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CHAPITRE IV

LES BOUDDHISTES

Les peuples demi-civilisés.--Le partage des terres.--Les exigences de la guerre.--La vie des lamas.--Un dieu vivant.

Nous venons de voir quels ont été les rapports des Russes et des sauvages, mais il n'y a pas que des sauvages en Sibérie Orientale, et les Bouriates sont autrement intéressants que les Goldes ou les Orotchones. Très supérieures à toutes les peuplades dont nous venons de parler dans le précédent chapitre, il existe en Sibérie Orientale, en Transbaïkalie, des populations appartenant à la race mongole, connues sous le nom de Bouriates: ce ne sont plus là des peuples qui disparaissent, ils ont au contraire toujours beaucoup d'enfants. Ils font partie du groupe des demi-civilisés de Sibérie dans lequel je les range avec les Kirghizes et les Iakoutes, ce sont des peuples, les uns nomades encore, les autres passant peu à peu de la vie nomade à la vie sédentaire. Les prêtres musulmans, les moullahs, chez les Kirghizes, les prêtres bouddhistes, les lamas chez les Bouriates ont pris ces peuples en tutelle, et, par leur influence occulte, luttent victorieusement contre les popes russes. Grâce à leur religion, les Kirghizes et les Bouriates ont un semblant de civilisation.

Il y a en Sibérie deux groupes de Bouriates, l'un à l'ouest, l'autre à l'est du lac Baïkal. Les Bouriates de l'ouest n'ont pas été convertis à la religion bouddhique, ils sont restés chamanistes et les premiers colons russes qui s'établirent auprès d'eux rencontrèrent une résistance opiniâtre: ils sont encore conducteurs de troupeaux, mais la plupart d'entre eux sont devenus sédentaires et s'occupent d'agriculture. Les popes russes font aux chamanes une guerre acharnée; ils ont converti une partie des indigènes à la religion orthodoxe: ceux-ci ont été baptisés à la façon des Goldes ou des Toungouses et sont restés au fond du cœur fidèles aux superstitions de leurs pères. Parmi les Bouriates convertis, il y a trois espèces de chrétiens: les sincères, si rares qu'on peut les compter, les convertis par intérêt et les convertis par force ou nécessité. Le pope baptise un voleur en lui promettant d'étouffer l'affaire qui pourrait le conduire en prison: entre le baptême et la prison, l'indigène n'hésite pas un instant.

Le même fait se reproduit chez les indigènes de Transbaïkalie, mais la conversion d'un bouddhiste est plus difficile à obtenir que celle d'un chamaniste. Les lamas luttent avec acharnement contre les popes, et leur sont parfois supérieurs en intelligence et en moralité. Les popes de Transbaïkalie sont d'ailleurs de pauvres hommes, très superstitieux; j'en ai même connu un qui se faisait soigner par un lama!

«Comme prêtre, me disait-il, je le méprise, mais comme médecin il est bien plus fort que tous les médecins russes de la province!»

Le lama vit dans le célibat, tandis que le pope de Sibérie est très prolifique: il porte ses enfants un peu partout, mais sa femme ne peut pas trop se plaindre, puisqu'il lui en donne toujours huit ou dix pour sa part.

Il n'y a guère encore aujourd'hui en Transbaïkalie, en fait de colons, que les Séméïski dont nous avons parlé. L'administration désirerait pourtant attirer de nouvelles forces et donner des terres à d'autres émigrants: or la zone agricole est peu large en Sibérie et les terres fertiles disponibles deviennent rares. On a pensé à les prendre aux Bouriates. Ceux-ci s'occupaient avant tout d'élevage; ils aiment la vie patriarcale des pasteurs nomades, mais ils ne peuvent plus la mener à la façon des Kirghizes de la grande steppe. Ils ne cultivent la terre que pressés par la nécessité, et ce nouveau métier ne leur plaît guère, même lorsqu'ils y réussissent. Dans le district de Sélinguinsk pourtant, ils ont dû se résigner à cette existence nouvelle. Des colons ont labouré les terres: d'immenses plaines sont encore en friche où de grands troupeaux peuvent vivre, mais les champs cultivés sont devenus autant d'obstacles à la marche des caravanes. Dans ces conditions, la grande vie nomade est devenue impossible et les éleveurs de troupeaux ont dû chercher dans l'agriculture de nouveaux moyens d'existence: leur genre de vie, tout d'un coup, a été changé.

Le gouvernement a cependant décidé de faire une nouvelle répartition des terres. Jadis, sous le prétexte que les Bouriates conducteurs de troupeaux n'avaient pas besoin des terres les plus propres à la civilisation, on a disposé de celles-là. Aujourd'hui, on veut leur donner à chacun un certain nombre de dessiatines de terre, de telle façon que, les grands troupeaux ne pouvant plus vivre, les indigènes verront leurs richesses diminuer et seront forcés de cultiver des terres qu'au précédent partage on avait déclarées impropres à la colonisation. Ils sont donc en droit de se plaindre, et les lamas, qui ont une grande influence sur eux, les y poussent de toutes leurs forces. Un écrivain français a, dans un livre tout de parti pris, parlé d'une grande conspiration entre les lamas et le gouvernement russe: tout cela n'est que fantaisie, car les réformes annoncées par la Russie, si elles ne rendront pas les Bouriates plus pauvres, si même elles amélioreront peut-être un peu le sort des plus misérables, ruineront les plus riches d'entre eux, les lamas, tout les premiers.

Très effrayés par les projets russes, les Bouriates ont envoyé à l'empereur députations sur députations, ils ont adressé des suppliques au gouverneur général de l'Amour, et ils demandent encore à tout fonctionnaire qui passe de vouloir bien intercéder pour eux.

«Je ne me fais pas d'illusion, m'écrivait l'un d'eux; les Russes ont la force pour eux et nous ne pouvons leur opposer que l'inertie.»

Cela me rappelait le mot d'un autre nomade:

«Je n'ai pas peur des Cosaques, me disait-il; seulement, quand j'en vois un sur la route, je me dépêche de me sauver!»

Les Bouriates ont toujours eu une autre crainte, et plus que jamais devront l'avoir: celle de devenir soldats russes. Il y a un an, le général Kouropatkine, de passage à Tchita, fit connaître aux Bouriates les réformes décidées à Saint-Pétersbourg: il déclara ensuite qu'on savait que les Mongols de Transbaïkalie étaient des sujets fidèles, pleins de dévouement pour la Russie. Un délégué bouriate prit la parole aussitôt et mit les choses au point.

«L'empereur nous a promis, dit-il, que nous ne serions jamais soldats.»

Cette crainte d'être soldats est si grande que les Bouriates ont cru, à l'époque du recensement, que toutes les formalités d'alors n'avaient d'autre but que de les enrôler. Ils ont peur de la guerre, et quoi qu'en disent les journaux soi-disant bien renseignés, ils n'oseraient pas faire cause commune avec les ennemis de la Russie. La guerre n'en est pas moins terrible pour eux: pendant la campagne contre les Boxers, on leur a demandé des chevaux, du foin, des morceaux de feutre et des tentes: ils ont été très irrégulièrement payés, quelques-uns n'ont même jamais été remboursés; il y a eu de la part des fonctionnaires des actes regrettables. On affecta une somme pour le remboursement des Bouriates, mais l'argent passa par tant de mains qu'il resta dans les poches de certains fonctionnaires. L'un de ces derniers m'avoua que, si les Bouriates n'avaient pas été remboursés, ce qui avait fait le malheur des uns avait fait le bonheur des autres. Un Bouriate qui m'accompagnait et qui avait assisté à notre entretien me dit ensuite:

«J'en aurais de belles à raconter sur celui-là!»

Puis, après un silence, il reprit, en l'arrangeant à sa façon, la phrase du fonctionnaire:

«Quand on y a trouvé son bonheur, on se console aisément du malheur des autres!»

J'ai constaté d'ailleurs que les Bouriates étaient toujours prêts à donner des pots-de-vin dans la crainte de représailles ou simplement pour avoir la paix: j'ai entendu un vétérinaire qui annonçait aux moines que leurs bêtes étaient malades de la peste et qu'il était venu pour les abattre. Le chef des moines ne se troubla pas, donna un billet de cent roubles au vétérinaire et tout le monde fut content: le vétérinaire qui avait reçu ce qu'il désirait, les moines qui avaient craint que cela ne leur coûtât bien davantage, et les bêtes qui continuèrent à paître tranquillement dans les prés. L'élevage est encore malgré tout, en effet, la grande occupation des Bouriates; il y a dans la province beaucoup de bétail, les plaines y sont bien arrosées et les pâturages excellents.

Pour bien faire comprendre les mœurs, les coutumes et la mentalité des demi civilisés de Transbaïkalie, le mieux est de raconter ici, comme je l'ai fait pour les sauvages dans le chapitre précédent, une des aventures typiques qui m'arrivèrent lorsque je vivais avec eux.

La religion bouddhiste fut, on le sait, reformée par un moine du Thibet appelé Dsonkhava, que les livres saints avaient annoncé et qui entreprit de rendre au bouddhisme sa pureté primitive: il ne réussit, à vrai dire, qu'à lui donner une hiérarchie et une discipline; il fonda des monastères qui furent habités par des moines ou lamas. Le lamaïsme ou croyance jaune gagna le Thibet, la Mongolie, la Mandchourie et la Transbaïkalie. Il y a aujourd'hui quatre grandes incarnations de Bouddha: la plus connue est le Dalaï-Lama, vice-roi du Thibet, auquel les Anglais font la guerre et qui a, dans ces dernières années, échangé avec le tsar plus d'une ambassade; il ne faut pourtant pas voir dans ce fait la grande conspiration annoncée par certains publicistes qui ont l'air d'avoir été dans les pays dont ils parlent.

Parmi les quatre grandes incarnations de Bouddha, les Mongols et les Bouriates vénèrent surtout le Bogdoguéguen ou Khoutoukhta. L'influence de cet homme-dieu est très grande et la Russie envoie auprès de lui ses plus rusés consuls. La Russie tient à être en bons termes avec lui comme avec tous les personnages influents de Mongolie, car elle a toujours le projet de construire, entre Irkoutsk et Pékin, un Transmongolien.

[Illustration: UN MONASTÈRE BOUDDHIQUE EN TRANSBAÏKALIE]

[Illustration: UN LAMA BOURIATE]

Lorsqu'un des hommes considérés comme incarnation divine meurt, les moines se rassemblent et les astrologues lisent dans les astres à quel endroit vient de naître un enfant qui sera considéré par tous comme l'incarnation vivante de la divinité. On dit que jadis les moines tuaient tout jeune Dieu dès qu'il atteignait l'âge d'homme, pour qu'il ne prît pas sur le peuple une trop grande autorité.

On ne sait qui a raconté aux Bouriates que le tsar était un dieu: les Mongols voient des dieux partout, et il est incontestable que beaucoup d'indigènes ont accepté comme vraie cette légende peu ancienne. Le tsar serait même l'incarnation non d'un dieu, mais d'une déesse: l'âme de Tsagane Dara Ekhé (Dara la Blanche) serait entrée jadis dans le corps de Catherine II et se serait incarnée ensuite de corps impérial en corps impérial.

Il existe en outre au Thibet et en Mongolie beaucoup d'incarnations secondaires, mais profondément respectées: ce sont des dieux vivants dont l'âme seule est d'essence divine, mais dont le corps est soumis à toutes les misères de l'humanité, à la souffrance et à la mort. Dès que l'un d'eux meurt, l'âme du dieu se réincarne immédiatement dans le corps d'un nouveau-né, qui doit prendre la place du défunt, et dont les astrologues lisent le nom dans les étoiles.

J'ai vécu longtemps dans l'intimité des lamas. J'avais appris du premier lama qu'un enfant-dieu de treize ans existait en Transbaïkalie. Le premier lama porte le nom de Khambo-Lama, il est nommé par la Russie, qui le choisit entre trois candidats proposés par tous les monastères. Le nombre des lamas de chaque monastère et le nombre des monastères sont fixés par la Russie. Les moines vivent, entourés d'élèves, dans des maisons de bois autour des temples, qui sont souvent très beaux. Ils m'ont accordé l'hospitalité, refusant toujours mon argent et n'acceptant que quelques cadeaux. Chose amusante et à peine croyable, le Khambo-Lama, chez lequel j'ai vécu dans son monastère du Lac des Oies qui est venu à Paris en 1900 et qui est au courant de nos mœurs, m'a répondu, quand je lui ai demandé quel cadeau je pourrais lui offrir, qu'il désirait obtenir les palmes académiques et, depuis le 14 juillet 1903, le Khambo-Lama Iroltouev est officier de l'Instruction publique!

L'enfant-dieu habitait le monastère de Tsougal, et nul Russe n'a pu recevoir la permission de le voir. La veille de mon départ, le chef des lamas, le chéretoui, m'offrit de rendre visite à l'enfant, qu'un moine courut aussitôt prévenir de notre intention.

«Attendons quelques instants, me dit le chéretoui, il faut que Dieu s'habille!»

J'aurais pourtant bien voulu voir un dieu en négligé.

Le jeune homme m'attendait près de sa porte. Son nom était Loupsane Loundok Tambi Nima, c'est-à-dire Esprit complet, Foi et Soleil. C'était un assez joli enfant, au visage rose et blanc, vêtu d'une robe en étoffe précieuse, soie brochée bleu ciel, agrémentée de broderies d'argent.

Il me tendit gravement la main, sérieux comme un petit homme, et me fit traverser son jardinet, le seul que j'aie vu dans les lamaseries. L'intérieur de sa maison était propre et coquet. Il avait sur une estrade un siège spécial, sorte de trône formé de coussins de soie entassés les uns sur les autres. Il s'assit à droite du trône m'invitant de la main à lui faire pendant de l'autre côté.

Beaucoup de moines étaient entrés, ils se courbaient profondément devant Loupsane.

Un usage curieux existe chez les Mongols: l'étranger reçoit toujours une hospitalité complète. A la fin du repas on lui offre une écharpe de soie appelée khadak. De même, dans les temples, devant les dieux, les fidèles viennent placer des khadaks dont la longueur et la finesse varient avec la fortune des donateurs.

A peine étais-je assis chez le dieu que le chef du monastère, suivi des plus importants lamas, entra: c'était un vieillard de quatre-vingts ans. Mains jointes, profondément courbé, il avança à pas lents, puis il s'inclina très bas devant l'enfant qui, gravement, posa ses petites mains sur la tête du vieillard: tour à tour les moines passèrent respectueusement devant l'enfant-dieu; ils s'inclinaient et lui offraient des écharpes roses, bleues, grises ou blanches.

J'avais pendant mon voyage reçu une grande quantité de khadaks et je pensais que l'occasion était bonne de me débarrasser de l'un d'eux: on ne rencontre pas un dieu tous les jours. J'offris en outre à Loupsane un miroir à deux faces dont je me servais, oserais-je le dire? pour me raser. Une des faces était grossissante: le dieu s'y contempla avec complaisance, daigna sourire et me remercia d'un petit signe de tête.

Je l'interrogeai sur ses études; autour de lui je voyais beaucoup de livres: il étudiait les langues russe et thibétaine pour pouvoir voyager plus tard. Il restait cependant silencieux, laissant le plus souvent les lamas me répondre, et ceux-ci m'affirmaient en effet que le dieu irait visiter tous les pays bouddhiques, le Siam et Ceylan, les Indes et le Thibet.

«Donnez-moi votre carte», dit tout à coup le jeune dieu.

Je lui tendis une carte, et Loupsane m'annonça qu'il voulait plus tard aller visiter l'Europe comme l'avait fait le Khambo-Lama de Transbaïkalie: il m'annonça que sa première visite serait pour moi.

L'avenir me réserve donc l'honneur de promener un dieu sur le boulevard des Italiens! Mais nous sommes à une époque où les dieux sont très modernes, et le jeune Loupsane me demandera peut-être de le conduire aux Folies-Bergère!

Tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit et un autre enfant, un peu plus jeune, entra; il s'inclina devant le petit dieu et prit place au milieu des lamas, qui le saluèrent à leur tour.

«Nous avons reçu il y a onze ans, me dit le chéretoui, un messager venu en toute hâte du Thibet: il nous a appris ce que les astres avaient annoncé au Dalaï-Lama: l'âme d'un célèbre lama thibétain venait de s'incarner dans le corps d'un enfant né près de notre monastère, dans un endroit qu'on nous désigna. Nous avons trouvé en effet l'enfant dans une pauvre cabane: il grandit au milieu de nous, conservant tous les honneurs, toutes les prérogatives auxquels son rang lui donne droit!»

La naissance de Loupsane avait été annoncée de la même façon. Un jour des prêtres vinrent au Thibet et annoncèrent aux moines de Tsougal qu'ils avaient appris dans les astres la naissance d'un enfant-dieu. Non loin d'un village qu'ils désignaient dans les environs du monastère, un enfant nouveau-né était une nouvelle incarnation de Bouddha. Les indications données étaient si vagues qu'on trouva facilement un enfant né dans les conditions requises. Au bout de quelques années, l'enfant mourut, mais les astrologues, faisant appel à toute leur science, consultèrent les astres et déclarèrent que l'âme divine était passée dans le corps d'un autre enfant, né non loin de là, dans un endroit où l'on pouvait voir un certain nombre de rochers et de bouleaux. On peut donc trouver facilement un enfant né le jour de la mort de la première incarnation et ce second dieu fut le jeune Loupsane, auquel j'avais l'honneur d'être présenté.

L'autre gamin, dans le corps duquel s'était incarnée l'âme d'un moine thibétain, était proprement habillé, mais ne portait pas un costume comparable à celui de Loupsane. Il était vêtu comme le sont les moines du Thibet, son bras gauche était nu. Il avait une frimousse amusante, il me regardait et me répondait avec le plus grand sérieux, mais je voyais de la gaieté et surtout de la malice dans ses yeux.

«Comment vous appelle-t-on?» demandai-je.

Il me dit son nom en thibétain et ajouta gravement:

«Traduit en langue mongole, mon nom signifie: Esprit heureux, grande sagesse et mer sans limites.

--Et, lui dis-je en riant, vous aimez tout de même les bonbons?

--Oh oui!»

Ce «oui» avait un tel accent de conviction que tout le monde se mit à rire. L'enfant-dieu s'était approché, mais gardait toujours son air sérieux. Il me présentait à son tour un khadak: mon audience était terminée et il ne me restait qu'à serrer la main divine qui m'était tendue.

[Illustration: GAMINS BOURIATES]

Je quittai les lamas le lendemain, je devais partir pour le Japon. A l'heure de mon départ, on m'offrit une interminable écharpe de soie bleue, que cinq moines portaient sur leurs mains; au milieu d'eux, le chéretoui, sur l'écharpe étendue sur ses mains, portait une statue de bronze.

«Vous êtes resté longtemps notre hôte, me dit-il, et aujourd'hui nous avons pour vous beaucoup d'estime et d'amitié. Vous allez faire un long voyage et les voyages sont souvent dangereux: voilà le dieu Aïouchi, celui qui donne la longue vie: prenez-le, nous vous l'offrons: grâce à lui, vous voyagerez sans danger!»

Il m'est arrivé bien des aventures et j'ai passé par des moments difficiles, mais si je suis revenu sain et sauf, car le dieu Aïouchi, enroulé dans mes chemises de flanelle, du fond de ma malle, a soigneusement veillé sur moi!

· · ·

La colonisation russe a donc fait disparaître peu à peu les sauvages de Sibérie Orientale; elle a forcé les bouddhistes à changer leur façon de vivre et à renoncer à des coutumes séculaires. Il s'est produit là un fait que nous constatons partout lorsqu'une race supérieure apparaît dans un pays: la lutte pour la vie commence, les plus faibles sont vaincus et disparaissent peu à peu.

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