CHAPITRE VI[3]
[Note 3: Pour bien prouver à mes lecteurs que je ne cherche pas à faire, comme on dit, le prophète après coup, je tiens à faire observer que les faits qu'on va lire dans les chapitres VI et VII et les conséquences qui en découlent, ont déjà été publiés en partie et avant la guerre dans la Revue des Questions Diplomatiques et Coloniales.]
SOUVENIRS DE L'ALLIANCE ANGLO-JAPONAISE
Un séjour au Japon.--Le mauvais accueil des Japonais.--Leurs griefs.--Rôle des journaux anglais.--L'alliance anglo-japonaise.--Manifestations japonaises.
Je me trouvais au Japon au moment de la déclaration officielle de l'alliance anglo-japonaise. J'étais parti, en décembre 1901, de Vladivostok sur un bateau de la grande compagnie japonaise Nippon-Yusen-Kaisha, qui devait faire d'assez longues escales dans les ports coréens de Gensane et de Fousane: nous nous arrêtâmes deux fois avant d'arriver à Kobé, point terminus de la ligne maritime japonaise. A chaque arrêt, à Nagasaki, à Moji et à Kobé, nous dûmes passer une visite sanitaire: déjà nous voyions avec quel enfantillage les Japonais avaient tenu à s'assimiler les habitudes européennes: un médecin à chaque escale montait sur le bateau, le capitaine faisait ranger sur le pont d'un côté les matelots et de l'autre les passagers et le médecin tâtait le pouls de chacun, après avoir exigé qu'on lui tirât la langue. Une telle visite, sommaire et enfantine, nous sembla comique la première fois à Nagasaki, ridicule la seconde à Moji, insupportable la troisième à Kobé. Un des passagers qui se trouvaient avec moi était un Anglais, savant spécialiste des choses d'Extrême-Orient. Lorsque nous débarquâmes ensemble sur le quai devant la douane de Kobé, nous aperçûmes le médecin qui causait avec un officier. Des pousse-pousse se précipitèrent vers nous, et l'Anglais, qui parlait couramment la langue japonaise, leur donna l'ordre de s'aligner devant lui, puis gravement, devant le médecin visiblement furieux et rendu muet par la colère, il leur fit tour à tour tirer la langue, leur tâta le pouls et fit alors son choix parmi les traîneurs absolument ahuris: «A mon tour, s'écria-t-il, de faire passer une visite à la japonaise!»
[Illustration: PORT DE NAGASAKI]
J'étais resté, avant de débarquer au Japon, de longs mois au milieu des sauvages indigènes de Sibérie, dans les bassins du Baïkal et du fleuve Amour. L'hiver était venu, et, avant de terminer la mission dont j'étais chargé par le ministre de l'Instruction publique, et qui devait durer plus d'un an encore, j'étais allé chercher dans ce pays charmant qu'on appelle le Japon un repos et une distraction: mon espoir fut bien déçu; accueilli assez froidement en 1899, je fus, pendant l'hiver 1901-1902, tout à fait mal reçu. J'étais chargé de négocier des échanges entre les musées scientifiques français et japonais. Ce ne fut pas ma faute si mon séjour à Tokyo n'eut pas les résultats que j'étais en droit d'espérer. Les professeurs de l'Université à qui j'étais recommandé ne répondirent pas même à mes lettres; le recteur m'écrivit que mes propositions étaient très intéressantes, mais que, pour nous entendre, il fallait tout d'abord que je quittasse le Japon; les étudiants m'insultèrent un jour aux abords de l'Université; des gens que j'avais obligés à Paris ou au cours de mes voyages refusèrent de me recevoir et finalement une lettre du ministre de la Cour m'annonça que le professeur, directeur du musée, qui seul pouvait passer un contrat avec moi, était tombé gravement malade; il était parti dans le Midi: on va, au Japon, comme chez nous, dans le Midi, quand on est malade. A mon grand étonnement, deux ou trois jours après cette lettre, le professeur présidait une fête à Tokyo et prononçait quelques discours qui prouvaient l'excellence de sa santé. Il m'a d'ailleurs depuis demandé un service, car quelques jours plus tard il vint me voir quand je ne l'attendais plus.
La seule excuse que je trouve à l'accueil qui me fut fait est la suivante: le défaut le plus grand qu'aient les Japonais est une incommensurable vanité: ils savent la pousser au suprême degré, ils en sont parfois prodigieux, parfois aussi infiniment comiques. Les professeurs qui refusèrent de me voir et qui connaissaient les merveilleuses galeries scientifiques des musées européens se refusaient à me montrer les leurs qu'ils savaient être incomplètes: il y avait là une question d'amour-propre.
Et puis j'étais un étranger, un barbare! J'avais d'ailleurs la consolation très négative, il est vrai, de voir que d'autres chargés de missions étrangères n'étaient pas mieux traités que moi. Enfin j'arrivais à un mauvais moment, et je venais de Russie. On savait très bien que mes travaux en Russie m'avaient mis en bons termes avec les autorités russes et que j'avais officiellement collaboré à l'Exposition russe de 1900. J'étais donc un espion, un vulgaire espion: un journal le déclara et on me le fit bien voir.
On m'en faisait en quelque sorte payer pour les autres; je tiens pourtant maintenant à oublier toutes ces petites rancunes personnelles pour juger impartialement et comme il sied les Japonais dont je sais apprécier les qualités.
On a pu remarquer que, depuis quelques années, les voyageurs et les savants qui ont écrit sur le Japon, se sont montrés sévères pour les Japonais d'aujourd'hui. Les Japonais sont aimables surtout quand ils voyagent en pays étranger; ils se montrent séduisants au possible, mais ne sont plus du tout les mêmes lorsqu'on les retrouve dans leur pays: il est difficile d'ailleurs de les voir, ils ne vous reçoivent pas chez eux, tombent malades dès la nouvelle de votre arrivée et téléphonent à votre hôtel,--comme tel fonctionnaire auquel j'étais recommandé, qui avait de grandes obligations à un de mes amis, et qui pourtant ne voulait pas me voir,--pour savoir si vous êtes enfin parti.
«Comment tout cela vous est arrivé! me disait un Japonais de Paris. Nous sommes pourtant si hospitaliers!»
Il est incontestable que les Japonais sont devenus peu accueillants, peu hospitaliers et bruyamment hostiles aux étrangers. Il faut avouer par contre que, dans leurs écrits, les Européens ne sont pas toujours justes, ils ont le très grand tort d'être à la fois juges et parties et de parler toujours des défauts des Japonais sans faire tout d'abord, eux aussi, un examen de conscience qui leur permettrait de constater leurs propres torts. Si nous sommes si mal accueillis, ne nous en prenons pas seulement aux Japonais, mais à nous-mêmes.
Le temps n'est pas loin, en effet, où nos commerçants exploitaient les Japonais et les trompaient aussi souvent qu'ils le pouvaient, où nos diplomates les traitaient en petits garçons, où les touristes venus d'Europe et d'Amérique les considéraient presque comme des bêtes curieuses. Quand on y réfléchit bien, on est obligé de reconnaître que nous avons eu les premiers torts. Nous avons, il est vrai, oublié le mal que nous avons fait, mais faut-il s'étonner de ce que les Japonais aient eu la mémoire plus longue et gardent toujours rancune aux Européens, qu'ils ont eu parfois très légitimement le droit de traiter de barbares?
Aux vieux griefs que les habitants du Soleil-Levant avaient contre l'Europe, de nouveaux, tout aussi légitimes, se sont ajoutés par la suite. Les dernières années qui viennent de s'écouler ont été dures pour le Japon, les Japonais ont été profondément blessés dans leur amour-propre, et c'est là une offense qu'ils ne peuvent pardonner.
Le Japon s'est montré héroïque pendant sa guerre avec la Chine. L'Europe a bruyamment salué et célébré sa vaillance, mais que lui a rapporté sa victoire? Il s'est heurté à un accord franco-russo-allemand qui s'est manifesté de façon inattendue mais très énergique, et aux ambitions plus secrètes et plus habilement cachées des États-Unis et surtout de l'Angleterre. Il faut bien le constater aujourd'hui: le Japon a fait la guerre; il a obtenu la victoire en sacrifiant beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, mais les puissances européennes, pour prix sans doute de leur admiration, ont réclamé la part d'une victoire qu'elles n'avaient pas remportée. La Russie, l'Allemagne et l'Angleterre ont occupé militairement quelques points importants des côtes chinoises. La France et l'Italie se sont montrées plus modestes dans leurs ambitions, mais on les aurait peut-être estimées davantage si elles avaient hautement, elles aussi, manifesté des exigences et pris part à la curée générale. A vrai dire, pour un habitant d'Extrême-Orient, ces deux puissances n'ont pas eu les dents assez longues parce qu'elles se sentaient moins fortes que les autres et les Japonais pensent, disent et écrivent qu'elles ne sont que des puissances de second ordre: pourquoi, puisqu'il en est ainsi se gênerait-on avec elles?
Il y a donc entre les Européens et les Japonais des malentendus qui s'aggravent de jour en jour, et il est profondément regrettable que nos diplomates n'aient pas, depuis longtemps, cherché franchement un terrain d'entente. La France et le Japon avaient bien des raisons pour vivre d'accord en Extrême-Orient, et les deux pays auraient trouvé de grands avantages dans une cordiale entente.
On savait depuis longtemps déjà que le Japon tendait à devenir le rival des nations européennes, et que ce pays, rajeuni et transformé, déployait dans ce but un prodigieux effort. L'expansion japonaise a été industrielle et commerciale, maritime et militaire, l'armée a été plus que doublée, la flotte quadruplée et composée d'unités nouvelles et formidables: il n'y a pas dans le monde une seule nation qui possède une flotte plus moderne.
Malheureusement pour le Japon, les caisses publiques se sont vidées très vite, et l'argent a manqué quand les créanciers ont présenté leurs factures. L'indemnité chinoise avait été tout à fait insuffisante pour rétablir les finances: on a dû faire flèche de tout bois, et les impôts, augmentés presque chaque année, pèsent aujourd'hui lourdement sur un peuple composé presque exclusivement d'artisans et de petits cultivateurs.
La crise éclata et pourtant, même alors, le Japon, ainsi que nous l'avons dit déjà, s'imposa à l'admiration du monde entier; au moment où sa situation financière était compromise par l'imprévoyance des hommes d'État, par les tendances téméraires d'un esprit nouveau qui tentait de transformer le caractère japonais, par l'ambition d'imiter l'Europe, pourtant si dénigrée et si méprisée en lui empruntant trop souvent ce qu'elle avait de moins bon ou de moins assimilable, le Japon put donner l'illusion de la richesse et de la prospérité et sut se faire représenter admirablement à l'Exposition de 1900 par des envois de toute beauté dans chacune des sections artistiques ou industrielles. Au même moment, il prenait part à l'expédition de Chine pendant laquelle par leur bravoure, par leur endurance, par leurs qualités physiques et morales, les soldats japonais furent appréciés de tous les officiers des corps d'occupation européens. Le colonel Marchand, qui les voyait alors à l'œuvre, les proclamait les premiers soldats du monde, et notre attaché militaire à Tokyo disait qu'il n'avait jamais connu de tireurs plus adroits.
Les savants et les voyageurs qui se tenaient au courant de la politique d'Extrême-Orient, tiraient de tous ces faits une conclusion nécessaire. Le Japon était mûr pour une alliance et ce n'était pas en Asie qu'il pouvait aller chercher l'argent dont il avait besoin. Plus d'un pays d'Europe aurait trouvé son intérêt en la provoquant, et il est sûr aujourd'hui que le marquis Ito, dans son voyage à travers le monde, a frappé tour à tour à plusieurs portes. Désireux avant tout d'obtenir l'argent qui lui était indispensable, le gouvernement japonais aurait fait alliance avec le premier peuple répondant à son appel. L'idée d'une alliance étrangère gagnait au Japon du terrain chaque jour, les esprits s'y accoutumaient, à quelque classe qu'ils appartinssent; les journaux en parlaient et des livres se publiaient à ce sujet. Cette alliance n'était d'ailleurs pour tous qu'un moyen de réaliser des rêves secrets et des ambitions très chères, et de préparer pour l'avenir une politique essentiellement asiatique, c'est-à-dire avant tout japonaise et anti-européenne.
Malgré le respect que l'on montrait pour l'Allemagne, nation admirée entre toutes pour son armée et pour sa science, il ne semblait pas au Japon qu'il y eût intérêt à se tourner d'abord vers elle. Les États-Unis, avec lesquels le Japon flirte depuis quelque temps et qui seront l'ennemi de demain, avaient profondément blessé dans leur vanité les Japonais, en s'installant aux Philippines, d'où tout bon Japonais avait eu toujours le dessein de chasser les Espagnols.
Restaient la France, la Russie et l'Angleterre, et il semble bien que l'Angleterre n'ait marché que pour empêcher une entente entre le Japon d'une part, la Russie et la France d'autre part. J'ai cru personnellement que les Russes et les Japonais trouveraient un terrain d'entente sur la question si importante des pêcheries d'Extrême-Orient.
Depuis longtemps, en effet, le Japon a cherché à développer ses industries poissonnières: le poisson, le saumon surtout, est l'aliment essentiel des Japonais; en outre, le Japon, qui n'est pas un pays riche, vit de la culture de l'indigo, et surtout de celles du riz et du mûrier. Jadis les Japonais fumaient leurs champs avec des cosses de haricots de Chine et de Corée, dont de nombreux bateaux apportaient fréquemment des cargaisons; ils employèrent ensuite l'engrais de poisson, fait avec des harengs pressés et soumis à une préparation spéciale, assez sommaire d'ailleurs: depuis la guerre sino-japonaise, ils ont donné toutes leurs préférences à ce dernier engrais. L'engrais de poisson coûte pourtant cinq fois plus cher que celui que l'on fait avec des cosses de haricots, mais sa puissance chimique est au moins dix fois plus forte.
C'est sur les côtes russes de l'île de Sakhaline[4] et du Kamtchatka que les Japonais trouvent des harengs et des saumons en abondance. Les premiers de ces poissons, effrayés sans doute par les nombreux bateaux qui sillonnent les mers japonaises, semblent les avoir quittées pour toujours; les seconds, si nombreux autrefois dans les rivières de Nippon et d'Yéso, y sont rares aujourd'hui, car ils y ont été pourchassés et détruits par des procédés de pêche irrationnelle. C'est aussi dans les mers russes que les pêcheurs japonais vont pêcher les baleines sur les côtes et dans les baies étroites de Sakhaline et du Kamtchatka: j'en apercevais presque chaque jour dans la grande baie de Korsakov, lorsque je vivais au milieu des forçats russes. Les villes de l'île d'Yéso, Otaro, Marourane, Hakodaté surtout, sont de grandes poissonneries; les pêcheurs, les marchands de salaisons, les fabricants de conserves, les directeurs et les ouvriers des industries diverses de transformation des produits du poisson (peaux, os, huile, engrais, etc.), forment une grande partie de la population d'Yéso: on peut dire que la pêche fait vivre l'île entière. Si le droit de pêche sur les côtes russes leur avait été enlevé, ou si la Russie avait ajouté des droits nouveaux à ceux qu'elle avait précédemment établis, une crise économique de la plus grande gravité pouvait éclater au Japon: la perte du droit de pêcher le hareng et le saumon sur les côtes russes aurait porté un coup terrible au commerce, à l'industrie et à l'agriculture même. Les habitants d'Yéso qui, pendant de longs mois, seront obligés de renoncer à la pêche dans les mers russes, vivront très malheureux tant que durera la guerre.
[Note 4: Voir le volume du même auteur: Un bagne russe, l'Ile de Sakhaline, Collection des Voyages, Librairie Hachette.]
[Illustration: LE PORT D'HAKODATÉ]
Les diplomates accrédités auprès du mikado pensaient que, par des concessions habiles, la Russie pourrait s'entendre avec les Japonais qui lui laisseraient les mains libres en Mandchourie: la diplomatie russe s'abusait étrangement, les événements de cette année l'ont bien prouvé. Elle fut peut-être mal conseillée et mal dirigée, et l'Angleterre a très habilement contribué à l'échec des combinaisons de sa rivale en Extrême-Orient. L'Angleterre ne craignait rien tant qu'une entente russo-japonaise; elle se rendait bien compte que si les Russes et les Japonais parvenaient à négocier un accord, cet accord profiterait aux deux peuples; or l'Angleterre n'a jamais aimé à enregistrer des profits pour les autres.
Elle avait pourtant bien des choses à faire oublier, car les Japonais ont la mémoire excellente et la rancune solide. On ne saurait trop leur rappeler aujourd'hui que l'Angleterre n'a pas pour le Japon une amitié bien ancienne et qu'elle ne l'aura peut-être pas bien longue: le temps n'est pas loin, où pendant la guerre de 1894-95, les vaisseaux anglais observaient une neutralité douteuse, surveillaient la flotte japonaise et se montraient tout prêts à protéger les Chinois. L'Angleterre semblait toujours disposée à renseigner la flotte chinoise sur ce que faisait la flotte japonaise, comme au commencement de la guerre actuelle elle s'est montrée très partiale, mais cette fois en faveur des Japonais. La victoire du Japon sur la Chine la surprit il y a neuf ans, elle avait cru à la supériorité de la Chine et, selon son habitude séculaire, elle s'était mise du côté de la nation qui lui semblait devoir être la plus forte. L'événement lui donna tort, mais sa diplomatie est de celles que rien n'embarrasse: elle a su tirer son profit des circonstances, elle est restée à l'écart de l'accord franco-russo-allemand, elle a abandonné les Chinois à leur triste sort et s'est improvisée l'amie fidèle de l'empire du Soleil-Levant. Tout cela fut fait avec la plus grande aisance, et de main de maître, il faut bien le reconnaître.
Non contents d'être les amis des Japonais, les Anglais entreprirent de les renseigner sur la politique mondiale, et surtout sur les ambitions de la Russie, afin de rendre l'ennemi commun plus impopulaire qu'il ne l'était déjà. Beaucoup de Japonais parlent et lisent couramment l'anglais, qui est la langue nécessaire à tous les voyageurs d'Extrême-Orient; quelques-uns, qui ont des rapports commerciaux avec Vladivostok ou avec Sakhaline, connaissent la langue russe; l'allemand est la langue scientifique, celle des professeurs et des étudiants, et on se plaît à dire que le français n'est plus qu'une langue de luxe: les pays européens n'ont plus d'importance à l'étranger que par le commerce qu'ils y font, et ce n'est pas malheureusement par des succès que nous nous faisons remarquer en Chine et au Japon.
De nombreux journaux en langue anglaise paraissent particulièrement dans les principales villes japonaises, à Tokyo, à Yokohama, à Osaka, à Kobé, à Nagasaki: c'est d'abord le Japan Daily Mail, qui s'édite à Yokohama et qui a des attaches étroites avec le Times de Londres, puis viennent le Japan Times, le Japanese Advertiser, le Herald, le Kobe Chronicle, le Nagasaki Press, etc. Pendant tout mon séjour à Tokyo, il y avait dans ces journaux comme un parti pris d'attaquer la Russie, la campagne de presse menée contre elle par tous les journaux ensemble ne lui laissait pas un jour de repos: chaque matin on lançait quelques nouvelles inattendues; on cherchait évidemment à exaspérer les rancunes japonaises. Presque toujours, les articles de fond parlaient de la Russie et ils portaient des titres extraordinaires: La Russie à la raison!--Echec au tsar!--Les pensées sournoises d'un pays voisin!--La Russie aurait enfin des scrupules!--Elle pêche en eau trouble!--Elle marche seule!--On la musellera!
J'en passe, et des meilleurs.
Les Japonais, qui peut-être avaient souri tout d'abord à la lecture de ces articles incendiaires, finissaient par les lire avec plaisir: la presse anglaise était parvenue facilement à suggestionner tous les esprits. Ils ne croyaient pas à tout ce qu'on lisait, mais, très rusés, ils faisaient semblant d'y croire, discutaient et s'indignaient hautement des ambitions de leurs ennemis: d'ailleurs, en Extrême-Orient comme en Europe, on croit aisément ce que l'on désire, on admet aisément ce qu'on craint.
Les journaux en langue japonaise avaient manifesté leur mécontentement de la réception faite par le ministre des Affaires étrangères de Russie au marquis Ito: celui-ci fut en effet très froidement accueilli à Saint-Pétersbourg. Il avait pourtant, semble-t-il, une idée bien arrêtée, celle de s'entendre avec la Russie. Le comte Lamsdorf, mal renseigné peut-être par son représentant à Tokyo, espérait sans doute obtenir davantage en se montrant peu accueillant, et le marquis Ito attendit vainement à Bruxelles le mot qui le rappellerait à Saint-Pétersbourg. Ce fut l'Angleterre qui profita de l'hésitation du comte Lamsdorf et, grâce à deux diplomates japonais, Kato et Hayaski, elle signa le traité d'alliance avec le Japon. Il paraît aujourd'hui probable que le marquis Ito aurait consenti volontiers à s'entendre avec la Russie et la France: les trois pays auraient gagné à cette entente et la paix du monde n'aurait pas été troublée!
On ne se doutait pourtant pas en Extrême-Orient que l'heure de l'alliance anglo-japonaise, prévue pourtant par beaucoup d'Européens, mais pour une plus lointaine échéance, allait enfin sonner. Les journaux japonais furent les premiers surpris et il est facile d'en donner la preuve. A la veille même de la déclaration d'alliance, un des plus importants journaux de Tokyo menait une campagne assez déplaisante contre le ministre d'Angleterre. Il annonçait bruyamment qu'il allait publier, le lendemain, des révélations sur la conduite scandaleuse du ministre anglais, dont les mœurs, déclarait-il, étaient déplorables. Les Japonais, dès qu'un étranger leur déplaît, aiment à raconter sur son compte des histoires de femmes: ce qui est péché véniel pour eux, devient une infamie chez les autres; ils savent d'ailleurs admirablement inventer, et leurs mensonges font honneur à leur prodigieuse imagination. Il faut dire aussi qu'il y a deux moralités au Japon, ou pour mieux dire une moralité et une immoralité: la première est l'apanage exclusif des Japonais, la seconde est, d'après eux, d'importation étrangère. Qu'un traîneur de pousse-pousse, vêtu d'un simple caleçon, et mordu par une puce, laisse glisser son léger vêtement et se gratte le derrière en pleine rue, exposant sa nudité aux passants, voilà qui est moral, et qui ne peut choquer personne: c'est un Japonais qui opère; mais qu'une gamine européenne se promène, convenablement habillée, mais en chaussettes courtes et les genoux nus, c'est là chose immorale et qu'on ne saurait tolérer. Je n'exagère pas: je fais allusion à un fait qui s'est passé en 1901 à Yokohama.
Le journal qui annonçait une campagne de presse se tut pourtant: il déclara le lendemain que, sur la prière de M. Tanaka, ministre de la Cour, il renonçait à faire les révélations annoncées, mais qu'il priait le ministre anglais de veiller à sa conduite et de considérer la note parue dans le numéro précédent, comme un premier avertissement.
La veille de la déclaration d'alliance, je passais l'après-midi avec quelques diplomates étrangers. L'un d'eux me parla de la situation politique: on respirait enfin librement après avoir passé par des transes dont l'Europe n'avait compris ni l'importance, ni la raison. Les derniers mois de 1900 avaient été gros de menaces: la Russie gardait vis-à-vis du Japon une attitude raide et déconcertante qui avait profondément blessé les représentants du mikado. Enfin tout semblait pourtant s'arranger et une entente n'était plus impossible entre le comte Lamsdorf et le marquis Ito. Diplomates et commerçants, tous étaient d'accord au Japon pour faire assaut de plaisanteries et de bons mots sur le voyage de ce dernier. Le ministre japonais, qui était parti à la recherche d'un emprunt, allait revenir empaqueté, ficelé dans les grands cordons multicolores de tous les pays d'Europe, constellé de croix, de plaques et de crachats; des décorations plein les mains, mais, hélas! tout dans les mains et rien dans les poches, et un Russe, qui tenait de près à la légation de son pays, déclarait qu'en effet les beaux jours étaient revenus et décrivait avec enthousiasme les bals et les concerts donnés depuis quelques mois par la légation de Russie, auxquels assistait toute la colonie étrangère, mais auxquels tour à tour les princes de la maison impériale se faisaient annoncer et d'ailleurs ne venaient pas, sans s'excuser jamais de leur impolitesse.
Et le Russe, qui parlait admirablement le français et même, on va le voir, l'argot parisien, s'écriait en manière de conclusion:
«En Angleterre, Ito a reçu l'ordre du Bain; passez-moi le mot, mais c'est vraiment une façon très spirituelle d'envoyer au bain le ministre japonais!»
A l'heure même où nous avions cette conversation, le ministre des Affaires étrangères lisait à la Chambre des députés, et aux applaudissements de tous ses collègues, la déclaration de l'alliance anglo-japonaise.
A l'hôtel où j'habitais, nul ne la connut le soir même. Le lendemain matin, j'étais encore au lit quand, selon son habitude, le boy japonais qui me servait entra pour prendre mes vêtements et les brosser. Chaque matin, il venait ainsi sur la pointe des pieds; il ouvrait la porte doucement, afin de ne pas m'éveiller si je dormais encore. Ce matin-là, la nouvelle de l'alliance lui avait sans doute quelque peu tourné la tête: il alla jusqu'à mon lit et me donna deux claques sur l'épaule: je me dressai tout étonné par cette familiarité à laquelle je n'étais pas habitué, et le boy faisant semblant de tenir un fusil imaginaire, s'écria:
«Et maintenant, si la Russie bouge: poum! poum!»
C'est ainsi que j'appris l'alliance anglo-japonaise.
Ce fut dans les légations et parmi les étrangers une véritable stupeur, et les Japonais, qui sont des gens observateurs et spirituels, ont dû s'amuser infiniment de la tête que faisaient les étrangers diplomates ou simples commerçants.
Je rencontrai, me promenant avec un ami japonais qui était--il est mort depuis--un des plus charmants hommes que j'aie connus, la voiture du ministre de Russie. Le ministre n'avait pas très bonne mine, il voulait évidemment faire contre fortune bon cœur, mais il ne parvenait pas pourtant à dissimuler son mécontentement. Je prenais part à ses ennuis, car c'était un homme aimable et très hospitalier, mais je ne pus pourtant m'empêcher de rire, quand mon ami Kouzé, me montrant le visage du ministre, s'écria:
«Regardez-le donc, il a changé de couleur! c'est lui maintenant qui appartient à la race jaune aujourd'hui!»
Les Russes et les Allemands étaient parmi les étrangers les plus mécontents: ils ne décoléraient pas. Les premiers essayaient pourtant de temps à autre de plaisanter et de rire, affectant de mépriser les Japonais; mais ils riaient jaune, eux aussi, car ils comprenaient, mieux que tous autres, les conséquences que pouvait avoir pour leur pays la nouvelle alliance: ils connaissaient la valeur de la flotte japonaise et s'en inquiétaient au fond du cœur. Les seconds sentaient profondément le coup qui les frappait, d'autant plus que, moins que les Russes encore, ils n'avaient pas prévu l'alliance anglo-japonaise: au moment où l'Allemagne cherchait à prendre la première place dans le commerce d'Extrême-Orient et parvenait déjà à battre l'Angleterre sur plusieurs grands marchés, celle-ci remportait une éclatante victoire en s'alliant avec l'empire du Soleil-Levant.
Les Français parlaient beaucoup, selon leur habitude, mais l'événement les atteignait moins sensiblement ou du moins ils n'en voyaient pas encore toutes les conséquences. Les Américains observaient et souriaient: certains diplomates m'ont dit que l'Amérique avait été la première dans le secret de l'alliance, et un attaché militaire qui avait dîné à la légation des États-Unis me répétait le lendemain:
«Ce sont ces gens-là qui triomphent le plus bruyamment: ils ont l'air de complices!»
Plus intéressants et plus amusants à observer étaient les Anglais et les Japonais. Les Japonais d'aujourd'hui n'aiment pas les étrangers et, à vrai dire, pour le peuple, les Anglais sont des barbares comme les autres. J'en connais qui ont été, comme moi d'ailleurs, insultés dans les rues de Tokyo par des étudiants ou des élèves des écoles. Plusieurs fois, dans les tribunaux, on a donné tort à des Anglais avec une partialité révoltante: juste retour d'ailleurs des choses d'ici-bas, car le temps n'est pas bien loin où les tribunaux anglais se montraient peu justes et passablement discourtois à l'égard des étrangers. Il ne faut pas causer longtemps des Japonais avec un Anglais d'Extrême-Orient pour savoir tout ce qu'il en pense. Une partie des jugements sévères que j'ai rassemblés en Extrême-Orient émanent de négociants anglais. Les Anglais, marchands avant tout, ne peuvent admettre la façon dont les Japonais entendent le commerce. Ceux-ci signent en effet des traités sans y attacher d'importance, persuadés qu'à l'échéance on les discutera et on transigera. Une parole d'un négociant chinois vaut mieux que plusieurs signatures japonaises. Heureusement que le marquis Ito, justement ému par le mauvais renom qu'ont acquis les Japonais en matière commerciale, a fait créer à l'Université de Tokyo une chaire de moralité commerciale; les Japonais ont beaucoup à apprendre sur ce sujet.
La haine des Japonais est égalitaire et confond tous les étrangers: je me souviens qu'un jour il y eut un coup de vent épouvantable; je vis rentrer à l'hôtel sans chapeau un des Anglais qui écrivaient dans un journal du Japon. Il était furieux et me raconta son aventure. Le vent avait enlevé son chapeau, et des traîneurs de pousse-pousse qui se trouvaient là se levèrent de leurs voitures et coururent après, mais tout à coup l'un d'eux s'écria:
«Halte-là, c'est le chapeau d'un Européen!»
Tous les traîneurs revinrent s'asseoir et le chapeau tomba dans le canal. C'est là un bien petit fait, mais combien vrai et combien typique!
Pour toutes ces raisons et pour bien d'autres encore, les Anglais du Japon se montrèrent très froids le lendemain de la déclaration d'alliance; ils ne savaient, comme on dit, quelle tête faire et semblaient s'excuser de ce qui venait de se passer. Les Australiens étaient plus énergiques, montraient leur plus grand mécontentement et répétaient très haut que la métropole venait de sacrifier les maisons de Sydney et de Melbourne à leurs pires concurrents.
Les Anglais, entre autres qualités, ont celle de savoir faire contre fortune bon cœur: ils acceptent les faits accomplis et s'efforcent, sans les discuter davantage, d'en faire découler toutes les conséquences avantageuses pour eux-mêmes. Quelques jours après la déclaration de l'alliance, ils s'étaient repris et ils accueillirent ensuite avec enthousiasme le marquis Ito qui revenait de sa mission à travers l'Europe: enthousiasme d'autant plus bruyant qu'il était de commande et qu'il ne venait pas du cœur. Le ministre japonais savait d'ailleurs très bien quel avait été le premier mouvement des Anglais d'Extrême-Orient et ceux-ci connaissaient le bruit qui courait au Japon; l'alliance anglaise avait été l'œuvre de MM. Hayashi et Kato, le marquis Ito n'y était qu'à moitié favorable: il en aurait, disait-on, préféré une autre.
Les Anglais du Japon comprirent vite les avantages qu'ils pouvaient tirer de la situation; ils connaissaient la valeur du soldat nippon, et savaient comment on peut, en flattant leur vanité, se servir des Japonais; ils se faisaient, en un mot, en Extrême-Orient, au moment où leurs troupes étaient immobilisées au Transvaal, l'infanterie qui leur manquait. L'alliance était avant tout un échec à la Russie, dont les commerçants anglais d'Extrême-Orient redoutaient l'extension et l'influence grandissante. Dans un conflit possible entre la Russie et le Japon, le premier rôle devait appartenir à la marine; or, quelle que soit la valeur incontestable des marins russes, n'était-il pas inquiétant pour eux de constater la supériorité indéniable des Japonais? Ceux-ci avaient, en effet, sur leurs côtes des ports de refuge, des points de ravitaillement, des dépôts de provisions et de charbon partout, tandis qu'au contraire, sur la côte russe, il n'y avait que deux ports, Vladivostok et Port-Arthur, très éloignés l'un de l'autre, le premier situé dans une rade merveilleuse et bien défendue mais encombrée par les glaces pendant l'hiver, le second encore inachevé et de profondeur insuffisante[5].
[Note 5: Ces réflexions, je le répète, ne sont pas faites après coup, et l'on pourrait voir, dans les articles publiés en 1902 et 1903 par les Questions diplomatiques et coloniales, la Revue hebdomadaire et le Tour du Monde, que j'avais prévu les malheurs de la Russie. (NOTE DE L'AUTEUR.)]
Parmi les Japonais, quelques-uns ne partageaient pas l'enthousiasme populaire: les uns ne pouvaient oublier de vieilles rancunes; les autres n'oubliaient pas que les Anglais ne font rien sans arrière-pensée; et la fable de Bertrand et Raton n'était pas inconnue d'eux.
Mon ami Kouzé, consul général en disponibilité, était très sincère et me répétait:
«La chasse est ouverte, comme on dit chez nous, mais nous ne sommes que les lièvres, c'est l'Angleterre qui est le chasseur.»
Et il me dit un jour:
«Voyez-vous, il y a deux façons de faire une alliance. Ou bien deux pays s'entendent, parfaitement d'accord et désintéressés; et des alliances de ce genre, vous les chercherez presque en vain dans l'histoire. Ou bien deux pays s'allient, et l'un recueille tous les avantages tandis que l'autre a la joie d'être particulièrement utile à son allié. C'est ce qui arrive le plus souvent, et l'alliance franco-russe pourrait me servir d'exemple, si je n'en voulais pas d'autre. Dans une telle alliance il vaut mieux être la Russie que la France, c'est plus avantageux à tous les points de vue.
«Et, à votre avis, demandai-je, dans l'alliance anglo-japonaise, à qui sont échus les rôles joués par la France et la Russie?
--Nous ne jouons malheureusement pas le rôle de la Russie, et je vous avouerai que c'est grand dommage, me répondit le diplomate japonais.»
Mais si quelques Japonais eurent ainsi des doutes sur les avantages de la nouvelle alliance et firent des réserves sur son opportunité, l'opinion publique n'en resta pas moins presque unanime et les journaux de langue japonaise et de langue anglaise débordèrent d'enthousiasme et s'ingénièrent à monter les esprits dans toutes les classes de la population. Le Nitchi-Nitchi célébra l'alliance de la première armée et de la première flotte du monde, et les autres journaux firent l'éloge de l'Angleterre pour mieux faire celui du Japon: ils déclarèrent qu'il fallait que le Japon soit devenu bien puissant pour que l'Angleterre ait consenti à sortir enfin de son «splendide isolement», ce qu'elle n'avait jamais voulu faire pour une nation européenne. Le Djidji-Schimpo (le Temps), qui est le seul journal japonais disposant d'un service sérieux de reportage et d'information, chantait la gloire du Japon et déclarait très naturel que l'Angleterre eût été tentée par une alliance avec un aussi merveilleux pays. Un autre journal dépeignait la joie ressentie par l'Angleterre en voyant le Japon lui tendre amicalement la main; le Nippon disait, non sans raison, qu'on assistait à un fait historique qui pouvait changer la face du monde; le Shogyo annonçait que les Russes, découragés, n'avaient plus qu'à évacuer la Mandchourie; et, quant à l'Osaki, il décrivait, dans un long article, la joyeuse émotion qui devait régner en Chine et surtout en Corée à la seule nouvelle d'une alliance conclue dans le but de protéger les peuples d'Extrême-Orient.
A vrai dire, on parlait beaucoup moins de l'Angleterre que du Japon, dont les poètes et les bardes populaires célébraient le passé glorieux, le présent admirable et le merveilleux avenir. On chantait des chansons dans toutes les rues, on répétait partout des vers patriotiques. Il faut avouer d'ailleurs que l'enthousiasme avait sa raison d'être et que l'événement méritait qu'on le célébrât. Le nom de la Russie était prononcé plus souvent que celui de la nation amie, on sentait que l'alliance avec l'Angleterre était moins populaire que la guerre avec la Russie; c'était bien contre cette dernière que dans l'esprit du peuple l'alliance avait été faite, c'était bien ainsi qu'on la comprenait et qu'on voulait la comprendre. Le soir, des étudiants et des écoliers le répétèrent dans leurs chants et allèrent le crier devant la légation russe, dont les fenêtres restaient sombres et silencieuses.
[Illustration: CHANTEUSES DES RUES]
Quelques journaux, m'assura-t-on, parlaient déjà de l'époque prochaine où le mikado réunirait au Japon les territoires dits d'influence japonaise, et si on ne prononçait pas le nom des Philippines, pour sauvegarder sans doute la susceptibilité des États-Unis, dont on pourrait avoir besoin, on ne gardait pas vis-à-vis de nous la même réserve et on disait déjà que le Tonkin serait de bonne prise et d'ailleurs facile à prendre.
Les ports et les villes de l'intérieur même organisèrent des fêtes auxquelles les Japonais seuls prirent part: très souvent cependant, on y invitait les commerçants et les touristes anglais, quelquefois on invitait tout le monde. Lorsque la ville de Nagasaki célébra la fête anglo-japonaise, elle pria tous les consuls étrangers, même celui de Russie, à venir se réjouir avec eux.
Je parcourus le Japon à cette époque et partout on me parla de la guerre future à propos de cette alliance faite pourtant, on le prétendait du moins, pour maintenir la paix. A Kyoto, cependant, le bruit se calma, je pus visiter à mon aise cette ville exquise, d'un charme unique au monde, et je trouvai là enfin quelques Japonais aimables et séduisants tels qu'ils l'étaient tous, dit-on, jadis. Mais à Kobé et dans le train de Nagasaki, j'entendis de nouveau parler politique, et un de mes compagnons de voyage me demanda si la France n'avait pas peur de la nouvelle alliance.
Loin de moi l'idée de blâmer trop haut toutes ces manifestations populaires; nous savons par nous-mêmes combien la joie d'un peuple se manifeste de façon enfantine, lorsqu'il trouve l'allié désiré. Ceux qui nous auraient observés, il y a quelques années, auraient aussi sur nous quelques amusantes anecdotes à raconter.
En Corée, les fêtes furent nombreuses. Les Japonais ont construit de véritables petites villes, et très florissantes, à Fousane, à Séoul et à Tchémoulpo. Dans cette dernière ville, qui sert de port à la capitale de Corée et où habite une importante colonie japonaise, on invita, pour célébrer l'alliance, les ministres et les chargés d'affaires étrangers ainsi qu'un ministre coréen. Il est bien difficile de savoir toute la vérité: les Japonais auraient expliqué au ministre coréen que sa présence était indispensable, car c'était en quelque sorte le triomphe de l'indépendance coréenne que l'on fêtait: la Corée craignait de devenir la proie de la Russie, et le Japon et l'Angleterre indignés s'étaient unis pour la défendre et la protéger. Le ministre coréen aurait, dit-on, répondu que la Corée était assez grande pour se défendre toute seule,--ce qui n'est guère prouvé,--et qu'elle ne demandait à personne de se déranger pour la protéger. L'anecdote peut être exacte. Rien d'étonnant à ce que les Japonais aient fait pareille invitation, à ce que le ministre coréen ait répondu par une fin de non-recevoir. Malgré l'anarchie qui règne à la cour de Corée, malgré l'apathie où l'on s'y complaît, on n'y ignore pas pourtant que l'Angleterre a les dents longues et que le Japon est doué d'un superbe appétit. On sait d'ailleurs aussi que des amis qui s'imposent sont presque toujours des amis gênants.
La fête eut lieu sans le ministre: elle n'en fut pas moins pittoresque. On fabriqua un grand mannequin que l'on habilla en amiral japonais; on fit ensuite une petite poupée que l'on habilla en amiral anglais. Le grand amiral japonais tenait à la main un immense drapeau japonais; le petit amiral n'avait qu'un tout petit drapeau; on les promena solennellement dans les rues, mais l'effet produit ne fut pas brillant, les Anglais trouvaient la plaisanterie de mauvais goût: on fit rentrer le petit amiral anglais à la maison, et son grand collègue resta seul à triompher devant les Japonais qui l'acclamaient.
Tout semblait se terminer par des fêtes et par des chansons; chacun craignait pourtant les pires événements. Les journaux anglais du Japon en avaient visiblement peur et leurs rédacteurs obéissaient à un mot d'ordre venu de Londres. L'Angleterre ne voulait pas qu'une guerre s'engageât lorsqu'elle était occupée au Transvaal: l'alliance lui avait semblé opportune, elle craignait que la question d'Extrême-Orient ne fût résolue sans elle et pendant la guerre qu'elle menait contre les Boers; elle pensait qu'ensuite la situation resterait embrouillée. Elle n'avait pas compris que l'idée, qu'une alliance avec eux était contractée par une nation européenne, exciterait la vanité des Japonais et les conduirait fatalement un jour aux pires résolutions. Ce fut cependant amusant de lire les journaux japonais qui, après avoir déclaré l'Angleterre invincible, cherchèrent à escamoter au public, quelques jours après, la défaite malheureuse de lord Methuen.
[Illustration: CORÉENNE DE SÉOUL]
A la vérité, au lendemain de l'alliance tout était à craindre, et les Japonais, gens ardents s'il en fut, grisés par les derniers événements, auraient volontiers commencé une guerre que le peuple presque entier désirait. Aujourd'hui, on s'étonne encore de la sagesse du Japon; jamais l'occasion n'a été plus belle, et les Russes, si peu prêts alors pour la lutte, n'auraient pu défendre leurs positions. Deux ans se sont écoulés et le temps, qui n'a pas augmenté la puissance japonaise, a permis aux Russes de travailler activement, de continuer et d'achever presque les travaux commencés.
C'est l'occasion favorable entre toutes qu'au commencement de 1902 les Japonais ont peut-être laissé échapper.