CHAPITRE V
LES ÉTRANGERS EN SIBÉRIE ORIENTALE
Chinois et Japonais.--Le rôle des Chinois en Sibérie.--Les Japonais.--Les Coréens.--Les Européens.
Sur les territoires russes de Sibérie Orientale, vivent un grand nombre d'étrangers, des Chinois surtout, des Japonais et des Coréens, des Européens et des Américains.
Nous parlerons tout d'abord des Chinois.
Un voyageur qui raconte ses aventures est souvent en contradiction avec ses compatriotes: ceux-ci ont lu des livres, des romans surtout, où certains types leur ont été présentés comme vrais et sont depuis acceptés comme tels. La fantaisie de nos romanciers nous a donné, par exemple, un type de femme russe qu'il n'est pas possible de trouver en Russie; de même, il est établi dans tous les pays d'Europe que les peuples d'Extrême-Orient, Chinois et Japonais, sont, le premier très malfaisant, le second doué au contraire des plus rares qualités; le Japonais est aussi intelligent que le Chinois l'est peu; il est, dit-on, travailleur, courageux, sympathique, tandis que le représentant du Céleste Empire se montre toujours fourbe, lâche et paresseux.
La majorité des voyageurs d'Asie et des commerçants établis en Extrême-Orient, juge au contraire avec une grande sévérité les Japonais, auxquels ils reprochent leur orgueil et leur vanité, et surtout leur mépris, leur haine de l'étranger qui se traduit si souvent par des faits très regrettables.
Au point de vue commercial, tous les marchands et tous les hommes d'affaires sont d'accord pour se plaindre de la mauvaise foi japonaise: la parole d'un Chinois en matière commerciale vaut une signature européenne, tandis qu'un contrat passé avec un Japonais n'a que la valeur du papier sur lequel il est écrit. Les Japonais ont donné une fois de plus, récemment encore, une preuve de cette vérité: ils avaient fondé une banque où ils ne devaient employer que des Japonais, et, au bout de quelques mois, ils durent confier leurs caisses à des comptables chinois.
Le parti pris qu'on a et que j'avais moi-même contre les Chinois semble vite injuste quand on se trouve en Extrême-Orient. On nous a trop parlé du mal qu'ont fait les Chinois, mais pas assez de celui que nous leur avons fait nous-mêmes et que nous leur faisons encore; non, ils ne sont pas les monstres qu'on nous a trop souvent décrits, ils sont travailleurs, ils sont honnêtes à leur façon, qui vaut bien la façon européenne; ils ont le plus grand respect pour la science et les savants, ils ont une intelligence vive et une finesse absolument supérieure.
Une Parisienne qui se trouvait en Extrême-Orient en même temps que moi, me parlait des idées préconçues qu'elle avait apportées, comme moi, d'Europe, de son changement brusque d'opinion, et de l'estime qu'elle portait aux Chinois qui vivaient autour d'elle à Vladivostok.
«Les trouvez-vous laids? demandai-je.
--Quand les hommes ont des yeux comme en ont les Chinois, me répondit-elle, on ne peut pas dire qu'ils soient laids!»
Beaucoup de Chinois ont, en effet, un regard vif, gai, pétillant d'intelligence et d'esprit; il y en a même qui sont très beaux.
Les Chinois sont nombreux dans le bassin de l'Amour: on en rencontre à partir d'Irkoutsk, dans la Transbaïkalie, le long de l'Amour et dans la Province Maritime. La loi refusait jadis aux femmes chinoises d'habiter près de la frontière: les Chinois qui vivent sur le territoire russe sont donc encore aujourd'hui séparés de leur famille, les plus jeunes d'entre eux sont presque des enfants. Venus de Canton ou de Changhaï, de Tchéfou ou de Pékin, ils mettent comme condition à leur voyage que leur corps, s'ils meurent en Russie, sera ramené en terre sainte, c'est-à-dire dans le Céleste Empire, et en effet, les morts mis en bière sont toujours renvoyés à leurs familles. Les Chinois de Canton qui émigrent en Asie russe sont presque toujours garçons de bureaux, ou domestiques, ceux de Tchéfou ouvriers ou manœuvres. Ils font tous les travaux, et les entrepreneurs sont d'accord pour dire que le travail fait par les Chinois est achevé plus vite et revient à meilleur compte que celui qui est confié aux Russes. Il semble incontestable aussi, d'après tout ce qu'on en a répété, que le domestique chinois est souvent un très bon serviteur, fidèle et attaché à ses maîtres.
Un grand nombre de Chinois s'occupent de commerce; ils ont, dans les villages de la région de l'Amour, de nombreuses boutiques. Dans chacune d'elles le maître de maison est le plus souvent assis, grave et flegmatique, immobile parfois comme une statue. Il porte presque toujours la veste blanche, un pantalon de cotonnade bleue serré à la cheville, des bas de laine noirs et des souliers de cuir ou de coton blanc. Le commerçant chinois trouve le moyen de s'enrichir là où le négociant russe ne peut parvenir à joindre les deux bouts, et la raison en est bien simple: le premier est plus sobre, plus travailleur et surtout plus économe que le second. Les magasins dépendent presque toujours d'une maison importante située en Chine et dont ils ne sont que les succursales. A la tête de chaque succursale se trouve un gérant. Les plus jeunes, dès leur arrivée, sont chargés des travaux du ménage, ils doivent tenir la maison propre, préparer la table et servir le thé. Le gérant d'une boutique importante a le plus souvent débuté comme verseur de thé dans la maison même qu'il dirige aujourd'hui. Tous les trois ou quatre ans, selon les économies qu'il a pu faire, le Chinois retourne à son village natal où il a laissé sa femme et ses enfants. Je n'en ai connu qu'un qui se soit fixé sur la terre russe définitivement, après avoir épousé par amour une femme sauvage des bords de l'Oussouri, à laquelle, depuis de longues années, il reste fidèle.
Il est très facile d'entrer en relations avec les Chinois de Sibérie, ils sont en général hospitaliers et très aimables: quand on entre chez eux le soir, les uns jouent, les autres bavardent; ils vous invitent à dîner; le maître de maison ne s'assied pas à table avant la fin du repas: il surveille le service.
Les plus jeunes servent de domestiques et apportent les plats: il y en a parfois une trentaine, si les invités ont été priés à l'avance: ce sont des vieux œufs qui sont restés pendant des mois en terre, des vers de mer, des champignons de toutes sortes, des cochons de lait désossés et grillés, des petits oiseaux roulés dans des feuilles de nénuphar, des ailerons de requins, des choux de mer, etc., etc. A la fin des repas qu'en l'honneur des Russes on arrose d'eau-de-vie, on passe un plat où se trouvent mélangés tous les mets servis au cours du dîner. Il y a parfois des mets dont les noms rendent rêveur et dont on ne peut reconnaître l'origine: aliments précieux ou plaques parfumées.
Souvent un plat trop barbare ou très faisandé déplaît à l'Européen. Un jour que j'avais refusé des œufs pourris, mon hôte me dit moitié riant, moitié fâché:
«C'est là un mets trop fin, sans doute, pour être apprécié par un gosier européen!»
Il y a peu de gens qui soient plus spirituels que les Chinois. Ils sont le plus souvent bavards et vous racontent des histoires amusantes qu'ils inventent à plaisir. Là où ils sont sincères et inépuisables, c'est quand ils parlent des Khounkhouzes, ces fameux brigands de Mandchourie, dont ils ont une horrible terreur et auxquels paient peut-être tribut, presque tous les Chinois établis en territoire russe.
[Illustration: UN MARIAGE D'AMOUR CHINOIS ET FEMME GOLDE]
Les Chinois qui ont été si éprouvés, après les affaires des Boxers, n'aiment pas à parler des massacres de Blagovestchensk racontés au chapitre II de ce travail. Qui ne connaît la fable des lapins de La Fontaine? Les lapins jouent gaiement au soleil, broutent sans souci et font cent tours dans la bruyère et le thym: tout à coup, les chasseurs qui les guettent, les visent au bon moment, des coups de feu partent, des morts couvrent le sol et les chiens achèvent les blessés, pendant qu'épouvantés les survivants s'échappent et regagnent leurs tanières. Puis le silence se fait, un lapin sort de son trou, un peu inquiet; le calme des environs le rassure, d'autres le suivent, et bientôt la bande tout entière, oublieuse du passé, revient brouter et sauter sur le champ encore humide du sang qu'on a versé.
Je ne sais pourquoi, ou plutôt je ne sais trop pourquoi j'avais toujours à l'esprit cette fable en visitant à nouveau, lors de mon dernier voyage, les bords du fleuve Amour. Il y avait alors moins de Chinois qu'en 1899 à Irkoutsk ou en Transbaïkalie, mais dans la province de l'Amour et dans la Province Maritime, il ne semblait pas qu'il y en eût beaucoup moins. A Blagovestchensk, où les massacres avaient été si terribles, je ne retrouvais plus tous ceux que j'avais connus plusieurs années auparavant; je trouvai pourtant un vieillard qui m'accueillit aimable comme autrefois, mais qui, sur les mauvais jours, garda le silence le plus obstiné:
«Il vaut mieux, me dit-il, ne plus parler du passé. Je connais les défauts des Russes comme leurs qualités. Si deux ou trois hommes ont été des monstres, les Russes n'en restent pas moins de bons enfants qui ont été indignés par les cruautés ordonnées par leur gouverneur. D'ailleurs, chaque nation européenne aura sa page honteuse quand on écrira l'histoire de la guerre des Boxers. Croyez-vous que nous n'aurions rien à dire sur les Français?»
Je cite cette phrase sans chercher à la discuter. On m'a parlé souvent, pendant mon voyage, des cruautés allemandes et quelquefois aussi d'actions vilaines qu'on reprochait aux Français, à nos missionnaires comme à nos soldats; mais, chose curieuse, les Chinois que je voyais savaient tous que la France avait décidé de rendre à la Chine les prises de guerre: en Mongolie même on m'en a parlé, et l'effet de cette mesure a été considérable; je ne l'aurais jamais cru si je n'en avais vu moi-même les conséquences:
«Comment avez-vous été sauvé? demandai-je à mon vieil ami le Chinois.
Le visage tout ridé du vieillard, qui avait pris une expression de tristesse inaccoutumée, redevint tel que je le connaissais, fin, spirituel, malin:
«Je pourrais vous dire la vérité, me répondit-il, mais j'aime mieux vous laisser supposer que j'ai été sauvé par une femme. On a encore de temps à autre de petits succès à mon âge!»
Les Chinois qui, avant les massacres, étaient dans la province de l'Amour plus de 15 000, ne sont guère que 9 000 aujourd'hui; mais, dans la Province Maritime, ils sont au nombre de près de 40 000 individus presque tous du sexe masculin, car il n'y a guère plus de 300 Chinoises.
Il n'y avait pas, à l'époque de mon dernier voyage, 3 000 Japonais dans la Province Maritime: tous s'occupaient plus ou moins d'espionnage. J'ai connu, ne parlant pas russe, tel coiffeur à Khabarovsk que j'ai retrouvé plus tard à Tokyo: mais il avait changé de métier, il était devenu photographe et il parlait russe depuis son retour au Japon.
Les Japonais de Sibérie sont actifs et intelligents; les uns sont coiffeurs, les autres photographes, et on vient de lire qu'ils passent, selon les besoins de la cause, d'un métier à l'autre avec la plus grande facilité; un certain nombre d'entre eux sont domestiques; ils offrent même pour rien leurs services: on les nourrira et peu à peu ils apprendront la langue. Servir n'est pas un déshonneur pour un Japonais et plus d'un élève de gymnase ou plus d'un étudiant a accepté d'être domestique à Vladivostok: c'est là encore une forme habile d'espionnage, et lorsque la douane a été établie dans la ville, bon nombre des nouveaux fonctionnaires se sont trouvés avoir des domestiques japonais.
L'espionnage n'est pas seulement le privilège des hommes, les femmes s'en occupent avec non moins d'ardeur: leur double métier leur permet de pénétrer partout; elles sont ordinairement, en effet, blanchisseuses ou prostituées; souvent elles cumulent et excellent dans les deux métiers.
A chacun de mes voyages en Sibérie, j'ai trouvé que les Japonais étaient plus nombreux. Beaucoup passaient comme par hasard, ils avaient souvent des lettres de recommandation pour les fonctionnaires et ils se montraient si aimables qu'on leur permettait de pénétrer partout. Les Russes ont toléré en Sibérie ce que nous avons toléré en Indo-Chine: c'est tant pis pour eux aujourd'hui, ce sera peut-être tant pis pour nous demain.
Les Coréens habitent près du golfe de Possiète. Ils ont fondé des villages florissants près de Nikolski, de Khabarovsk et même de Blagovestchensk. Ils ont conservé leurs habitudes et leur langue, mais ils sont devenus sujets russes et ont été convertis.
Les enfants apprennent le russe dans des écoles paroissiales sous la direction de maîtres, contrôlés eux-mêmes par des missionnaires. La plupart des maîtres sont mal choisis, ils sont méchants avec les enfants à qui ils n'apprennent guère qu'à chanter des cantiques et des chants nationaux, à lire et à écrire. On ne s'occupe presque jamais de mathématiques ou de géographie. L'un des maîtres, dans les écoles de l'Oussouri que j'ai visitées, était un ancien forçat qui venait de quitter le bagne.
Les Coréens ont une très grande crainte des popes. Les prêtres de leur ancienne religion viennent pourtant les voir en cachette et conservent sur eux une réelle influence.
«Mes paroissiens, me disait naïvement le pope de Korsakov, sont convertis du fond du cœur; mais, par un reste d'habitude, pour un enterrement ou pour un mariage, ils vont chercher leur sorcier avant de venir chez moi!»
Les paysans des villages coréens sont très souvent prospères et riches, travaillent avec zèle, très opiniâtres et très travailleurs. Ils ont, comme les colons russes, fort à faire pour lutter contre l'humidité du pays, et les récoltes sont souvent compromises ou perdues au moment de la période des pluies. Pour combattre l'humidité, ils brûlent, eux aussi, des plaines entières, mais trop souvent le feu, poussé par le vent, atteint et détruit les forêts voisines.
Les maisons habitées par les Coréens sont souvent confortables: leur toit est couvert de chaume, ils ont un four sous le plancher des pièces dans lesquelles ils se trouvent le plus souvent, mode de chauffage bien connu dans presque toutes les provinces de Corée.
Les autres étrangers établis dans le bassin de l'Amour sont des Allemands, des Américains, des Anglais, des Norvégiens et des Français.
[Illustration: LES CORÉENS D'EXTRÊME SIBÉRIE.]
Des Allemands ont fondé des succursales de grandes maisons d'Hambourg; celles-ci ont su, comme il le fallait, s'entendre avec les petits fonctionnaires; elles les tiennent par des prêts qu'ils ne peuvent pas rembourser: leur importance s'accroît de jour en jour. Les Norvégiens s'occupent surtout de navigation et les Américains ont fait depuis quelques années de grands progrès.
Les explorateurs français ont fondé des maisons dans les grandes villes: ils sont venus les derniers et n'ont pas eu de chance. M. Mangini, après avoir sacrifié beaucoup d'argent à Blagovestchensk, est mort dans un accident. M. Chaffanjon réussissait à Vladivostok, mais son commerce fut entravé lorsque la douane fut créée et que la ville cessa d'être port franc. La malchance continua quand la grosse et intéressante affaire des fabriques de conserves et de pêcheries du Kamchatka, engagée par M. Adrien Monod, échoua à la suite de l'accident terrible qui causa la mort de notre compatriote. Le commerce français est pourtant aujourd'hui bien représenté à Dalny, à Vladivostok et à Irkoutsk, par une grande maison de commission parisienne.
En résumé, les étrangers, sauf les Chinois, ne sont pas nombreux dans l'Extrême-Orient russe, et la place reste bien aujourd'hui tout entière aux Russes, qui peu à peu s'y établissent plus nombreux, entre les Japonais qui les espionnent et les Chinois qui travaillent et demandent avant tout la paix.