CHAPITRE III
LES INDIGÈNES DE L'AMOUR
Les populations indigènes.--Leurs mœurs.--L'œuvre des popes.--Croyances.--Une cérémonie funèbre.
Il y a dans la Russie d'Asie, depuis les frontières du Turkestan jusqu'à l'océan Glacial, et depuis les monts Ourals jusqu'au Pacifique, beaucoup de peuplades de mœurs et d'origine diverses, mais je ne connais pas de régions dans le vaste empire où elles soient plus nombreuses que dans le bassin du fleuve Amour. Toutes ces peuplades indigènes portent des noms barbares, désagréables à entendre et difficiles à prononcer; refoulées par les Cosaques d'abord et par les paysans ensuite, elles leur ont laissé prendre les meilleures places, et disparaissent peu à peu. Elles sont composées d'individus primitifs et inoffensifs, très timides et très intimidés.
Oroks, installés dans des huttes enfumées, au bord de la Manche de Tartarie, très petits, avec un nez large et court, des yeux bridés, des pommettes très saillantes et des bras incroyablement longs; Guiliaks campant sur les bords de l'Amour inférieur et dans le bassin de la Tyme, dans la longue île de Sakhaline, rappelant par leur aspect, par leurs goûts et par leurs habitudes, certains indigènes de l'Amérique du Nord; Goldes, au milieu desquels s'est passée l'aventure que l'on lira plus loin; Manègres, dont le type est si purement mongol et qui gîtent sous des branches d'arbres réunies en faisceaux et recouvertes tantôt d'écorces de bouleaux, tantôt de peaux de bêtes sauvages; Oltches, des environs de Khabarovsk; Birars, du district de Blagovestchensk; Toungouses, épars dans tout le chemin du fleuve Amour et du lac Baïkal; Orotchones, chassant les bêtes à fourrures dans les monts Sikhété Aline et dans le bassin de l'Oussouri, tous ces indigènes vivent d'une vie à peu près semblable, presque toujours misérables, car le climat sibérien est également dur partout et les mêmes nécessités font naître toujours les mêmes lois.
Les indigènes de la Sibérie Orientale sont avant tout chasseurs et pêcheurs. L'été, vêtus d'habits légers, en peaux de poisson ou même en fils d'ortie, ils passent tout leur temps dans leurs barques étroites et longues, faites en écorce d'arbres ou creusées dans un tronc, et poursuivent les saumons si nombreux dans le fleuve Amour, dans ses affluents et dans les baies de la côte du Pacifique. Les poissons capturés sont ensuite vidés, débarrassés de leurs arêtes qu'on abandonne aux chiens; ils sèchent quelque temps au soleil et sont mis ensuite en dépôt pour l'hiver. Lorsque viennent les premiers froids, une vie non moins active commence: les indigènes s'habillent de peaux de bêtes: les bottes sont en peaux de phoque ou de chien, les chapeaux et les bonnets en peaux de renard ou de chien, les pelisses en peau d'ours parfois; ils portent des boas très chauds faits avec des queues d'écureuils. La plupart des sauvages sont chasseurs autant que pêcheurs, pourtant ils se spécialisent quelquefois et, le plus souvent, le Toungouze et le Golde sont chasseurs, tandis que le Guiliak est presque exclusivement pêcheur. Les chasseurs poursuivent dans les forêts, que seuls ils ont osé explorer, l'ours et le glouton, la loutre et l'hermine, le renard et la zibeline: ils glissent rapidement sur la glace, les pieds attachés à leurs étroites raquettes, longues souvent de plus de deux mètres; ils voyagent dans leurs traîneaux attelés de trois à treize chiens, qui vont à toute vitesse, renversant tout, dévorant tout sur leur passage. On met environ sur le traîneau 45 kilogrammes par chien attelé; on peut faire jusqu'à 18 kilomètres à l'heure, et il y a des attelages qui marchent jusqu'à cinq heures par jour. Le conducteur ne se sert ni de brides ni de guides, il conduit son équipage à la voix, il tient toujours en main un long bâton solide qu'il appuie de toute sa force contre la terre dans les descentes et qui lui sert de frein. Le chien de tête est toujours un animal de prix, c'est lui qui mène ses compagnons, qui les avertit et qui les dirige. Un chien ordinaire coûte quelques francs, un chien de tête pour le traîneau vaut parfois jusqu'à deux cents francs.
On verse, il est vrai, très souvent. Un indigène me promit un jour que nous ferions une verste par trois minutes: je ne pensais guère à compter les verstes, j'ignore si nous fîmes une verste en trois minutes, mais je versais plus de trois fois par minute. Je pris l'aventure tout d'abord assez mal, puis je devins peu à peu philosophe et à la dixième ou douzième chute, le sauvage qui me conduisait se tourna vers moi et me dit:
«Tu vois, tu t'habitues à verser!»
Les chiens des indigènes sont très trapus, ils ont les pattes courtes et fortes. Leur museau est allongé, leurs dents larges et acérées, leurs oreilles droites et pointues, leur pelage varie entre le noir, le gris, le fauve et le blanc, leurs yeux, bleus, gris, noirs ou blancs, sont parfois de couleur différente. Ils sont la grande, la seule richesse des sauvages; ils servent, on vient de le voir, aux traîneaux; leur chair est aussi une nourriture appréciée; leurs peaux sont excellentes, transformées en manteaux, en bonnets ou en guêtres; on les emmène à la chasse et, la nuit, ils écartent du campement les bêtes sauvages de la forêt; enfin les chiens servent de monnaie aux indigènes chez qui l'argent est toujours rare, parfois même inconnu. Un jeune homme qui veut se marier est obligé de payer une dot à son beau-père: il s'acquitte de sa dette en lui donnant quelques chiens: il y a des femmes qui valent deux ou trois chiens, une barque, une marmite ou simplement quelques jours de travail fournis par le gendre à son beau-père. Le mariage n'est d'ailleurs pas une cérémonie, mais un fait naturel et qu'on n'a pas à célébrer: les indigènes de l'Amour vivent presque à la façon des bêtes.
Tout en les refoulant, les Russes ont essayé de les convertir et, dans ce but, ils leur ont envoyé des missionnaires. Si l'on s'en rapporte aux statistiques, on pourrait croire que les popes se sont acquittés de leur tâche avec le plus grand succès, mais les chiffres donnés par les autorités compétentes sont cependant très sujets à caution, et rien n'est parfois plus menteur qu'une statistique, surtout lorsqu'elle est sibérienne.
Les popes d'Asie sont presque toujours des gens peu instruits, grands buveurs et quelquefois grands coureurs; ils sont assez indulgents pour les péchés des autres et très indulgents pour les leurs. Ils n'imposent pas toujours l'estime et presque jamais le respect.
Il est vrai que les popes baptisent avec rage, le plus souvent qu'ils peuvent et plutôt deux fois qu'une: leur zèle est en effet sans bornes et j'ai connu des sauvages qui avaient reçu plusieurs fois le sacrement du baptême et qui avaient été inscrits sur les registres chaque fois avec un nom différent: un baptême rapporte toujours quelque argent au prêtre russe et les femmes des popes, qui sont insatiables, trouvent qu'il n'y a jamais de trop petits profits. Que d'histoires amusantes je pourrais raconter à ce sujet après les quelques années que j'ai passées en Sibérie! J'ai vu des gens qu'on baptisa en bloc sans leur avoir préalablement demandé s'ils étaient consentants; d'autres furent baptisés par force, d'autres enfin par surprise, sans qu'ils eussent le temps de savoir ce qu'il leur arrivait. Bien souvent des jeunes gens, à qui les parents refusent la permission de se marier, vont trouver le pope qui les convertit et les marie: les parents, devant le fait accompli, n'ont pas à récriminer et les époux devenus chrétiens n'en continuent pas moins à pratiquer leur religion païenne et n'abdiquent aucune de leurs croyances chamanistes. Tel indigène qui a un gros délit sur la conscience et qui craint la prison, obtient du pope, moyennant baptême, la promesse qu'on fermera les yeux sur sa faute. Le plus curieux c'est qu'il y a même des chamanes, c'est-à-dire des prêtres indigènes, qui ont été convertis par des prêtres russes et qui continuent à exercer en secret leur ancien métier. Le plus souvent, d'ailleurs, le sauvage croit à la divinité du dieu que le pope lui apporte:
[Illustration: LES SAUVAGES DU BASSIN DE L'AMOUR: LEURS FEMMES]
[Illustration: LES SAUVAGES DU BASSIN DE L'AMOUR: LEURS DIEUX
(Photographies de M. Ninaud.)]
«Tu sais, me disait un jour un Golde, le dieu du pope est un dieu lui aussi. Il y a tant de dieux dans le ciel, dans les eaux et dans les forêts, que nous ne pouvons pas toujours les connaître tous: il y en a toujours quelques-uns de plus qu'on ne croit!»
Puis il ajoutait:
«Nous avons mis l'image vendue par le pope quand il nous a baptisés, dans un coin de notre maison; nous avions peur que nos dieux ne se fâchent de ce que nous en avions reçu un nouveau: ils n'ont rien dit et sont restés calmes, ils ont pensé sans doute que le nouveau venu avait peu d'importance. D'ailleurs le pope nous a dit qu'il était tout à fait bon: un Dieu qui ne fait pas de mal n'est pas un dieu puissant: les grands dieux sont méchants, et se plaisent à tourmenter les hommes!»
On voit que les dieux des sauvages de la Sibérie orientale sont nombreux: en général, ce sont les forces de la nature qu'ils divinisent et qu'ils adorent parce qu'ils ne peuvent les comprendre.
Pour mieux faire connaître la mentalité des indigènes du bassin de l'Amour, je n'ai qu'à choisir parmi mes souvenirs, et une seule aventure suffira pour les bien dépeindre; on comprendra alors qu'ils ne sont guère perfectibles, et qu'ils semblent destinés à disparaître devant les races plus fortes qui les entourent, et à devenir la proie de la tuberculose, de la syphilis et de l'ivrognerie, les trois plus importantes maladies qui les rongent aujourd'hui.
Je m'étais arrêté en 1902 dans une petite station sur la rive gauche du fleuve Amour, à la lisière d'une épaisse forêt: non loin de là, au bord d'une petite rivière, était établi un campement golde: dès mon arrivée au campement, des chiens furieux se précipitèrent à ma rencontre, en montrant de formidables dents. Des gamins qui jouaient dans la boue et qui n'avaient pas été lavés depuis leur naissance--débarbouiller un enfant lui porte toujours malheur--s'enfuirent et se réfugièrent dans des huttes, effrayés par les grelots de mon tarantas et par la présence de l'officier russe qui m'accompagnait. Un homme sortit pourtant d'une hutte en planches disjointes et dont quelques-unes étaient pourries, la plus belle pourtant de tout le campement. Très petit, avec des jambes courtes, un visage plat et rond, des yeux bridés, d'énormes oreilles, et des pommettes très saillantes, le sauvage présentait dans toute sa laideur et toute sa pureté le type de la race golde. Il était vêtu d'une blouse en lambeaux, portait une courte jupe en peau de phoque tacheté, un grand bonnet en peau de renard et des bottes faites avec des morceaux de peaux de jambes de cerfs sauvages.
«C'est le Golde le plus intéressant des environs, me dit Boris Arkadiévitch, l'officier qui m'accompagnait. Notre pope, le père Serge, le dit très intelligent, mais la rumeur publique l'accuse d'être sorcier, charlatan, chamane en un mot. Eh! Gotchi, conduis-nous.»
Gotchi, en riant, vint à nous un peu craintivement, il nous fit visiter le campement: toutes les huttes étaient pareilles, carrées, avec de grands foyers rectangulaires à l'intérieur, dont la fumée s'échappait insuffisamment par le trou pratiqué dans le toit de chaque maison; au mur, pendaient des vêtements en peaux de poissons, de phoques, d'ours, de chiens et parfois des bonnets faits avec des fourrures de prix et ornés de dessins de couleurs très voyantes.
Les femmes se taisaient et baissaient la tête devant nous; elles portaient deux tresses de cheveux, une sur chaque épaule; elles avaient des bagues de métal au pouce et à l'index, des bracelets de fer à chaque poignet, des anneaux réunis en forme de chaînettes aux oreilles, et souvent dans le nez un autre anneau sur lequel elles passaient la langue de temps à autre, sans doute pour se moucher plus proprement. Dans une des huttes, une femme donnait à téter à son petit, et une gamine de six ans s'était emparée de l'autre sein de la mère et le suçait avec gourmandise. Celle-ci tenait dans sa main restée libre, la menotte très sale du bébé, et, pour la nettoyer, elle la léchait lentement et l'essuyait ensuite à sa manche toute grasse. A ma première visite, les Goldes se tinrent sur la réserve, mais en leur offrant du thé, du sucre et des bonbons, je gagnai vite leur confiance. Une grande distribution de feuilles de tabac eut le plus grand succès, chacun en déchirait un morceau, et bientôt hommes, femmes et enfants, fumaient des pipes qu'ils se repassaient de bouche en bouche: ceux qui ne fumaient pas, chiquaient.
Après quelques visites, je n'avais pu avoir pourtant aucun renseignement intéressant: l'officier russe par sa présence gênait mes nouveaux amis.
J'avais remarqué chez Gotchi des objets bizarres, que Boris Arkadiévitch appelait des jouets d'enfants; Gotchi l'avait immédiatement approuvé, mais son approbation était un mensonge, car j'avais reconnu deux dieux sous la forme d'un ours et d'un tigre très grossièrement sculptés. Le tigre était très long, avec une interminable queue et des jambes très courtes; l'ours, un peu mieux fait, était le dieu invoqué pendant certaines maladies et pendant les couches douloureuses. Ce fut une grande épouvante quand Boris Arkadiévitch voulut s'emparer des deux objets.
J'avais aperçu dans un coin une statuette non moins grossière: tête ovale, tronc énorme, sans bras et sans jambes. Gotchi avait placé à côté d'elle une tasse en écorce de bouleau avec un peu de graisse, des racines et quelques grains de riz. Je m'approchai de la statuette au grand effroi des sauvages et, sans rien dire, tirant une cigarette de ma poche, je fis glisser le tabac dans la tasse comme offrande à la divinité: Gotchi me tendit la main aussitôt et me remercia. J'avais reconnu dans l'idole le dieu Aïami, celui qui protège les Chamanes, qui leur donne la force, l'astuce et la science, et je m'étais empressé de lui porter mon offrande: je savais que ce que ce dieu préfère à tout, c'est le tabac. Gotchi était donc bien un Chamane, mais je n'avais plus le temps de causer avec lui, il me fallait entrer au village russe où devait m'attendre un bateau.
O naïveté impardonnable à un voyageur qui connaît la Sibérie! Dans ce pays, il y a bien des horaires, mais les heures qu'ils indiquent ne sont jamais celles auxquelles arrive ou part un bateau; le lendemain apprenant que le bateau n'était pas encore annoncé, je retournai, seul cette fois, au campement des Goldes.
A mon grand étonnement, personne ne vint à ma rencontre. Le campement était désert, et la plupart des huttes vides. J'entrai enfin dans une cabane assez grande où je trouvais réunis presque tous les hommes du campement. Au milieu d'eux Gotchi, une peau de bête en guise de chapeau, une plaque de métal sur la poitrine et à la main une canne ornée de grelots et de peaux d'écureuils et de zibelines, officiait en chantant et en dansant. Sur les planches qui servaient de lit, une femme était couchée; à côté d'elle quelque chose de très gros était étendu, caché par une peau de bête. A ma vue, Gotchi s'arrêta, les Goldes se levèrent, la femme fit un mouvement, la peau de bête glissa à terre et je vis qu'elle était couchée nue à côté du cadavre d'un homme.
«Je vous demande pardon de vous déranger, dis-je à Gotchi; faut-il que je m'en aille?
--Non, tu peux rester, me dit le Chamane, tu n'es pas un Russe, toi, et hier tu as fait des offrandes à nos Dieux!»
Il m'expliqua ensuite que son camarade était mort subitement; appelé en toute hâte, Gotchi n'avait pas réussi à chasser les mauvais esprits et à ranimer le corps du défunt. Les femmes lavèrent alors le mort, l'habillèrent, et l'épouse, pour la dernière fois avant que son mari soit mis au cercueil, s'était, selon l'usage, couchée toute nue auprès de lui.
On apporta le cercueil où l'on plaça le cadavre. Nous suivîmes tous le convoi, le spectacle était lugubre, une brume humide nous enveloppait; derrière les porteurs marchaient le Chamane, la femme et les enfants; des parents tenaient à la main des objets qui avaient appartenu au défunt et un jeune homme traînait un chien dont les hurlements plaintifs s'unissaient aux cris des assistants.
On fit un trou peu profond, on y plaça le cercueil après avoir mis auprès de lui une tasse, un briquet, une pipe, du tabac, objets dont un mort peut toujours avoir besoin, ainsi que m'expliqua Gotchi. On brisa ensuite l'arc du défunt et Gotchi s'approcha du tombeau.
«Nous venons de te faire une maison tranquille, s'écria-t-il; vis-y tranquille et sans jamais nous faire du mal!»
Deux Goldes amenèrent alors le chien auprès du tombeau, ils le prirent l'un par les pattes de devant, l'autre par les pattes de derrière et Gotchi l'immola d'un coup de couteau en plein cœur.
On recouvrit ensuite le cercueil de terre, et chacun se sauva à toutes jambes, de peur d'être emmené par l'âme du mort qui guettait auprès du tombeau dans l'espoir d'entraîner quelqu'un avec elle.
Revenus au campement, les Goldes firent cuire le chien immolé devant le tombeau et le dévorèrent. Gotchi cependant s'offrit pour me reconduire au village: le brouillard était intense autour du campement.
Chemin faisant, je demandai à Gotchi ce qu'allait devenir la femme du défunt.
«Pendant sept nuits, me répondit-il, elle va pleurer sur la tombe de son mari, puis je ferai une cérémonie religieuse, et elle pourra se remarier aussitôt.
--On épouse volontiers une veuve chez vous? demandai-je.
--Une femme jeune et qui a déjà eu des enfants est toujours bonne à épouser: le rôle d'une femme est d'avoir des enfants; celle-là peut en avoir puisqu'elle en a déjà eu.
--Le défunt était riche?
--Oui, répondit Gotchi, et il n'avait rien à faire, car un autre travaillait pour lui.
--Sa femme l'avait donc trompé? dis-je en faisant allusion à une punition d'adultère presque générale chez les indigènes du fleuve Amour.
--Oui, répondit Gotchi, et selon l'usage, les vieux ont condamné l'amant à travailler pour le mari. Le mort a toujours eu de la chance: à la pêche et à la chasse, tout lui réussissait dans sa jeunesse; enfin quand il est devenu vieux, il a été trompé par sa femme, et nous avons condamné l'amant qui était actif et vigoureux à travailler à la place du mari!»
Nous arrivions cependant au village, le brouillard s'était enfin dissipé, et Gotchi me serra la main après m'avoir demandé un peu d'argent pour acheter de l'eau-de-vie.
«Tu boiras tout.
--Je boirai tout!... Non, ajouta-t-il, j'en donnerai un peu aux esprits pour qu'ils te protègent pendant ton voyage. Adieu, je te souhaite le bonheur!»
Et veut-on savoir ce que des peuples aussi primitifs entendent par le bonheur? Un autre de mes amis, non moins sauvage que Gotchi, me l'a expliqué plus tard.
«Du poisson sec tous les jours, me disait-il, de la viande de phoque ou de chien pour les jours de fête, et trois ou quatre femmes bien robustes pour travailler pour toi pendant que tu ne feras rien: voilà ce que je te souhaite lorsque tu seras de retour dans ton pays!»
Je prie mes lecteurs de croire que je ne me suis conformé à aucun point d'un pareil programme!