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CHAPITRE VII

SOUVENIRS DE MANDCHOURIE

Les Russes ignoraient la valeur de leurs voisins.--Impression de l'alliance anglo-japonaise.--Convention russo-chinoise.--La convention jugée par la Russie.

J'étais en Mandchourie au moment où fut publiée la convention russo-chinoise. L'alliance anglo-japonaise y faisait naturellement l'objet de toutes les conversations. Déjà, sur le bateau la Nonni, j'avais entendu parler du Japon par quelques matelots russes: l'un d'eux, Petit-Russien très grand et très fort, aimait à causer avec moi pendant les vingt heures que nous restâmes à l'ancre dans un impénétrable brouillard, au milieu des îles et des écueils qui défendent l'entrée de Tchémoulpo. Assis sur un tas de cordes, il me disait en passant sa grosse main dans sa barbe épaisse:

«Alors ces petits Japonais voudraient nous faire la guerre!»

Et, gravement, il gonflait ses joues et soufflait bruyamment comme pour mettre en déroute toute une flotte japonaise.

Il éclata de rire ainsi que tous les assistants qui trouvaient très comique l'idée que le Japon oserait s'attaquer à la Russie.

Le cocher, un ancien forçat, qui me conduisit dès mon arrivée dans les affreuses rues de Port-Arthur, m'interrogea, lui aussi:

«Alors, tu viens du Japon, disait-il; on dit que ces petits bonshommes veulent nous faire la guerre: ils ont les oreilles trop courtes et nous irons les leur allonger!»

Puis, après un silence, il répéta plusieurs fois avec conviction:

«C'est drôle, tout de même, c'est très drôle!»

Un soldat qu'on me donna pour m'accompagner de Kharbine à la frontière de Sibérie était du même avis et se réjouissait à l'idée d'entrer en guerre.

«Qu'ils viennent donc en Mandchourie, on les rejettera dans leur Japon à coups de bottes dans le derrière,--mon soldat employait d'ailleurs un mot beaucoup plus trivial,--et tous nos frères cosaques feront la noce avec les petites Japonaises.»

Et mon guide semblait savourer d'avance tous les plaisirs qu'il se promettait.

Dans le train de Port-Arthur et de Dalny, où je me trouvai dans un wagon rempli de voyageurs, parmi lesquels étaient un pope et quelques officiers, la conversation devint bientôt générale; elle roulait sur les ambitions japonaises.

«Ainsi, me disait le pope indigné, vous osez nous conseiller la prudence et vous croyez que nous ne les assommerons pas tous d'un seul coup!»

Je répondis que la tâche serait dure, et mes interlocuteurs me regardèrent étonnés et l'un d'eux, interprétant la pensée commune, se frappa le front plusieurs fois en disant à mi-voix cette phrase, russe et pittoresque entre toutes:

«Tout le monde n'est pas à la maison!»

Je n'étais pourtant pas si fou qu'il leur plaisait de le supposer: les événements l'ont trop bien prouvé depuis.

A la station où se trouve le raccordement de Dalny, le bon pope m'entraîna, pendant l'arrêt du train, au buffet où il se fit servir un verre d'eau-de-vie; tout à coup il s'arrêta devant un grand plat rempli de petits pâtés:

«Tenez, monsieur le Frantsouz, me dit le pope en frappant énergiquement sur sa large poitrine, voici le soldat russe.»

Puis, saisissant une assiette pleine de pâtés, il en avala quatre ou cinq sans s'arrêter et me dit:

«Et ça ce sont les soldats japonais!...»

Le pope continua à manger, tout alla bien d'abord, mais je vis bientôt que les soldats japonais se refusaient à passer et le pope dut les achever en buvant coup sur coup quelques petits verres d'eau-de-vie.

Tous les Sibériens, tous les Russes de Mandchourie partageaient l'opinion du matelot et du pope, de mon soldat et de mon cocher. L'alliance anglo-japonaise n'avait inquiété que quelques officiers supérieurs bien au courant des choses d'Extrême-Orient, des généraux, des diplomates. A Saint-Pétersbourg, sans être très bien renseigné (les événements actuels le prouvent), on savait pourtant bien des choses, on ne voulait pas compromettre la grande œuvre entreprise qui avait coûté tant de vies et tant d'argent, on craignait une attaque japonaise, on savait que l'on n'était pas prêt. Le gros public ne pouvait ni ne voulait comprendre les craintes du haut commandement, mais j'eus l'impression très vive que l'amiral Alexéiev était alors inquiet de la tournure que prenaient les événements. J'essayai de savoir de lui combien il y avait d'hommes alors en Mandchourie, et je dus supposer que les troupes étaient moins nombreuses qu'on ne le disait et qu'on ne le laissait supposer.

La convention russo-chinoise fut la conséquence nécessaire des événements d'Extrême-Orient. Les journaux qui nous arrivaient d'Europe nous prouvaient que la France avait été émue beaucoup plus que la Sibérie par cette convention très inattendue pour elle. Nous y lisions que la politique russe avait subi un échec en Extrême-Orient et qu'elle avait dû signer avec la Chine un traité peu favorable et contraire à ses intérêts et à ses ambitions. Elle ne conservait pas même, en effet, le monopole des voies ferrées; elle n'obtenait pas la concession générale des mines à exploiter, si nombreuses et si riches en Mandchourie et sur lesquelles le Japon, les États-Unis, et surtout l'Angleterre ont jeté toujours un œil d'envie.

[Illustration: PORT-ARTHUR

(Photographie de M. Claudius Aulagnon).]

En un mot la convention était, pour la Russie, un recul et un insuccès: c'était à qui le répéterait.

Que pouvait pourtant faire alors la Russie, menacée par l'explosion nationaliste qui venait d'éclater au Japon? Elle semble s'être adressée tout d'abord à ses alliés, mais la déclaration de M. Delcassé était, somme toute, un peu bien platonique. Le ministre français déclarait bruyamment que la France marchait d'accord avec la Russie, même en Extrême-Orient: on ne s'en est pas toujours aperçu depuis. Nous prenions d'ailleurs là un engagement qui pouvait nous entraîner très loin, beaucoup plus loin même que nous ne voulions et avoir pour nous les plus graves conséquences. La déclaration franco-russe effraya tous les Français d'Extrême-Orient et excita contre nous les rancunes des Japonais. Il était enfin maladroit de s'engager ainsi quand on n'avait pas l'intention de tenir une promesse tacite: c'était une fanfaronnade, pour le moins inutile.

La Russie cherchait en négociant à gagner du temps; l'arrogance subite des Japonais, leur vanité si connue, la conscience qu'ils avaient de leurs forces, leur mépris de l'étranger, leur haine de la Russie, si bien attisée à Tokyo et à Yokohama par les journaux de langue anglaise, tout en un mot faisait craindre que le peuple, cédant brusquement à sa fougue bien connue et à son tempérament batailleur, ne fît quelque coup d'éclat. La Russie, sentant que son œuvre stratégique, bien que rapide et brillante, était encore incomplète, engagea avec la Chine des pourparlers qui ont abouti à la convention russo-chinoise: celle-ci ne fut ni un recul, ni une défaite, ce fut un simple moyen diplomatique. Il n'y avait là qu'un arrêt habilement simulé dans les ambitions de la Russie: le gouvernement, bien inspiré, avait préféré cette solution à une guerre qui pouvait entraîner peut-être un échec véritable et difficile à réparer et retarder de vingt ans l'œuvre entreprise par le tsar en Extrême-Orient.

Le traité russo-chinois était le suivant:

ARTICLE 1.--L'Empereur de Russie, désireux de donner une nouvelle preuve de son amour de la paix et de ses sentiments d'amitié pour l'Empereur de Chine, bien que, sur différents points de la Mandchourie, touchant la frontière, les premières attaques aient été faites contre la population pacifique russe, consent au rétablissement de l'autorité chinoise en Mandchourie, qui demeure portion intégrale de l'Empire chinois et rend à la Chine le droit d'y exercer les pouvoirs administratifs et souverains comme avant l'occupation du pays par les troupes russes.

ART. 2.--En prenant possession des pouvoirs administratifs et souverains en Mandchourie, le gouvernement chinois confirme à la fois au point de vue de la durée et sur tous les autres points, et s'engage à observer strictement les stipulations du traité conclu le 8 septembre 1896 avec la Banque russo-chinoise. Le gouvernement chinois s'engage, en outre, conformément à l'article 5 dudit contrat, à protéger de toute façon le chemin de fer et son personnel et à veiller aussi à la protection de tous les sujets russes vivant en Mandchourie et des entreprises créées par eux. Le gouvernement russe, de son côté, en raison de cette obligation assumée par la Chine, consent, tant qu'il n'y aura pas de trouble quelconque et si la conduite des autres puissances n'y vient opposer aucun obstacle, à retirer graduellement toutes les troupes russes de la Mandchourie de la façon suivante.

a. Dans le courant des six mois suivant la signature de la convention, la partie S.-O. de la province de Moukden, jusqu'à la rivière Liao, sera évacuée par les troupes russes et le chemin de fer remis à la Chine.

b. Dans le courant des six mois suivants, le reste de la province de Moukden et la province de Guirine seront également évacuées par les troupes russes.

c. Dans les six autres mois suivants, la Russie retirera le reste de ses troupes de la province de Hahloung-kiang.

ART. 3.--Pour prévenir toute répétition des troubles de 1900 auxquels les troupes chinoises, stationnées dans les provinces frontières de Russie, ont pris part, les deux gouvernements s'engagent, aussi longtemps que les troupes russes ne seront pas retirées, à donner comme instruction à leurs autorités militaires respectives de se mettre d'accord, afin de fixer le nombre et de déterminer l'emplacement des stations militaires des troupes chinoises en Mandchourie. La Chine s'engage à ne pas augmenter le nombre de ses troupes au delà de ce qui est fixé et qui doit être suffisant pour exterminer les brigands et pacifier le pays. Après la complète évacuation par les troupes russes, le gouvernement chinois aura le droit de fixer lui-même l'effectif de ses troupes dans ce pays et de les augmenter ou de les diminuer, mais le gouvernement russe devra être immédiatement informé de chaque augmentation ou diminution d'effectif des troupes chinoises, attendu qu'il est évident que le maintien d'un nombre excessif de troupes chinoises en Mandchourie nécessiterait une augmentation des troupes russes dans les districts adjacents, et causerait par suite un accroissement des dépenses militaires pour le grand désavantage des deux pays. Pour le service de la police et le maintien de l'ordre en dehors du territoire cédé à la compagnie du chemin de fer de l'Est chinois, les gouverneurs provinciaux militaires pourront avoir une gendarmerie chinoise, montée et à pied, recrutée exclusivement parmi les sujets chinois.

ART. 4.--La Russie s'engage à restituer la ligne du chemin de fer Chan-haï-Kouan, Niou-tchouang, Sin-mir-ting qui, à la fin de septembre 1900, a été occupée et gardée par les troupes russes sous ces conditions:

1º Le gouvernement chinois assumera la seule responsabilité de protéger lui-même cette ligne de chemin de fer, et ne laissera aucune des autres puissances entreprendre ou participer à la dépense des constructions ou à l'exploitation du chemin de fer, ni ne permettra à aucune puissance étrangère d'occuper le territoire restitué par la Russie.

2º La ligne du chemin de fer ci-dessus indiquée sera complétée et exploitée conformément à la convention anglo-russe du 16 avril 1899 et au traité conclu le 28 septembre 1898 avec une compagnie privée, la Chine devant observer strictement l'obligation prise par la compagnie de ne pas prendre possession de ce chemin de fer et de ne pas s'en dessaisir de quelque façon que ce soit.

3º Au cas où le gouvernement chinois songerait soit à étendre la voie ferrée dans le sud de la Mandchourie ou à y construire des lignes d'embranchements, soit à établir un pont sur le Liao, soit enfin à transférer à un autre endroit la station actuelle du chemin de fer de Chan-haï-Kouan, cela ne devra être fait qu'après accord préalable entre les deux gouvernements.

4º Attendu que les dépenses supportées par la Russie pour la restauration et l'exploitation du chemin de fer de Mandchourie ne sont pas comprises dans l'indemnité que la Chine doit rembourser à la Russie, le remboursement de ces dépenses sera fixé d'accord entre les gouvernements.

Les stipulations des traités antérieurs non modifiées par la présente convention restent en pleine vigueur. La présente convention aura force légale du jour de la signature et les ratifications seront échangées à Saint-Pétersbourg dans le délai de trois mois.

La Convention a été rédigée en russe, chinois et français, le texte français devant faire autorité.

Elle est signée par M. Lessar, le prince Tching et Ouang-Ouen-Tchao.

· · ·

La convention pouvait sembler marquer un recul dans les prétentions de la Russie en Mandchourie, mais on avait tort de l'interpréter dans certains journaux d'Europe comme une victoire pour la Chine et surtout pour l'alliance anglo-japonaise. A la vérité le gouvernement de Saint-Pétersbourg n'avait cherché qu'à gagner du temps. Il est évident que chez nous, si, après avoir occupé un pays, un gouvernement avait signé une telle convention, les journaux auraient crié à la trahison, les interpellations auraient succédé aux interpellations et les ministres auraient sauté après avoir été traités de traîtres et de vendus. Ce n'est pas en Russie qu'on peut avoir de telles manifestations d'opinion: les Russes pensaient d'ailleurs que leur gouvernement avait une politique arrêtée et ils en attendaient patiemment la réalisation: le temps travaillait pour eux en Extrême-Orient et ce qu'on a le tort d'appeler leur inertie est parfois une forme d'opiniâtreté qui, plus d'une fois déjà, leur a donné la victoire. On a dit souvent, par une image très juste, que l'influence et l'expansion russes font tache d'huile en Asie; les événements l'ont prouvé déjà au Turkestan et en Sibérie: c'était de bon augure pour la politique inaugurée en Mandchourie.

D'ailleurs, si on étudie le texte de la convention, on constate d'abord un fait: les Russes ne quittaient pas les provinces occupées, ils s'engageaient seulement à en retirer leurs troupes, dans un temps donné et par fractions. Il n'y avait que promesse d'évacuation, et, en matière politique, on sait si les promesses sont toujours tenues; on a même souvent, sinon raison, du moins des raisons de ne pas les tenir et, quand on en manque, il est toujours facile de les faire apparaître en les provoquant.

L'évacuation devait donc se faire lentement, et la Russie espérait sans doute avoir le temps d'achever ses préparatifs, de parfaire son chemin de fer, de fortifier Port-Arthur, en un mot de se rendre assez forte pour manquer à sa parole à l'heure fixée, si les circonstances le permettaient.

La Chine, d'autre part, promettait qu'aucune autre puissance étrangère ne pourrait s'établir en Mandchourie et qu'elle demanderait dans l'avenir des conseils à la Russie. Comme, en outre, il était déclaré que si la Chine violait de quelque façon que ce soit la convention passée entre les deux puissances, la Russie ne serait plus tenue par ses promesses et par les prescriptions insérées dans le texte de la convention, on pouvait en conclure que dans ce dernier contrat, la Chine lui reconnaissait, le cas échéant, des droits non définis, mais aussi non limités. La Chine enfin ne pouvait envoyer en Mandchourie autant de troupes qu'il lui plairait.

Mais il y avait plus encore: la Russie n'évacuerait la Mandchourie que s'il ne se produisait aucune complication et si la manière d'agir des autres puissances ne l'empêchait pas de tenir ses engagements. C'était là une clause très élastique et dont on pouvait tirer parti: il était toujours facile à la Russie de faire naître la difficulté dont elle-même avait besoin. Et d'ailleurs, les Khounkhouzes étaient toujours là pour lui fournir de bonnes raisons: pouvait-elle en effet abandonner la voie ferrée à ces audacieux brigands qui ne demandaient qu'à la détruire?

Ce qui était curieux à observer en Mandchourie au moment de la signature de la convention, c'est qu'on la déclarait avant tout faite pour préparer la paix, mais, comme au Japon à l'époque de l'alliance anglo-japonaise conclue dans le même but au dire des Anglais, c'était uniquement de guerre qu'on parlait. D'ailleurs, aussitôt que l'évacuation de la Mandchourie fut décidée, de nombreux trains, pleins de soldats et de munitions, se dirigèrent vers les provinces qu'on avait promis d'abandonner. Les prétextes à invoquer pour expliquer une telle activité ne devaient pas manquer, la Russie pouvait alléguer nombre de bonnes raisons; elle se serait même facilement décidée à en soulever de mauvaises: l'attitude belliqueuse du Japon, ses tentatives d'expansion en Corée, les agissements suspects de l'Angleterre et même des États-Unis toujours prêts à se mêler de ce qui les regarde et même de ce qui ne les regarde pas, étaient d'excellents prétextes à ajouter à celui que nous venons de citer: les malversations des Khounkhouzes. Une dernière clause à retenir était la suivante. La Chine s'engageait à rembourser les frais supportés par la Russie dans la construction et l'exploitation du chemin de fer, et l'on sait si la Chine peut payer jamais ses dettes.

L'émotion que provoqua la convention se fit sentir surtout en Europe. Les Japonais et les Chinois de Mandchourie ne la prenaient pas trop au sérieux; les premiers se montraient sceptiques, mais bien que très incrédules ils s'efforçaient à avoir l'air d'y croire; les seconds souriaient et ne discutaient guère, on aurait pu penser que les choses de leur pays ne les inquiétaient pas; en un mot ils se désintéressaient trop des affaires de la Chine, tandis qu'au contraire les Japonais semblaient y prendre un trop grand intérêt.

J'ai assisté un jour chez un Chinois à une conversation avec un Japonais; celui-ci cherchait à nous prouver qu'en Extrême-Orient l'avenir amènerait fatalement l'union de tous les peuples de race jaune si ceux-ci savaient s'entendre entre eux. Le Chinois semblait ne pas écouter, puis, tout à coup, interrompant le Japonais, il dit:

«Et comme il faut toujours un chef dans une union, c'est vous, les Japonais, qui semblez désignés pour cette tâche si difficile et si délicate?»

Le Japonais sourit modestement: c'était bien là en effet son opinion:

«Croyez-vous, demanda le Chinois, que l'opinion des Européens puisse être d'accord avec la vôtre?

--C'est la chose secondaire: il s'agit non d'Europe mais d'Asie.

--Oui; je ne vous parle pas d'ailleurs de nous autres, les Chinois, ajouta négligemment l'habitant du Céleste Empire, cela n'a aucune importance: il est même nécessaire que nous n'ayons pas d'opinion bien arrêtée: nous ne suivrons que mieux la vôtre dans tous ses caprices et toutes ses variations.»

Il y eut alors un silence: le Japonais comprit que notre hôte se moquait de lui, et devant un Européen. Il sortit quelques minutes après et le Chinois me dit en riant:

«J'aime à remporter des victoires d'esprit sur les Japonais, c'est pour moi la revanche de toutes nos défaites.»

Les Sibériens avec qui je causais de la convention russo-chinoise ne perdirent pas de temps à la discuter. Ils croyaient et ils croient encore avoir pour eux en Mandchourie le bon droit et... la force. Robustes et courageux, ils regardaient avec mépris les Japonais et, comme le pope, le soldat et le cocher dont j'ai parlé, ils se demandaient comment l'armée russe ferait pour ne pas briser d'un seul coup une armée composée de si petits hommes, mais ils étaient d'accord pour dire que les Japonais avaient besoin d'une leçon.

«Seulement, à quoi bon une guerre? me disait un capitaine: on ne tue pas les enfants, on se contente de leur donner le fouet.»

Et je m'apercevais qu'en Sibérie comme en Mandchourie, les Russes appréciaient mal leurs voisins dont ils ignoraient la valeur. Je n'osai plus bientôt exprimer mes opinions et mes craintes, car tantôt je passais pour un fou, tantôt j'attristais, sans les convaincre, des gens dont j'étais l'hôte très gâté.

S'ils ont été peu émus par la convention, les Russes du continent asiatique en ont pourtant été surpris: l'événement leur semblait inattendu. Cependant ouvrier ou paysan, fonctionnaire ou commerçant, soldat ou voyageur, tous, en Russie d'Europe comme en Russie d'Asie, émettaient une même opinion aussi nette que précise.

«Notre armée est en Mandchourie et elle y restera!»

On se vantait même alors de n'avoir rien à cacher dans les provinces qu'on occupait, et après avoir refusé souvent à des étrangers de passer par la Mandchourie, on affectait d'en donner la permission à tout le monde. Des espions anglais y purent, dit-on, séjourner; je ne parle pas des espions japonais qui, depuis quelques années, parvenaient à passer partout. L'Angleterre témoignait tout l'intérêt qu'elle prenait à la question de Mandchourie et des officiers anglais traversaient le pays comme par hasard. Les Russes les accueillaient aimablement, ou les escortaient si bien qu'ils ne pouvaient plus rien voir, on les traitait largement, on les grisait royalement. Si le proverbe est vrai, si la vérité se trouve au fond des verres, les Anglais ont dû la contempler souvent, trop souvent même, car ils vidaient leurs verres plus fréquemment qu'ils ne le voulaient.

«Je n'emporte qu'une seule impression de ce pays, me disait un colonel anglais; je suis convaincu de l'excellence du champagne français.»

Franchement, ce n'était pas la peine d'aller jusqu'en Mandchourie pour n'en remporter que cette impression-là: le colonel, assez mélancoliquement d'ailleurs, en convenait avec moi.

Le colonel me disait que, sans doute, la question de Mandchourie se résoudrait doucement, il ne souhaitait pas une guerre entre le Japon et la Russie, et il prétendait que son opinion était partagée par les gens raisonnables en Angleterre: une telle guerre, disait-il non sans raison, amènerait des difficultés nouvelles et les conséquences pourraient en être pénibles pour tous les pays qui ont des intérêts en Extrême-Orient et peut-être même pour l'Asie tout entière. L'Angleterre, en effet, jouait un rôle difficile, celui de mettre un frein aux ambitions de son alliée; son espoir, à elle, était de voir les choses rester compliquées: simplifiée par une victoire de la Russie ou du Japon, la question d'Extrême-Orient n'en devenait que plus grave et plus redoutable.

Les journaux japonais, entraînant après eux l'opinion publique, qui, elle, était sincère, prirent au pied de la lettre les engagements de la convention russo-chinoise: on voulut croire, on crut qu'ils seraient tenus. Les Japonais auraient pu cependant apprendre de leurs amis les Anglais qui sont toujours en Égypte ce qu'en matière diplomatique vaut une promesse d'évacuation.

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