov, ministre adjoint des finances, ce fut M. Vitte lui-même, le plus important personnage de l'Empire, qui partit pour Port-Arthur et Vladivostok, puis le général Kourapatkine, ministre de la guerre, se rendit à son tour en Extrême-Orient. Les Japonais étaient bien en droit de supposer que toutes ces visites n'avaient pas pour seul but de hâter l'évacuation des trois provinces encore chinoises.

Dès son retour, M. Vitte écrivit son rapport féal à l'Empereur, où il dépeignit la situation exacte des travaux russes en Extrême-Orient. C'était, nous l'avons dit déjà, le programme même de l'expansion russe en Asie.

Toute la première partie avait trait à la Sibérie: le ministre y parlait avec admiration du Transsibérien, «dont l'importance, disait-il, est reconnue aussi bien à l'étranger qu'en Russie»; il célébrait la «magistrale voie du transit universel»; l'Extrême-Orient, grâce à la Russie, «allait sortir de son isolement», et la Russie devenait le facteur principal des relations entre l'Europe et l'Extrême-Orient.

Le rapport devenait ensuite un programme, lorsque le ministre parlait de l'achèvement de l'œuvre commencée et du perfectionnement qu'on devait nécessairement y apporter. Il réclamait une étude approfondie de la région forestière, l'élargissement de la colonisation, l'amélioration des voies carrossables, et la création «dans le plus bref délai possible» de la ligne du Transsibérien à Tachkent.

Pour lire la seconde partie du rapport, il était nécessaire d'oublier que les Russes avaient promis d'évacuer, dans un temps donné, les provinces de Mandchourie: on pouvait en effet douter de leur parole, quand on examinait les vastes projets de M. Vitte, incomplets pourtant, puisque le ministre se taisait sur un point et ne faisait pas la moindre allusion au projet du Transmongolien.

La conséquence principale à tirer du rapport était la suivante: l'œuvre entreprise par les Russes était loin d'être terminée, on n'était pas encore prêt pour une grande lutte en Extrême-Orient. Je puis le dire ici, car l'opinion que j'ai aujourd'hui est celle que j'avais hier; j'avais prédit à mes amis de Russie, qui riaient de moi tout bas, ce qui est arrivé cette année. J'avais plusieurs fois exprimé mes craintes dans des conférences faites à Paris et en province et dans des articles parus dans la Revue des Questions diplomatiques et coloniales et dans le Bulletin de l'Asie française.

Il s'agissait donc pour les Russes--le rapport féal le prouvait--de gagner encore du temps: ils se doutaient bien que les Anglais, les Américains et les Japonais réclameraient bruyamment, à la date fixée par la convention russo-chinoise, l'évacuation de la Mandchourie, mais ils pensaient sans doute pouvoir s'appuyer sur deux clauses de cette convention: les Russes ne devaient évacuer le territoire chinois que si rien d'anormal ne survenait dans la politique d'Extrême-Orient, et si la politique mondiale le permettait. Or, en 1903, les Khounkhouzes, par leurs méfaits, donnaient aux Russes de bonnes raisons pour rester en Mandchourie, et plusieurs fois on dut livrer contre eux de véritables batailles.

Ce que le rapport de M. Vitte prouvait incontestablement, c'est que les Russes agissaient en Mandchourie comme s'ils se trouvaient chez eux et, je le répète, l'opinion en Russie était quasi unanime sur ce point. Les Russes tenaient à agir seuls; toute tentative, même commerciale, émanant d'étrangers leur semblait une atteinte à leurs droits. Il semblait aussi que cet exclusivisme s'étendît même en Sibérie Orientale où les représentants des nations étrangères, qui voulaient ouvrir des comptoirs et des établissements commerciaux, étaient parfois mal reçus, quelle que soit leur nationalité: des Français s'en sont plaints amèrement.

Il est pourtant une sorte d'ingérence étrangère qui ne déplaît pas à la Russie, c'est celle que l'on provoque par voie d'emprunt; l'argent nécessaire pour aider la Russie à devenir la première puissance en Asie ne pouvait qu'être bien accueilli par elle: le rapport de M. Vitte prouvait que de nouveaux emprunts étaient imminents et que les créanciers ordinaires de la Russie allaient être prochainement mis à contribution.

De Port-Arthur, M. Vitte ne parlait pas, on le comprend. On manque d'ailleurs de renseignements à ce sujet, il est difficile de savoir exactement ce qui y a été fait en 1903. Il est naturel d'ailleurs que le secret ait été gardé puisqu'il s'agissait de défense nationale; les journaux se contentaient de répéter que Port-Arthur était désormais inexpugnable: l'activité déployée à Port-Arthur pendant l'année qui a précédé la guerre a été énorme; elle ne fut pourtant pas suffisante puisqu'il n'y a pas même aujourd'hui un bassin de radoub dans le grand port de guerre russe d'Extrême-Orient; et les événements actuels semblent prouver déjà qu'il n'y a pas de place qui soit inexpugnable.

Quoi qu'il en soit, le ministre des finances constatait que désormais Port-Arthur était relié à Saint-Pétersbourg, que dans le courant de 1903 les trains, entre la capitale de l'Empire et les grands ports d'Extrême-Orient, auraient des services réguliers et qu'en 1905 les transbordements du Baïkal seraient évités, lorsque la ligne qui doit contourner le lac serait enfin terminée. Quant au chemin de fer de l'Est-Chinois, c'est à peine si l'on pouvait lui faire quelques critiques: l'œuvre était excellente et durable.

C'est en 1903 que Dalny prit déjà une importance considérable et qu'on vit combien brillant était l'avenir qui pouvait lui être réservé. On sait qu'en 1898, après la convention par laquelle le gouvernement chinois cédait à bail le territoire de Kouantoung, la Russie manifesta son intention de fonder un grand port à l'extrémité du Transmandchourien. Ce port, disait-on, serait ouvert largement au commerce étranger et les navires de tous les pays y trouveraient un libre accès.

Le plan de Dalny fut rapidement fait. Partagée en trois quartiers, le premier destiné aux fonctionnaires et aux administrations, le second aux commerçants européens, le troisième aux marchands chinois, la ville de Dalny, on peut le dire, fut créée de toutes pièces. Les travaux furent poussés activement, mais ce n'est qu'en 1903 que le commerce, quittant peu à peu Port-Arthur, put s'y développer librement.

Pendant l'année 1903, la vie commença dans le port: il y entra, en effet, 717 vapeurs chargés de marchandises et 1 418 jonques chinoises; par le port ont transité 1 171 899 colis de marchandises et 45 134 passagers. D'après les nationalités, les navires de commerce se répartissaient de la façon suivante: 324 vapeurs russes, 241 japonais, 83 anglais, 49 chinois, 12 norvégiens, 2 américains, 2 austro-hongrois, 2 allemands. On ne saurait taxer cette statistique d'exagération, comme tant d'autres si étranges qui nous viennent de l'Asie russe. Les journaux anglais du Japon disaient en les publiant que Dalny, où le commerce venait récemment de naître, avait déjà porté un coup terrible à Niou-Tchouang. Dans ce port, en effet, les affaires russes étaient moins brillantes qu'à Dalny, ainsi que le prouvent les chiffres qu'a publiés cette année M. Cristi, consul de Russie; là, ce sont les Chinois et les Japonais qui accaparent presque tout le commerce d'échange avec la Mandchourie, et, très loin derrière eux, les Américains, qui font chaque année des progrès inquiétants pour les Russes.

Constatons tristement que le commerce français semble s'être désintéressé de Dalny, comme il se désintéresse de presque tous les ports d'Extrême-Orient: aucun bateau français n'est entré en 1903 dans le port de Dalny, et il est malheureux de voir que depuis de nombreuses années on n'a pas vu une seule fois le pavillon français dans celui de Vladivostok.

A l'époque de mon passage à Dalny, on a vu déjà que le quartier destiné aux administrations et aux fonctionnaires était terminé et qu'il avait déjà à lui seul l'aspect d'une ville organisée; les constructions étaient solides et grandioses. A la fin de 1903 les rues du quartier destiné aux commerçants étaient aplanies et les travaux de nivellement terminés. L'administration russe n'avait pas l'intention d'y construire des maisons, elle laissait ce soin à l'initiative privée et se contentait d'y élever quelques édifices publics, une école de commerce, une église, et un nouvel hôtel; un emplacement très vaste, situé à l'ouest, était destiné à devenir un grand parc séparant le quartier européen du quartier chinois. Dans celui-ci, très grouillant de monde, un riche Chinois avait déjà construit un grand théâtre en pierres: on sait que les Chinois sont très avides de spectacles et que leurs pièces, parfois très intéressantes, appartiennent à tous les genres: héroïques ou comiques le plus souvent, inconvenantes parfois, obscènes même.

«Le grand art, me disait un jour un Chinois de Vladivostok, doit parfois savoir être inconvenant.»

Les pièces que j'ai vues à Vladivostok et à Dalny abusaient même de la permission: elles devaient donc appartenir au très grand art.

M. Vitte avait trouvé à Dalny un ingénieux moyen de se procurer de l'argent, en vendant les terrains destinés aux commerçants désirant d'aller s'y établir. Il se figurait même que toutes les dépenses faites dans le port et dans la ville seraient remboursées à l'État par la vente aux enchères des terrains. En fait, en novembre 1902, une première vente rapporta à l'État une somme de 1 157 161 fr. 82. On préparait pour l'hiver de 1903-1904 une grande vente nouvelle, et on avait déjà calculé que si le prix du terrain restait le même qu'à la vente précédente--et on avait tout lieu de croire qu'il n'en serait pas ainsi et que les prix augmenteraient dans de notables proportions,--on réaliserait facilement une somme de près de 40 millions de francs: or, l'étendue des terrains désignés pour la vente de l'hiver représentait seulement le quart du territoire entier destiné à être vendu par la suite. Plusieurs rapports officiels soutenaient même que la création de Dalny apporterait de très gros bénéfices à l'État, qui rentrerait dans ses déboursements et bien au delà: on avait compté sans la guerre.

Le port terminé devait avoir l'étendue de celui d'Odessa. En 1903, déjà les bateaux russes et japonais y faisaient escale et venaient y attendre les voyageurs amenés par le Transsibérien. Le port, formé par une partie d'une vaste baie, était déjà entouré de barrages artificiels, de môles et de brise-lames.

Les dragues allaient terminer en 1904 les travaux d'approfondissement du port, dont une partie devait avoir 28 pieds de profondeur. Les môles, munis de quais en pierre, pouvaient permettre à huit grands vapeurs océaniques et à une douzaine de caboteurs d'accoster. Une cale sèche pour les vapeurs de moyen tonnage était déjà en état et une autre destinée à de plus grands navires, en bonne voie d'achèvement.

On s'était préoccupé aussi de la grosse question d'établir à Dalny de grands dépôts de houille. On avait pensé à y envoyer du charbon des houillères de Souchane, voisines de Vladivostok, ou de l'île de Sakhaline. Le charbon de Sakhaline, que l'on exploite depuis quelques années, est de qualité inférieure, il flambe en brûlant, ce qui n'est pas sans danger pour le bateau qui l'emploie. On ne sait pas encore ce qu'il faut penser de tous les gisements de Mandchourie; des explorations scientifiques avaient été organisées par les soins de la Compagnie de l'Est chinois et les rapports déposés récemment. On comptait beaucoup sur les mines de Iantaï, situées près de Moukden, qui semblent contenir abondamment du charbon de grande qualité.

Au moment où M. Vitte écrivait son rapport, les dépenses faites à Dalny dépassaient 50 millions, elles n'étaient rien en comparaison de ce qu'on disait dépenser encore. C'était au mois d'avril 1903 et le ministre déclarait qu'il fallait encore un an de travail avant que la vie puisse activement commencer dans la ville et dans le port. Le chiffre donné par M. Vitte est exact mais il faut dire qu'à Dalny comme en Mandchourie on a dépensé sans compter et beaucoup d'argent a été... disons gâché. Quoi qu'il en soit, la création de Dalny constituait une œuvre civilisatrice au suprême degré: il est triste de penser que tant d'argent et tant d'efforts auront été dépensés en pure perte, que tant d'hommes auront sacrifié pour rien, leurs forces, leur vie parfois, et que ce qui a été fait est à recommencer; Dalny méritait d'être mieux défendue!

Nous avons déjà parlé de la rivalité de Vladivostok et de Dalny. D'après les conditions du commerce continental avec la Chine, établies en 1862 et confirmées en 1888 par le traité de Saint-Pétersbourg, le commerce s'exerçait librement et en franchise jusqu'à une distance de 50 verstes des deux côtés de la frontière; mais comme, d'autre part, cette zone de 50 verstes n'était ni surveillée ni gardée, on peut dire que la liberté de commerce était complète dans le pays du fleuve Amour et dans la Transbaïkalie. La frontière douanière était alors située au bord du Baïkal. Lorsque la ligne du Transsibérien aboutit à la Chilka, qui prend, après son confluent avec l'Argoune, le nom de fleuve Amour, l'Extrême-Orient fut directement réuni à la Russie par le fleuve et par la voie ferrée. Toute la frontière orientale de la Russie se trouvait ouverte aux produits étrangers; elle s'en effraya et craignit de voir compromis à la fois le commerce russe que la concurrence étrangère menaçait et tout le système de protection douanière qu'elle avait établi si soigneusement. La loi du 16 juin 1900 fut mise en vigueur: Vladivostok et Nikolaievsk cessèrent d'être ports francs, on défendit même l'importation en franchise des marchandises par la frontière de terre, sauf des articles de provenance chinoise; à quelques rares exceptions près, la plus grande partie des marchandises importées par les anciens ports francs durent payer des droits d'entrée, conformément à un tarif général: il y eut des fraudes, mais elles furent sévèrement punies. Dalny cependant était déclaré port franc et les marchands de Vladivostok se plaignirent amèrement qu'on les sacrifiât à la ville nouvelle. Des commerçants étrangers, l'explorateur Chaffanjon tout le premier, quittèrent Vladivostok pour aller s'établir à Port-Arthur et à Dalny.

M. Vitte a soutenu les prétentions de Dalny et a traité de mesquines toutes les rancunes manifestées par le commerce de Vladivostok. Il reconnaît pourtant dans son rapport que le coup porté à cette ville était pénible, mais sa conviction était que l'Empire russe avait besoin de plusieurs grands ports en Extrême-Orient et qu'on ne devait pas juger maintenant, mais plus tard, l'œuvre entreprise par la Russie pour en comprendre toute la grandeur. «L'histoire, déclarait-il à la fin de son rapport, se compte par siècles et non pas par années. En construisant le chemin de fer de l'Est-Chinois et en créant Dalny et Port-Arthur, on a accompli une grande œuvre, on a résolu un problème historique, on a fait un des derniers pas dans la marche en avant de la Russie tendant à trouver une issue dans une mer ouverte sur le littoral libre de glaces du Pacifique.»

Certes, si la création de Dalny a porté un coup à Vladivostok, cette dernière ville n'en offre pas moins un excellent port: on y a travaillé aussi et très activement pendant l'année 1903. Vladivostok est une ville jeune, et se développe avec une incroyable rapidité: chaque fois que je l'ai revue, je l'ai trouvée plus vaste et plus jolie: c'est une place de commerce de grand avenir vers laquelle chaque année les navires de tout pays se rendent plus nombreux et une forteresse de premier ordre, défendue par les admirables montagnes qui l'entourent et par des ouvrages d'un art militaire très savant. Le port, vaste et bien situé, est merveilleux avec ses grands navires de guerre qui semblent sommeiller sur les eaux, tandis que des canots et des sampans s'agitent nombreux autour des bateaux de commerce. Il entre en effet à Vladivostok chaque année plus de trois cents bateaux, qui importent près de quinze millions de marchandises et qui en exportent plus de quatre. Avec les pays voisins en 1903, les échanges ont encore notablement augmenté: la Corée fait un grand commerce avec Vladivostok qui lui envoie des objets manufacturés, des cuirs, des chaussures, du sel, des peaux et du poisson et qui en reçoit du riz, du blé, de la farine, des haricots et du bétail. Les marchandises y sont transportées par des bateaux russes, japonais, coréens et chinois, et le charbon par des bateaux russes et norvégiens. Les plus beaux bateaux entrés dans le port sont ceux de la flotte Volontaire qui fait le service entre Odessa et l'Extrême-Orient.

En même temps qu'à Dalny, l'activité russe en 1903 se manifestait aussi à Kharbine. Le Nouveau-Kharbine se développait. La ville est fondée sur un plateau assez élevé que les eaux de la rivière ne peuvent atteindre et dont les pentes sont, de chaque côté, douces et faciles à descendre. On avait tracé sur ce plateau le plan des édifices municipaux à construire sur une surface de quatre verstes de longueur et d'une verste et demie de largeur, on avait prévu l'éventualité d'une extension importante de la ville, où l'on a déjà construit plus de 400 maisons de pierre. Les édifices principaux sont les uns terminés, les autres encore en construction, ce sont des locaux pour les divers services et administration, des églises, des écoles, un grand hôtel, une école de commerce, etc.

[Illustration: VLADIVOSTOK]

On travaillait de même au port. Nous avons déjà dit que Kharbine est composé de trois villes, le Vieux-Kharbine, ville provisoire bâtie en glaise, Nouveau-Kharbine et le port; cette troisième colonie est formée d'un groupe d'ateliers et de magasins devant les pontons où s'arrêtent les bateaux. Il y a là des maisons, des administrations, une école. La ville a plus de 20 000 habitants. Cet accroissement rapide est d'autant plus étonnant, que longtemps il fut interdit aux particuliers d'acheter des terrains dans la zone expropriée par le chemin de fer. Cette condition a notablement retardé la création des maisons de commerce et des entreprises industrielles.

En 1901 eut lieu une vente de terrain aux enchères et en 1903 on constata qu'il était nécessaire d'adopter pour l'affermage des terrains un système nouveau, pour faciliter et développer le commerce dans une ville dont les Russes veulent faire la première de la Mandchourie.

A la même époque on étudiait la question de la construction des bâtiments de service le long de la ligne: presque tout était encore à construire.

· · ·

Les Japonais, qui suivaient, avec intérêt et non sans inquiétude, l'accomplissement des projets russes, purent croire que la Russie voulait manifester ses intentions nouvelles, lorsque fut promulgué l'oukaze du 30 juillet 1903 (13 août de notre calendrier).

Cet oukaze était le suivant:

«Vu les problèmes complexes de l'administration dans les confins orientaux de l'Empire. Nous trouvons nécessaire l'institution d'un pouvoir apte à assurer le développement pacifique du pays et à satisfaire les besoins locaux urgents. Ayant par conséquent jugé bon que les territoires de l'Amour et de Kouantoung forment dorénavant une lieutenance spéciale. Nous ordonnons, savoir:

1º Notre lieutenant en Extrême-Orient est revêtu du pouvoir suprême en tout ce qui concerne l'administration civile du pays qui lui est confiée, et cette administration est affranchie de la juridiction des ministères. Au lieutenant est également conféré le pouvoir suprême pour le maintien de l'ordre et de la sécurité dans la zone du chemin de fer de l'Est-Chinois, ainsi que le soin de pourvoir aux besoins de la population russe dans les pays limitrophes au delà de la lieutenance impériale.»

Il était dit ensuite dans l'article 2 que le lieutenant impérial était l'intermédiaire nécessaire entre les divers ministères et les fonctionnaires qui en dépendaient; dans l'article 3, qu'il était à la tête des services diplomatiques concernant les relations des frontières de la lieutenance et des pays voisins; dans l'article 4, qu'il devenait le chef des troupes et des forces navales d'Extrême-Orient.

L'amiral Alexéiev, dans l'article suivant, était nommé lieutenant impérial.

Le lieutenant impérial ne dépendait donc d'aucun ministre, il était à la fois général et amiral, il avait sous ses ordres toutes les administrations, toutes les armées, la police, la direction du commerce et de la colonisation. Il était avant tout diplomate, en un mot quasi vice-roi en Extrême-Orient. Ce mot de vice-roi est d'ailleurs beaucoup trop souvent employé par les journaux d'Europe: l'amiral n'a jamais eu le titre de vice-roi.

Les deux territoires russes, le pays de l'Amour et la région du Kouantoung semblaient assez éloignés l'un de l'autre puisqu'ils étaient séparés par la Mandchourie, mais le lieutenant impérial avait le pouvoir suprême pour maintenir l'ordre et la sécurité dans la zone du chemin de fer de l'Est Chinois, c'est-à-dire en Mandchourie et dans les pays limitrophes.

Il était facile d'interpréter ces dernières clauses: les pays qui appartenaient à la Russie ou qui en dépendaient étaient désormais dirigés par un seul homme: or ils entouraient en partie la Mandchourie, et la zone du chemin de fer était placée sous la surveillance du même homme qui devait, en outre, protéger les Russes établis dans toute la région. Pour tous, pour les Japonais comme pour les Européens, la question de Mandchourie venait de faire un pas en avant; et la Russie, qui savait ce qu'elle désirait, semblait vouloir affirmer sa politique en Extrême-Orient. Quoi qu'on en ait pu dire, la création d'une lieutenance impériale était un avertissement aux Japonais, et comme le 8 octobre était proche, époque fixée pour l'évacuation, on pouvait penser déjà que cette évacuation n'aurait jamais lieu.

On s'était demandé en Europe ce qui avait pu se passer dans les conférences secrètes qui furent données au printemps 1904 à Port-Arthur. Le général Kouropatkine s'était longuement entretenu avec l'amiral Alexéiev, les ministres de Russie, accrédités en Chine, au Japon et en Corée, et avec quelques autres personnages de moindre importance. Le résultat des conférences avait été tenu caché; les journaux russes n'y faisaient pas la moindre allusion et nous étions plutôt trompés que renseignés par des dépêches émanant tour à tour de source anglaise et de source japonaise. La création de la lieutenance nous fit comprendre une partie des projets qui durent être discutés à Port-Arthur. Au Japon on considéra la création de la lieutenance impériale comme une provocation; on supposa que, se sentant prête, la Russie avait tenu à le montrer. Malheureusement pour elle, à Tokyo, on était mieux renseigné qu'à Saint-Pétersbourg sur tout ce qui se passait en Mandchourie.

· · ·

Un nouveau fait sembla prouver que les Japonais avaient eu raison de s'émouvoir: le 8 octobre était arrivé et les Russes n'avaient pas évacué la Mandchourie; ils restaient sur place sans donner de raisons. Ils firent plus encore: ils avaient évacué Moukden au mois d'avril; leurs troupes, il est vrai, ne s'en étaient jamais beaucoup éloignées: tout à coup on apprit que Moukden subissait une réoccupation. Les Russes prétendirent avoir été amenés par la force des choses à réapparaître dans la ville chinoise. Les autorités russes avaient livré quelque temps auparavant, sur la demande des autorités chinoises, le commandant d'un détachement chinois, Liou, qui s'était mis au service et à la solde de la Russie. Liou était accusé d'avoir été auparavant le chef d'une bande khounkhouze: la chose était fort possible et Liou n'était qu'un aventurier.

Liou fut livré par les Russes sous la condition expresse qu'il serait traduit devant un tribunal régulièrement constitué. Les autorités chinoises promirent tout ce qu'ils demandaient, leur seul but étant de satisfaire leurs rancunes, et dès qu'ils eurent Liou entre les mains, ils le firent décapiter sans autre forme de procès. Les autorités russes demandèrent satisfaction au gouvernement chinois dans les cinq jours. Celui-ci exila le foudoutoune Van, mais refusa de punir le taotaï Yuan: devant cette réponse, l'amiral Alexéiev donna l'ordre de réoccuper Moukden, où l'on envoya un détachement de soldats russes amenant avec eux huit canons.

Au même moment, les Khounkhouzes faisaient beaucoup parler d'eux: un de leurs chefs, Tou-li-sane, était, disait-on, à la tête de 7 000 hommes; le chiffre était un peu bien exagéré sans doute. Ce qui était vrai, c'est que la disette qui régnait dans la Chine méridionale avait provoqué un mouvement d'émigration d'indigents en Mongolie et en Mandchourie, et tous ces malheureux s'étaient joints aux Khounkhouzes. Dans un premier engagement, les Russes eurent dix hommes mis hors de combat au village de Baisiatsi, à 40 kilomètres de Moukden; une seconde rencontre eut lieu: d'après les dépêches publiées par les journaux russes, le lieutenant impérial avait dû envoyer contre les brigands environ 2 000 soldats.

· · ·

Bien des gens en Europe cependant crurent encore, après ces événements, que la question de Mandchourie se résoudrait doucement, par le consentement universel; volontairement ou non, la politique russe avait fait tache d'huile sur la carte du monde: son but semblait atteint; elle laissait aller les choses, et le mot qu'une dépêche prêtait inexactement peut-être à l'Empereur résumait assez bien la situation.

«Je ne déclarerai pas la guerre au Japon; mais s'il vient me la faire, je l'attends!»

Une guerre ne pouvait apporter au monde entier que des préoccupations et des difficultés nouvelles: personne, sauf le Japon, ne la souhaitait. L'Angleterre cherchait à mettre un frein aux ambitions de son allié, car elle avait plutôt intérêt à ce que le statu quo se maintînt et à ce que la question d'Extrême-Orient ne fût pas compliquée brutalement par une victoire de la Russie ou même du Japon. L'attaque ne pouvait venir que du Japon, et la guerre était toujours possible étant donné le caractère batailleur des Japonais.

La question de Mandchourie touchait non moins l'Angleterre que le Japon, mais ce dernier pays avait conçu d'autres inquiétudes que les événements semblaient expliquer. La Russie trouvait déjà que Vladivostok et Dalny étaient bien loin l'un de l'autre et que sa flotte avait besoin de nouveaux ports de refuge sur le continent asiatique. Elle avait peu à peu tourné les yeux vers la Corée.

La Russie avait reçu pour vingt ans en effet des droits forestiers sur les rives coréennes du Yalou et du Tioumène et dans l'île de Dayolet; elle chercha en 1903 à donner plus d'étendue et une signification plus large aux droits qui avaient été accordés. Elle voulait depuis longtemps construire un chemin de fer stratégique jusqu'au Yalou, et, pour arriver à ses fins, elle avait suivi la même politique qui lui avait si bien réussi lors des négociations avec la Chine au moment où fut décidé le Transmandchourien. Cette fois la concession du chemin de fer de Séoul à Eui-jou était demandée par le baron Gunzbourg, agent secret de la Russie. Les Japonais, émus par ces prétentions nouvelles, firent manquer l'affaire; un arrangement existait, dit-on, depuis quelques années déjà, entre la Corée et le Japon, donnant à ce dernier pays le droit d'être préféré à tout autre lorsqu'il s'agirait de construire un chemin de fer coréen. Les Russes ont cependant, l'an dernier, renouvelé secrètement leurs tentatives: il ne s'agissait que d'un chemin de fer allant jusqu'à la frontière, mais on espérait bien le continuer ensuite jusqu'à Séoul; la Russie avait émis le désir que la concession ne soit jamais accordée à un autre pays qu'elle, et elle fit à diverses reprises comprendre à la Corée que, si elle avait besoin d'une nation étrangère, la Russie serait toujours heureuse de pouvoir lui rendre service.

Tout cela se passait doucement, car la politique russe répugne aux moyens trop bruyants: elle ressemble à un fleuve dont la courant est insensible, mais qui désagrège peu à peu d'énormes blocs et qui les emporte tout à coup: ceux qui ne se sont pas aperçus du travail souterrain exécuté sans fracas, restent tout étonnés devant les résultats.

Mais le Japon surveillait la Russie. Saint-Pétersbourg eut le tort de faire attendre trop longtemps sa réponse à Tokyo; ce retard servit de prétexte: le Japon voulait la guerre, et il la préparait; il a mis tout d'abord la main sur la Corée, et comme ses ambitions sont immenses, il ne voudra pas s'en arrêter là.

Page 1