CHAPITRE II
LA COLONISATION DE LA SIBÉRIE ORIENTALE
Les Cosaques de l'Amour.--Leurs qualités et leurs défauts.--L'émigration des paysans.--Leur vice.--Rôle des savants et des voyageurs.
Les bras manquèrent longtemps pour exploiter la Sibérie orientale et, longtemps aussi, aucune voie de communication pratique n'exista en Sibérie. Sans doute, le pays était arrosé de fleuves de dimensions colossales, mais l'Ob et l'Irtyche, l'Iénisséi et l'Angara, la Léna et l'Aldane, l'Amour et la Zéa sont pris l'hiver par les glaces, et l'été manquent d'eau dans la partie moyenne de leur cours, au moment des épouvantables et torrides chaleurs du mois de juillet sibérien: seul, le fleuve Amour conduit à une mer libre, encore un accident de terrain le fait-il brusquement tourner vers le N.-E.; il se jette en face de la pointe extrême de l'île inhospitalière de Sakhaline, au nord de ce détroit de Tartarie où tant de vaisseaux se sont perdus corps et biens; là, la mer est prise par les glaces pendant plusieurs mois, et les indigènes la traversent alors en traîneaux attelés de chiens.
L'œuvre civilisatrice et colonisatrice des Russes s'est manifestée de plusieurs façons, et les résultats obtenus sont dus à quatre facteurs principaux:
1º Aux Cosaques qui furent les conquérants;
2º Aux paysans qui fondèrent des villages et commencèrent la colonisation du pays;
3º A la création des chemins de fer, des canaux et aux travaux d'irrigation;
4º Aux explorateurs, aux savants et aux sociétés de géographie.
Nous avons tenu, dans le premier chapitre de ce livre, à isoler le troisième facteur et à consacrer une étude spéciale à l'œuvre gigantesque du Transsibérien. Voyons maintenant ce qu'ont fait les Cosaques et les paysans. Dans l'histoire de la transformation de la Sibérie, tour à tour ils ont joué leur rôle: ceux-là furent les conquérants, ceux-ci les colonisateurs; l'œuvre des premiers a été plus hardie et plus brillante, l'œuvre des seconds plus utile et plus civilisatrice.
Les Cosaques se vantent eux-mêmes d'avoir été en Sibérie les pionniers de la civilisation. On sait que les Cosaques ne forment pas une race à part; à la fin du XVIe siècle, des aventuriers de toute race se rassemblèrent dans le bassin de la basse Volga, ils se donnaient le nom d'hommes libres; à Moscou on les appelait tout simplement les brigands. On les envoya longtemps aux postes dangereux,--on se défiait un peu et non sans raison de leur humeur belliqueuse. Ils prirent part en effet à quelques révoltes. Aujourd'hui les Cosaques se divisent en plusieurs groupes: nous voyons les Cosaques de l'Oural, du Don, de Koubane, d'Orenbourg, de Sibérie occidentale, de Transbaïkalie et de l'Amour.
Les Russes sont toujours très fiers de leurs soldats cosaques; le respect qu'on a pour eux ne va pas sans une certaine crainte, car on sait que le Cosaque a le poing solide et qu'esclave des ordres reçus, il ne les exécute jamais à demi. Tant pis s'il les a mal compris.
L'ataman Iermak, qui pénétra en Sibérie en 1580 et qui, après avoir franchi l'Oural, suivit les vallées des affluents de l'Irtyche, était avant tout un audacieux aventurier, très brave et dégagé de bon nombre de scrupules. Il fit invasion sur les terres des principaux khans tatares. Aidé de ses valeureux compagnons, il vainquit tour à tour les ennemis qu'il rencontrait et qui s'opposaient à son passage, et il offrit ensuite au tsar Jean IV la domination du vaste pays conquis. Un grand nombre de sultans effrayés par les victoires successives remportées par les Cosaques se soumirent spontanément: quelques-uns d'entre eux, comme le prince Taïone, qui résidait à Tomsk, alors simple bourgade, comprenant que toute résistance était inutile, allèrent à Moscou pour rendre hommage à l'empereur de Russie.
Mis en goût par leurs victoires, les Cosaques continuèrent vers l'Est leur marche belliqueuse, mais leur audace n'excluait pas toute prudence et ils prirent partout leurs précautions pour que le chemin de retour demeurât toujours libre derrière eux. C'est dans ce but qu'ils construisirent des citadelles qui reliaient en quelque sorte les conquêtes nouvelles aux anciennes et qui servaient de remparts et de points d'approvisionnement; on donnait à ces citadelles le nom d'ostroghi. Plusieurs d'entre elles sont restées célèbres dans l'histoire de la conquête et de la défense de la Sibérie.
C'est au XVIIIe siècle que tour à tour furent conquis les bassins de l'Iénisséï et de la Léna, ainsi que les régions polaires de Kamtchatka.
Les Mandchous des bords de l'Amour donnèrent beaucoup de mal aux Cosaques et leur opposèrent une résistance acharnée. Pour en finir avec cette brève histoire de la conquête de la Sibérie, rappelons l'expédition de Nevelski à l'embouchure du fleuve, l'œuvre du général Mouraviev, de Poutiatine et du comte Ignatiev, dont le résultat fut la cession par la Chine à la Russie de tout le pays de la rive droite de l'Oussouri, affluent de l'Amour, entre cette rivière, la Corée et la mer. Notons enfin l'acquisition par voie d'échange avec le Japon, qui y perdit beaucoup, de l'île Sakhaline dont l'étendue est supérieure au sixième de la France et qui sert aujourd'hui de colonie pénitentiaire à la Russie et où vivent plus de 30 000 forçats et enfants de forçats qu'on s'efforce de transformer en colons.
[Illustration: UN CAVALIER COSAQUE]
Les Cosaques étaient répartis en garnisons: ils recevaient des céréales et de l'argent et organisaient parfois des exploitations agricoles. Aujourd'hui encore ils sont chargés de la défense de la Sibérie: ce sont les gardiens des postes d'avant-garde les plus périlleux, ils sont soldats toute leur vie et doivent toujours être prêts à sauter sur leur cheval et à partir en guerre, ils se battent d'ailleurs avec un grand entrain. Dès le plus jeune âge, les enfants sont assouplis par des exercices les plus violents: à trois ans, on les attache sur des chevaux et, à cinq, ils savent monter; ils n'admirent rien tant que la force, ils aiment à montrer combien ils sont robustes, méprisent le paysan qui laboure et préfèrent toujours la gymnastique à l'école.
Dans toute la Sibérie, surtout au bord des fleuves et le long des frontières, les Cosaques habitent sur des terrains qui leur ont été donnés par l'empereur, et où ils ont construit leurs villages ou «stanitsi». Les stanitsi sont nombreuses aux frontières de Mandchourie et de Mongolie, le long du fleuve Amour et dans la steppe kirghize. Une ligne de défense, occupée par les Cosaques, part des monts Ourals et du gouvernement d'Orenbourg; elle est large de 25 à 30 verstes et longue de 572. Cette ligne se continue le long de l'Irtyche, une autre semblable existe sur la rive gauche du fleuve Amour. Les terres occupées par les Cosaques ne sont une propriété commune et indivisible que chez les Cosaques de l'Oural, chez lesquels on peut étudier un très curieux essai de communisme.
Au point de vue de la colonisation, les Cosaques sont inférieurs aux paysans, ce sont en général des voisins désagréables, toujours prêts à traiter la région qu'ils habitent en pays conquis et leurs voisins en peuples vaincus. Il faut les voir passer au milieu des sauvages et des indigènes fiers et méprisants, exigeants surtout, car ils tiennent à être bien traités; ils aiment l'eau-de-vie et les bons repas et s'invitent sans façon chez leurs plus riches voisins. J'ai presque toujours eu avec moi un soldat cosaque dans mes excursions, il me servait d'interprète auprès des indigènes, il savait le plus souvent très mal obéir, mais commandait admirablement.
«Il est terrible, ton maître, me dit un jour un indigène mongol, j'ai tué un mouton pour lui plaire et voici qu'il me dit d'en tuer un autre; il n'aime que les moutons dont la laine est noire, celui que je lui offrais était blanc!»
Le Cosaque avait voulu prouver au malheureux qu'il était le maître et le conquérant, et l'indigène, me voyant sans uniforme, en avait conclu que je devais être le domestique de mon serviteur.
J'ai habité chez les Cosaques de l'Oural et j'ai gardé d'eux un excellent souvenir: je n'en pourrais dire autant de ceux de Sibérie et j'ai souvent eu des difficultés avec ceux qui me servaient de guides. L'un, se trouvant en joyeuse compagnie, dans un campement où nous étions arrêtés, abîmait les roues de mon tarantas pour qu'il me soit impossible de partir; l'autre n'était jamais là quand j'en avais besoin, et tous se grisaient abominablement en achetant de l'eau-de-vie partout où nous passions, en s'en faisant offrir par les paysans ou les indigènes, en vidant mes bouteilles lorsqu'ils n'avaient plus d'argent ou que nous nous trouvions loin de tout village ou de tout campement. Je devais cacher jusqu'à mon eau dentifrice: l'un d'eux but un jour un flacon d'essence de térébenthine que j'avais dans ma pharmacie. Pris par moi sur le fait, il me déclara que c'était excellent.
«Tu es gris du matin au soir! lui disais-je.»
Et, sans doute en manière d'excuse, il me répondait:
«Ajoutez aussi: et du soir au matin, et le tableau sera complet.»
Je ne connais guère que les popes et même quelques femmes de popes qui puissent aussi crânement supporter la boisson: chez le pope, le Cosaque trouve même parfois son maître.
Buvant ainsi, les Cosaques de Sibérie ont pris de très mauvaises habitudes: ils sont restés soldats remarquables et cavaliers excellents, mais ils sont devenus paresseux. L'oisiveté est, dit-on, la mère de tous les vices: les Cosaques sont devenus menteurs: ils mentent sans raison pour le plaisir de mentir, c'est presque un art chez eux; quand je demandais un renseignement à un Cosaque, presque toujours, quand il savait, il gardait le silence, mais s'il ne savait pas, il me racontait tous les mensonges qui lui passaient par la tête.
L'un d'eux me disait en riant que la vraie colonisation est celle qui se fait à coups de poings: on se repose en forçant les indigènes à travailler. Les Cosaques ont pourtant quelques occupations. Ils s'occupent, assez volontiers et non sans succès, de jardinage, de chasse et surtout de pêche. Les pêches dans le fleuve Amour, si elles ne sont pas aussi productives que celles de l'Oural, leur donnent pourtant chaque année un très gros bénéfice. Malheureusement comme toutes choses encore en Sibérie elles sont faites de façon irrationnelle; les Cosaques prennent, rien que dans la rivière Oussouri, plus de cent mille francs de poissons par an. Ils s'emparent peu à peu des meilleures places au détriment des populations sauvages qui les occupaient et dont la pêche était l'unique ressource.
Les Cosaques n'aiment pas le commerce, bien que quelques-uns d'entre eux y aient fait rapidement fortune: ils méprisent le métier de marchand; il est vrai de dire que ceux qui exercent ce métier le rendent en effet tout à fait méprisable. Des marchands se sont établis près des indigènes et les ont trompés aussi souvent qu'ils ont pu. Les indigènes qui ne savent pas encore très bien la valeur de l'argent, leur apportaient jadis des fourrures de prix en échange de boules de cuivre, de sabres et d'objets de métal; à force d'avoir été volés, quelques sauvages plus intelligents que les autres sont devenus voleurs; ils ont pensé qu'il serait plus agréable à leurs frères d'être volés par un des leurs et ils ont pratiqué l'usure à leur tour. Plusieurs usuriers cosaques ont maudit devant moi l'époque actuelle et regretté le temps où les indigènes se montraient plus bêtes et partant plus confiants.
On a tort de dire qu'on n'envoie plus de Cosaques en Sibérie; il n'y a pas que les paysans qui émigrent et parfois le gouvernement provoque l'émigration de nouveaux Cosaques: on avait décidé à la fin de 1903 que les colons destinés à la région de l'Oussouri seraient choisis parmi les Cosaques d'Orenbourg: l'expérience, disait-on, avait montré que nul ne réussissaient mieux qu'eux dans ces régions lointaines: 3 000 roubles de subsides étaient promis à chaque famille émigrante. A la vérité, le climat de l'Oussouri est plus clément que celui de tant d'autres régions sibériennes, et le paysan supporte le froid aussi courageusement que le Cosaque, quoique dans des conditions plus dures, puisqu'il est plus pauvre: il est surtout meilleur colon, plus travailleur et plus honnête que celui qu'on semblait lui préférer. Les raisons données n'étaient que des prétextes: c'étaient des soldats, et d'excellents soldats, qu'on voulait envoyer près des frontières.
[Illustration: TYPE DE COSAQUE]
[Illustration: FEMME COSAQUE EN COSTUME NATIONAL]
L'armée cosaque est sur pied aujourd'hui: elle fera des merveilles d'audace et de bravoure; son passé de gloire en répond; les Cosaques de l'Amour ont d'ailleurs une revanche à prendre après les tristes histoires de 1900. Un grand nombre de Chinois vivaient alors, commerçants pacifiques, à Blagovestchensk, sur les bords de l'Amour. Au moment de la révolte des Boxers, les Chinois de la rive opposée, un jour que les soldats russes se baignaient, crurent à un débarquement et tirèrent sur eux. Leurs mauvais fusils étaient d'ailleurs plus dangereux pour eux-mêmes que pour l'ennemi qu'ils visaient. Le gouverneur fit alors sans raison emprisonner tous les Chinois de la ville; les malheureux, le lendemain, furent conduits au bord du fleuve qu'on leur ordonna de traverser à la nage: l'Amour, à cet endroit, avait un kilomètre de large. Plus de quatre mille hommes furent noyés. Les Chinois de la rive opposée tiraient sur leurs frères, qu'ils prenaient pour des Russes. Des Cosaques m'ont dit en riant que pour décider les mères qui suppliaient et qui demandaient grâce on leur arrachait et jetait à l'eau leurs enfants: les pauvres femmes alors se précipitaient dans le fleuve, désespérées. Le mot d'ordre donné aux chefs de stanitsi était le suivant: «Les Chinois dans la rivière!» L'un d'eux, qui me l'a raconté lui-même, crut à une erreur dans le texte de la dépêche et télégraphia au gouverneur, qui lui répondit simplement:
«Vous devez comprendre!»
Ce massacre affreux fut un monstrueux assassinat dont la Russie tout entière s'indigna. La faute d'un homme ne peut pas être imputée à tout un peuple, je n'aurais pas parlé de cette triste histoire si elle ne venait d'être rééditée par des journaux ennemis de la Russie, qui ont le tort d'en tirer des conclusions sévères. L'âme russe est très humaine et le cœur du moujik très bon. Le massacre de Blagovestchensk fut odieux, mais dans l'histoire de chaque peuple n'y a-t-il pas toujours, hélas! des faits dont on a à rougir? La cruauté n'est pas l'apanage des Russes et ne sait-on pas, par exemple, que, depuis plusieurs années, le Japon pratique à Formose, sans se lasser, la politique de Tarquin: il y supprime tour à tour les têtes qui dépassent les autres: en Europe, on l'ignore, ou l'on n'en veut pas parler.
· · ·
Les paysans russes, qui vinrent en Asie longtemps après les Cosaques, ont eu la tâche difficile de coloniser la Sibérie, ils sont des ouvriers utiles qui inconsciemment ont apporté la civilisation.
On a constaté depuis longtemps le formidable mouvement d'émigration qui pousse en Sibérie, depuis que ce pays leur est ouvert, les paysans de Russie. Les paysans qui vivent à l'étroit dans les villages de Russie sont séduits par l'étendue des terres mises à leur disposition en Asie: il leur semble que la vie y sera facile, des amis, des parents, qui ont émigré avant eux, les engagent à les suivre; le Russe se déplace facilement et a des goûts un peu nomades: il est vite décidé à partir. Le chemin de fer rend d'ailleurs aujourd'hui l'émigration plus facile: le prix du voyage est devenu presque insignifiant pour les 2 900 kilomètres qui séparent Omsk de Moscou; les adultes paient quatre roubles par personne, les enfants au-dessous de deux ans sont transportés gratis; un poud de bagage (16 kilogr.) coûte un kopek (2 cent. 70) pour soixante-quinze verstes (80 kilom.). Le transport des animaux est plus cher et les paysans vendent leurs bêtes avant de partir: d'ailleurs l'argent, rapporté par la vente d'un cheval en Europe, suffit à un paysan pour en acheter trois ou quatre en Sibérie.
La Sibérie est partagée en sections au point de vue de l'émigration, et les chefs de sections résident dans les villes où sont établis des points d'émigration, grands emplacements avec des infirmeries, des bains, des maisons de refuge où les malades peuvent s'arrêter. Le premier de ces points est à Tchéliabinsk, sur le versant oriental des monts Ourals: c'est là que se fait le contrôle de l'émigration.
[Illustration: ÉMIGRANTS ARRÊTÉS DANS UN «POINT D'ÉMIGRATION»]
Lorsque ces paysans veulent émigrer, ils doivent en demander la permission: ils sont alors autorisés à envoyer un khodok, délégué chargé d'aller reconnaître et choisir des terres en Sibérie. Celui-ci se rend à Tchéliabinsk; et dit au chef d'émigration la province ou le district que ses mandataires voudraient habiter; le chef d'émigration lui indique les terres vacantes encore, et le khodok va les visiter. Lorsque les terres sont choisies d'accord avec les autorités compétentes, elles restent deux ans à la disposition des paysans; passé ce temps, l'administration peut, si les paysans ne sont pas encore venus, en disposer et les donner à d'autres. On accorde à chaque individu mâle 15 dessiatines de terrain[2]: cette disposition est nouvelle au pays de l'Amour, où l'on donnait jadis 100 dessiatines par famille, quel que soit le nombre de ses membres.
[Note 2: Un peu plus de 15 hectares.]
Lorsque les émigrants ont quitté leurs villages, ils s'arrêtent tout d'abord à Tchéliabinsk, où a lieu le contrôle. Dans chaque train il y a un wagon-infirmerie avec une infirmière. Chaque point d'émigration forme un petit village, composé d'une vaste cour et de baraques, maisons d'hiver et d'été, hôpitaux, bains: le service médical est assuré par un médecin, un pharmacien et des infirmiers. Il y a un réfectoire où les enfants jusqu'à dix ans sont nourris gratuitement, et où l'on vend à très bon compte des portions de soupe ou de viande. Bien des enfants malades, bien des vieillards épuisés par les fatigues restent aux points d'émigration et souvent y meurent pendant que leurs familles poursuivent tristement leur voyage.
Arrivés à leur but, les paysans ont tout à faire: il leur faut construire une maison, créer un troupeau, défricher leurs terres. Si les premières années sont bonnes, les colons sont sauvés, mais le climat est toujours très dur sur les bords de l'Amour, les émigrants arrivent trop vite au bout de leurs ressources et ils demandent alors à retourner dans leurs villages de Russie où les autres paysans qui vivent à l'étroit ne veulent plus les recevoir; quelquefois même, malgré une réussite complète, les émigrants ne peuvent s'accoutumer à vivre loin du pays natal. La femme végète et languit, en proie à la nostalgie, et lorsque le mari voit sa «travailleuse», comme il l'appelle, souffrir et pleurer chaque soir lorsqu'il rentre, il perd à son tour le courage nécessaire pour réussir dans sa tâche difficile.
Il se passe dans cette région le phénomène inverse de celui qu'on constate en Sibérie Occidentale: là, les étés chauds et sans eau ruinent souvent les moissons; dans le bassin de l'Amour, au contraire, l'ennemie est une humidité terrible; les pluies détruisent le plus souvent les récoltes; le blé pousse en herbe, de loin il paraît beau, mais les épis ne contiennent pas de grains. D'autres fois, les grains sont couverts de petits champignons minuscules. Les paysans disent alors que le blé est «ivre», il a trop bu d'eau. Les animaux le refusent, et le pain qu'on en tire rend malades ceux qui le mangent.
«C'est, me disait un jour un pope, de la nourriture tout au plus bonne pour le diable!» Pour dégager le sol de son humidité, les paysans mettent le feu aux grands roseaux qui couvrent la terre, et l'on voyage souvent sur la ligne de l'Oussouri entre deux immenses incendies. Le feu gagne parfois les forêts et de grandes richesses sont détruites en quelques jours.
On trouve dans le pays de l'Amour une végétation spéciale, assez semblable à celle de Mandchourie. On cultive surtout le froment, l'orge, le seigle, l'avoine, le sarrasin, le millet. Presque tous les instruments agricoles sont fournis par les maisons étrangères de Vladivostok. Sauf dans les mauvaises années, les récoltes suffisent amplement à la nourriture des habitants, qui pourraient même faire des provisions pour parer aux disettes futures, mais les Russes comme les enfants ne savent que jouir du présent, et ne s'inquiètent jamais de l'avenir.
Le système adopté est celui des jachères alternées: on cultive un champ, puis on le laisse reposer.
A côté de l'agriculture, l'élevage a une grande importance, en Transbaïkalie du moins, car le prix des bêtes dans la Province Maritime est relativement assez élevé. D'ailleurs, dans certaines parties de la région, les bêtes à cornes sont très petites, et les moutons semblent réussir assez mal.
Certains paysans ont pu se construire de belles maisons et vivent assez confortablement. D'autres habitent des cabanes à moitié construites, il n'y a qu'une seule pièce: on termine la maison quand on le peut. Un Russe ne sait pas faire des économies, et souvent ne peut pas en faire. La vie est dure, et les fonctionnaires subalternes, le scribe du village, le pope même et surtout sa femme, ont des exigences souvent difficiles à contenter.
«Ce sont tous des sangsues, me disait un jour un paysan, qui ajoute naïvement: à leur place nous ferions comme eux!
Les plus riches colons que j'aie connus sont établis en Transbaïkalie; ce sont des exilés appartenant aux sectes dissidentes. Dès la seconde partie du XVIIIe siècle, ils furent envoyés en Transbaïkalie, et leur nom, les «Séméiski», vient d'un mot qui signifie famille: ils ont pris ce nom parce qu'ils ont été exilés en famille, disent les uns, parce qu'ils se marient entre eux, prétendent les autres: nulle part, on ne peut trouver des types plus purs de Grands Russiens. Ils eurent longtemps à lutter, dans les vallées de la Tchikoï, du Khilok et de la Sélenga contre les Mongols, mais leur opiniâtreté fut sans égale, et leur succès prouve tout ce que des gens travailleurs peuvent faire en Sibérie. Leurs mœurs étaient jadis citées en exemple aux autres émigrants; ils apprenaient tous à lire et à écrire, conservaient pieusement leurs vieilles coutumes et on pourrait faire encore chez eux ample moisson d'anciennes légendes et de chansons des siècles passés. Ce n'est que récemment que quelques-uns ont commencé à boire et à fumer. Ils ont des maisons de prières où les vieux font la lecture et aiment à mêler à leur conversation des citations tirées des livres saints. Ils vivent sans popes, mais tous les trois ans ils font venir de Russie, d'Iaroslav, un prêtre de leur secte qui bénit, baptise et marie pour le passé, le présent et l'avenir. En leur absence, ce sont les vieux qui célèbrent les mariages. Les fiancés sont grands et robustes, les jeunes filles, saines et fraîches, très jolies sous l'étoffe rouge qu'elles drapent autour de leur tête; elles portent des colliers à gros grains, qui leur tombent en trois ou quatre rangs sur la poitrine.
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On ne saurait passer sous silence dans l'histoire de la colonisation sibérienne l'œuvre scientifique des savants et des explorateurs. Les voyageurs russes ont été nombreux: Potanine, Klementz, Krylov, Plitsine, Makarov, Nazimov; des Français ont fait aussi en Sibérie Orientale de sérieuses études. Une grande part du succès revient au célèbre président de la Société de Géographie de Saint-Pétersbourg, Pierre Petrovitch Sémenov. Grâce à lui, des succursales de la Société de Géographie et des Musées se sont ouverts partout. Citons en Sibérie Orientale les Sociétés et les Musées de Tchita, de Nertchinsk, de Troitskosavsk, de Blagovestchensk, de Khabarovsk, de Vladivostok, et même d'Alexandrosk dans l'île de Sakhaline.
A Tchita, le musée fut créé très intelligemment par un exilé, M. Koutnetsov; celui de Vladivostok renferme déjà de belles collections, mais celui de Klabarovsk surtout, grâce à l'initiative du général Grodekov, ancien gouverneur général de l'Amour, est important: il renferme une riche collection d'animaux et de plantes et surtout une belle collection ethnographique. Le musée est un grand monument, bâti sur une terrasse élevée: l'Amour, très large, coule majestueusement au pied de la montagne, et, de l'autre côté du fleuve, on aperçoit, indistincte et mystérieuse, la rive appartenant à l'Empire du Milieu.