‹ Les Russes en Extrême-OrientChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE VIII

CHAPITRE VIII

A TRAVERS LA MANDCHOURIE

Port-Arthur.--Dalny.--Une visite à Moukden et à Kharbine.--Tsitsikar et Khaïlar.

Port-Arthur s'appelait jadis Lou-choun-kaou: son nom actuel lui fut donné par les Anglais. En 1858, en effet, un navire anglais pénétra dans la baie de Lou-choun-kaou, où pour la première fois se montrait un pavillon étranger. Le capitaine Arthur qui commandait le navire y jeta l'ancre devant la ville et, en souvenir de cet événement, la ville reçut le nom de Port-Arthur: les Russes voudraient aujourd'hui changer ce nom en celui de Port-Nicolas. On se souvient encore de la campagne japonaise autour de Port-Arthur pendant la guerre contre la Chine et on comprend sans peine que les Japonais aient vu avec dépit les Russes s'établir dans une ville dont ils pensaient être les maîtres pour toujours.

A vrai dire, je connais peu de villes qui m'aient donné autant de désillusions que Port-Arthur. Lorsque j'y débarquai, venant de Tchémoulpo et de Nagasaki, je me figurais trouver un port d'aspect formidable: en un mot la forteresse expugnable telle que la dépeignaient les journaux russes pour flatter la vanité de leurs compatriotes, et les journaux anglais pour exaspérer les rancunes des Japonais. La rade ne me semblait pas très vaste: elle n'a pas en effet l'aspect imposant de celle de Vladivostok: il est vrai qu'elle est défendue par des montagnes faciles à fortifier. Le port me sembla petit, il n'y avait pas beaucoup de bateaux et ceux qui s'y trouvaient semblaient l'encombrer. Le capitaine du Nonni, l'excellent bateau qui m'avait amené, me disait que les travaux d'approfondissement restaient à faire, qu'on devait agrandir le port, et qu'un bassin de radoub n'existait pas encore. Chose impardonnable, ce bassin manque toujours aujourd'hui et les amiraux de Port-Arthur ne peuvent réparer facilement les graves avaries des bateaux.

Port-Arthur était horriblement sale; c'est une ville malsaine qu'un Anglais appelait un jour plaisamment devant moi «Microbe-City». Les Chinois s'y pressent dans des conditions d'hygiène déplorables et les Européens trop souvent sont obligés d'y vivre comme les Chinois. C'est d'ailleurs une ville chinoise et une très vilaine ville, où les rues, très étroites presque toutes, sont, selon le temps, des mers de boue ou des abîmes de poussière.

L'amiral Alexéiev me reçut plusieurs fois: il commandait déjà les forces d'Extrême-Orient, mais il n'avait pas été encore nommé lieutenant-général, on annonçait même son prochain départ pour Pétersbourg, départ qui eut lieu en effet; on prétendait même qu'il n'en reviendrait pas et qu'on lui réservait la place de ministre des Affaires étrangères occupée déjà par le comte Lamsdorf.

On est très injuste dans la presse pour l'amiral Alexéiev: à mon avis, il est un de ceux qui ont le mieux compris les affaires d'Extrême-Orient: on le représentait comme le chef du parti de la guerre, car il demandait toujours des soldats, prévoyant les événements qui se préparaient, et ceux-là même qui conseillaient de les lui refuser l'attaquent sans vergogne aujourd'hui. Combien y avait-il de soldats en Mandchourie au moment où j'y suis passé, je n'ai jamais pu le savoir même approximativement. Les Cosaques souvent, quand on les interroge, portent la main à leur casquette et répondent: «Je ne peux pas savoir». Lorsque je demandais à l'amiral Alexéiev combien il avait d'hommes en Mandchourie, il me répondit en riant:

«Vous m'avez dit que j'avais l'air d'un Parisien, je veux vous montrer que je puis être cosaque à l'occasion.»

Et, portant la main à sa casquette, il me dit gravement en russe:

«Je ne peux pas savoir».

On m'affirma aussi dans l'entourage de l'amiral que Port-Arthur était admirablement fortifié, et comme je suis loin d'être spécialiste, je crus les gens sur parole et je partis pour Dalny.

La création de la ville et du port de Dalny restera un des faits les plus importants dans l'histoire de l'expansion russe en Extrême-Orient. Dalny «la Lointaine» est célèbre dans toute la Russie et les Russes aiment à se vanter d'avoir créé en quelques années, avec énormément d'argent il est vrai, un port aussi vaste que celui d'Odessa, une ville qui aura les dimensions des plus grandes cités européennes. En Extrême-Orient les marchands sibériens n'ont pas partagé cet enthousiasme; ils n'ont pas souhaité bienvenue à la ville nouvelle: établis à Vladivostok ou dans les autres villes du bassin de l'Amour, ils l'ont considérée comme une rivale et ont reproché amèrement à M. Vitte, l'ex-ministre des finances, d'avoir sacrifié à Dalny toutes les villes de Sibérie Orientale et d'Extrême-Sibérie. Dalny reçut tous les avantages du port franc, avantages qu'au même moment on enlevait à Vladivostok. Jusqu'au 10 juin 1900, les deux grands ports francs de la Russie d'Asie avaient été Vladivostok et Nikolaïevsk.

[Illustration: DALNY]

La solution de la question douanière, sur laquelle nous reviendrons dans un des chapitres suivants, acheva d'envenimer les rancunes entre les commerçants de l'Extrême-Orient russe.

La nuit tombait lorsque j'entrai à Dalny. Je m'entendis appeler par mon nom: le maître de police m'attendait devant le train; prévenu par l'amiral, il m'avait préparé une chambre dans sa maison.

Les travaux des rues n'étaient pas terminés et nous dûmes traverser de profondes fondrières pour arriver à la ville. Les rues, éclairées à l'électricité, devinrent enfin meilleures, nous passions devant de grandes maisons.

«Les maisons des fonctionnaires, me dit le maître de police, nous sommes dans le quartier des administrateurs.»

On fit bien les choses à Dalny pour les fonctionnaires, si mal logés d'ordinaire: dans la maison du maître de police, il y avait le nécessaire et le superflu: deux choses trop souvent rares en Mandchourie.

Je visitai la ville le lendemain, dont plusieurs quartiers n'étaient encore que des places désertes. On s'occupait de niveler les rues et ce travail colossal était fait par une armée de Chinois. C'était curieux de voir avec quelle ardeur ceux-ci travaillaient, ils consolidaient eux-mêmes en quelque sorte l'occupation étrangère et hâtaient l'heure de la domination russe.

L'emplacement de la ville avait été admirablement choisi au bord du large golfe de Talien-van: les montagnes protégeaient le port contre les vents et rendaient très pittoresque l'aspect de la ville. Le quartier des fonctionnaires m'apparaissait en plein jour: seul ce quartier était à peu près terminé; il comprenait les maisons des administrations chargées de la construction du port et de la ville, les bureaux de la navigation et du chemin de fer de l'Est-Chinois, les maisons des employés de la voie ferrée et de la navigation maritime, une église avec une école paroissiale, un hôpital, un hôtel, un club; les rues étaient macadamisées, en partie du moins; des jardinets avaient été créés, tant bien que mal, autour des maisons; on avait organisé une canalisation assez ingénieuse, l'éclairage électrique était établi, et le téléphone fonctionnait partout. Les maisons étaient construites à l'américaine, la plupart à deux étages: les styles les plus divers rendaient l'ensemble un peu trop disparate, mais non désagréable à voir pourtant.

«Nous sommes ici les pionniers de la civilisation,» me répétaient les fonctionnaires.

A vrai dire, beaucoup de ces pionniers vivaient paresseusement, assez grassement payés. Ils avaient surtout un goût immodéré pour l'eau-de-vie et le champagne: je n'ai jamais vu boire autant qu'à Dalny et pourtant j'ai vu en Russie et en Sibérie bien des repas pittoresques et extraordinaires. A Dalny, on trouvait une excuse très curieuse à l'ivrognerie, le vin y était peu cher, les droits de douane n'existant pas: on était donc forcé de boire. Un des pionniers m'invita un soir, et quand j'arrivai chez lui je le trouvai très gris, ainsi que plusieurs de ses collègues: ils avaient tous oublié l'invitation qu'ils m'avaient faite: leur accueil n'en fut pas moins bon et j'assistai à une soirée bien singulière. Lorsqu'un invité s'endormait, le maître du logis se levait et tirait un coup de revolver dans le mur en plaçant le revolver à deux doigts de l'oreille du dormeur: c'était tout à fait charmant. On s'amusait aussi à griser des gamins chinois en leur faisant avaler un horrible mélange de bière, de bénédictine et de madère. On avait préalablement essayé l'effet de ce mélange sur un superbe épagneul qui était tombé ivre-mort. Je quittai la salle absolument écœuré.

Pas toujours à donner en exemple, les habitudes des pionniers de la civilisation, et bien singulières parfois leurs mœurs et leurs coutumes!

Le train qui allait de Port-Arthur à Moukden était très primitif et peu confortable: on avait transformé en wagons de voyageurs d'antiques wagons de marchandises; il n'y avait pas de premières classes, les secondes et les troisièmes étaient absolument semblables. J'aurais pu obtenir un wagon spécial avec un domestique, tel qu'on en donne aux fonctionnaires de la ligne, mais je préférais voyager, jusqu'à Karbine du moins, comme tout le monde, et ce fut là d'ailleurs un plaisir dont je fus vite saturé.

Je me trouvais donc, de Dalny à Moukden, dans le wagon commun, formé de deux vastes compartiments pouvant contenir chacun une vingtaine de personnes. Nous étions entassés les uns sur les autres; les banquettes étaient sales et le parquet semblait n'avoir pas été balayé depuis plusieurs semaines, depuis plusieurs mois peut-être. On connaît la familiarité qui règne toujours entre les voyageurs russes: au bout de quelques minutes je connaissais tous mes compagnons; les hommes m'avaient conté leur histoire, les femmes m'avaient dit les noms de leurs maris et de leurs enfants. En ma qualité d'étranger, j'étais accueilli au mieux par tout le monde: une voisine m'offrait du thé sur sa banquette encombrée de coussins et de paquets, parmi lesquels dormaient des petits chiens; un autre voyageur m'appelait dans le coin qu'il occupait seul avec quelques serins chantant dans leur cage, cadeau rare et très apprécié, qu'il avait pu trouver à Port-Arthur pour sa femme. Malgré le peu de confort nous passions le temps joyeusement relativement. Notre train marchait à la vitesse de 15 à 18 kilomètres à l'heure; après deux heures de marche on s'arrêtait pendant trois heures à la station presque toujours inachevée et dont le plan souvent seul existait. On nous répétait, pour nous faire prendre patience, que la voie était peu solide, que nos mécaniciens étaient toujours ivres et que nous devions nous attendre à tout instant à un accident.

Parmi les voyageurs un seul restait à l'écart, un Chinois, vêtu de soie, qui lisait constamment: il semblait ne rien entendre et pourtant toujours écouter. Son crâne et son front avaient les reflets de l'ivoire, ses yeux vifs riaient parfois derrière ses grosses lunettes comme pour se moquer intérieurement de ce que nous disions. Tandis que nous ne pouvions nous débarrasser de la saleté qui nous couvrait, il était toujours propre dans son vêtement très soigné. Quelques voyageurs, persuadés qu'il comprenait le russe, entreprirent de le scandaliser en discutant sur l'avenir de la Chine, sur la poltronnerie et l'imbécillité des Chinois: ce fut bientôt un jeu pour tous les voyageurs. La Russie prendrait la Mongolie, puis le Thibet, enfin toute la Chine méridionale: quand elle aurait la Chine, elle en renverrait les Chinois.

«Que ferions-nous de ces animaux-là?» s'écriait un des voyageurs.

Mes compagnons dirent ensuite des choses si offensantes que je ne pus m'empêcher d'avouer la bonne opinion que personnellement je garde des Chinois. Le Chinois cependant, roulé dans une couverture de soie couleur cerise, dormait.

Le lendemain, à Moukden, une foule de coolis et de Chinois, également sales et couverts de vermine, se précipitaient vers les wagons pour débarrasser les voyageurs de leurs paquets et pour leur voler tout ce qu'ils pourraient. Quelques soldats russes, un peu gris, s'inquiétaient peu de ramener l'ordre et gravement, à pas lents, deux agents de police chinois se promenaient.

«Comment, Monsieur, vous nous quittez déjà?» me dit quelqu'un en excellent français.

Je me retournai et je vis le Chinois du wagon qui, très aimable, s'avançait vers moi, très amusé par mon étonnement.

«Je gage que vous parlez aussi bien russe que français? lui dis-je.

--Gagez et vous gagnerez!

--Et comment pouvez-vous entendre sans sourciller tout ce qu'on a dit hier soir?

--Que voulez-vous, me répondit le Chinois en repoussant des doigts ses besicles qui lui tombaient sur le nez: vos compagnons parlent sans penser, moi je pense sans parler; ils ne me comprendront jamais et je les comprends toujours!»

Quelques voyageurs du wagon s'étaient approchés.

«Oh! le Chinois qui parle français...

--Et russe aussi, si vous voulez, répondit aussitôt notre compagnon dans la langue de Pouchkine: je disais à ce Français combien je vous ai trouvés délicieux hier soir! Vous êtes venus chez nous et nous en avons été bien flattés, quand on vous connaît un peu, on voudrait toujours vous connaître davantage!»

Ce fut dit sur un ton très cassant, puis le Chinois salua un peu sèchement, me prit le bras et s'éloigna avec moi en me disant:

«Je crois bien qu'il faudra maintenant que je change de wagon.»

Je le quittai alors et je me rendis chez l'officier qui était chargé de commander des soldats, casernés auprès de la gare. Il habitait une maison peu confortable où les rats couraient en liberté. Des ordres avaient été donnés déjà, car une voiture m'attendait. Trois soldats, le bonnet de fourrure sur la tête et le fusil en bandoulière, devaient m'escorter, bien qu'une attaque de brigands fût bien peu probable sur la route de Moukden.

«Vous allez apprécier l'excellence des routes chinoises, me dit le commandant, je vous souhaite bien du plaisir!»

Je vis combien peuvent devenir ironiques les commandants russes envoyés en Mandchourie. On parle beaucoup des brigands qui vagabondent auprès des routes chinoises; j'affirme que sur celle de Moukden on n'a pas le loisir de penser à eux, on est préoccupé par une seule pensée:

«Est-ce à droite, est-ce à gauche, que la voiture va verser?»

Vingt-deux kilomètres séparent la ville de la gare, et la route n'est jamais bonne; on y reste embourbé les jours de pluie, on voyage dans un nuage de poussière lorsqu'il fait beau temps. La route est pleine de trous et d'ornières, parfois l'avant-train s'en va tout seul et le voyageur reste dans l'arrière-train au milieu d'une flaque d'eau: les chevaux tombent et parfois le cocher. Le mien me montrait toujours une tour lointaine, qu'il disait élevée en l'honneur d'un dieu; il fallait la dépasser pour apercevoir la ville, mais elle semblait toujours aussi éloignée de nous, et je maudissais les divinités chinoises qui semblaient défendre si bien l'entrée de la sainte ville de Moukden.

De lourds chariots cependant nous croisaient, conduits par des Chinois et bizarrement attelés de trois animaux différents, bœuf, cheval et mulet.

Cependant nous atteignîmes une porte, sorte d'arc de triomphe en bois; la ville était devant nous, et sur la droite s'élevait une lamaserie bouddhique que je visitai. Un lama coiffé d'une sorte de mitre et vêtu de jaune me fit admirer les dieux du monastère: le grand Bouddha au visage plein de sérénité, Maïtreya, le Bouddha futur, Ariabolo aux onze têtes et aux cent bras, Ototchi le dieu de la médecine, la gracieuse Dara la Blanche, et, à côté d'eux, les divinités à l'esprit terrible qui défendent les hommes contre les mauvais esprits. Le prêtre s'étonnait en m'entendant appeler les dieux par leur nom. Je lui avais dit que j'étais Français et il m'avoua que le bruit avait couru en Chine que les Français intelligents se convertissaient peu à peu au bouddhisme. Pareille observation m'avait été faite déjà en Mongolie.

Les énormes portes qui défendent Moukden ressemblent à des citadelles, les rues sont larges, bordées de boutiques bien achalandées, une foule grouillante les remplit, des enseignes flottent nombreuses au vent au-dessus des têtes des passants, de lourdes voitures roulent traînées par des bœufs, des ânes et des mulets, des fonctionnaires passent en chaises à porteurs, quelques femmes trottinent, et, bousculant tout le monde, les soldats russes chevauchent comme en pays conquis.

J'habitai une maison chinoise, transformée en club militaire: dès que la nuit arrivait, le club n'était plus aux Russes, il devenait le royaume des rats qui par bandes couraient dans les chambres.

Le soldat russe, qui est bon enfant, vit en assez bons termes avec le Chinois. D'ailleurs la Russie n'est pas seulement représentée à Moukden par son armée, elle a aussi son agent diplomatique: il y a ainsi deux pouvoirs rivaux et ennemis qui vivent moins bien ensemble qu'avec les Chinois qui les entourent. J'ai été admirablement reçu par les officiers; quant au consul, M. Kolokolov, il m'a prouvé qu'en Russie on pouvait être inhospitalier: il reçoit les étrangers aussi mal qu'un Japonais: il n'a rien d'un Européen: c'est un extrême-oriental s'il en fût.

On peut voir à Moukden ce qu'on voit dans toutes les villes chinoises: mœurs et coutumes bizarres, marchandages devant les pittoresques boutiques, fumeries d'opium, prisons terribles. Ces dernières à Moukden ressemblent à des poulaillers où sont entassés dans la boue, la saleté et la vermine, des malfaiteurs à qui une niche immonde, pratiquée dans le mur, sert d'abri pendant la nuit. Ils ont la figure ravagée par les maladies de peau. Des curieux, des amis parfois viennent les voir et leur passent à travers les barreaux des aliments sur lesquels les misérables se jettent avec gloutonnerie et qu'ils se partagent en se battant comme des animaux féroces affamés.

Il existe à Moukden deux monuments spécialement intéressants: l'admirable tombeau impérial et le palais rempli de collections.

Le tombeau est situé à quelques kilomètres de la ville. Devant l'entrée est une porte monumentale en pierre dont les sculptures innombrables et savantes sont d'un travail merveilleux et d'un art exquis. Après cette porte on arrive à l'entrée d'un jardin. Les soldats gardiens du monument se précipitent vers les visiteurs et mendient. Le jardin, vaste et rectangulaire, est planté de beaux arbres; le long de l'allée principale sont d'énormes bêtes en pierre, des lions, des chevaux, des chameaux, des dragons, des animaux monstrueux et légendaires, et le soleil du midi qui faisait étinceler les toits bizarres, verts, rouges et jaunes, des temples chinois, enveloppait, lors de ma visite, dans un rayon lumineux, les bêtes de pierre abritées par des cèdres gigantesques. C'était, dans un décor de féerie, un palais et un jardin merveilleux pareils à ceux que l'on trouve dans les vieilles légendes ou dans certains contes fantastiques.

[Illustration: PORTE MONUMENTALE DU TOMBEAU DES EMPEREURS]

Par les photographies reproduites ici, on peut se faire une idée de l'art merveilleux qui a guidé les auteurs de ces monuments: l'escalier qui accède au petit temple auquel conduit l'allée centrale, est un modèle de délicatesse infinie. Derrière le temple s'élève la montagne, au flanc de laquelle, sous une plaque de marbre blanc, l'empereur repose. Tous les visiteurs de Moukden viennent profaner par leur présence la sainteté de ces lieux: un Chinois me l'a dit, très philosophiquement d'ailleurs.

L'impression qu'on garde du tombeau est grandiose; celle que produit le palais, moins curieux par son architecture que par les richesses qu'il renferme, est pénible et attristante. Depuis l'insurrection des Boxers, on n'avait pas nettoyé les salles. Je crus marcher sur un tapis moelleux et je m'aperçus bien vite de mon erreur: une couche de poussière épaisse de plus de deux doigts couvrait le sol. Beaucoup d'objets de prix avaient été volés ou perdus, d'autres accidentellement brisés, volontairement parfois: les plus belles choses étaient toutes jetées les unes sur les autres, et les vers mangeaient des robes merveilleuses dont les broderies d'or et d'argent dataient de quatre ou cinq cents ans. Les fonctionnaires chinois qui m'accompagnaient, contemplaient ces ruines d'un regard mélancolique: l'un d'eux pourtant, qui parlait russe, assez mal d'ailleurs, et qui ne m'avait pas encore adressé la parole, me voyant arrêté devant un brûle-parfum qui avait été déformé à coups de pieds sans doute et qui était supporté par une table ancienne aux sculptures brisées, s'avança et, devinant ma pensée, il me dit:

«Voilà ce que c'est que la guerre!»

Puis il ajouta:

«Je n'aime pas les voleurs, mais je préfère encore ceux qui ont emporté nos objets précieux à ceux qui les ont méchamment détruits!»

Et, gravement, il me fit une révérence à la chinoise et regagna la place qu'il avait quittée.

Le gouverneur général de la province était un Chinois assez intéressant: il résidait à Moukden, c'était le vice-roi de Mandchourie, comme l'appelaient les soldats russes. Il m'écouta en souriant quand je lui dis la triste impression que j'avais rapportée du palais dont quelques pavillons, aujourd'hui presque détruits, renfermant des ruines artistiques nombreuses et déplorables. Au lieu de me répondre, il m'offrit du champagne de Changhaï, fabriqué avec toute autre chose que du raisin, du cassis venu de Bordeaux, des sardines de Nantes et des gâteaux russes et chinois. Notre conversation peu intéressante fut traduite par un interprète russe. Le gouverneur éludait mes questions: il y répondait par des paroles aimables et banales; puis il me remit sa carte de visite; c'était un papier rouge long de vingt-cinq centimètres au moins. Il me conduisit ensuite jusqu'au perron où je le remerciai de son accueil et où je lui serrai la main.

[Illustration: TOMBEAU DES EMPEREURS: ALLÉE CENTRALE]

[Illustration: TOMBEAU DES EMPEREURS: ESCALIERS]

L'interprète me dit alors tout bas:

«Sa Haute Excellence veut bien vous accompagner jusqu'au second perron!»

Les salutations et les révérences recommencèrent et nous nous dîmes encore une fois adieu. Je me remis en marche.

«Sa Haute Excellence vous fait l'honneur, me dit l'interprète, de vous accompagner jusqu'à la porte de la rue!»

C'est là un suprême honneur: les soldats en rang me présentèrent les armes, ils ressemblaient à nos ramoneurs de l'hiver: la foule s'était assemblée devant la présidence et elle nous contemplait, tandis que nous nous saluions une dernière fois, le gouverneur et moi. Je pensais à part moi que les gouverneurs des temps passés auraient été bien surpris de voir leur successeur accompagner avec tant de politesse un étranger dans la ville sainte de Moukden. Je me dirigeai vers le club, je n'apercevais pas un seul Européen; les Chinois passaient et me coudoyaient avec curiosité; tout à coup j'entendis des cris qui s'élevaient dans le lointain, c'étaient des soldats russes qui, réunis dans leur casernement jadis rempli de divinités chinoises, chantaient en chœur leurs prières du soir!

· · ·

Le lendemain je repris ma route vers Kharbine, et le spectacle observé quelques jours auparavant recommença: nous traversions de grandes plaines immenses et plates. Les Chinois de la province sont tantôt marchands, tantôt agriculteurs: ces derniers cultivent le mûrier, le millet et les céréales; ils ont aussi de vastes champs de haricots dont les cosses sont envoyées au Japon où elles sont transformées en engrais. Autour des fermes de Mandchourie, il y a toujours des petits jardins où les Chinois cultivent des légumes et des fruits, radis, oignons, choux, concombres, melons, pastèques et potirons. Ils s'adonnent aussi à la culture des fleurs, car ils aiment à parer de plantes, des roses surtout, la cour intérieure et le seuil de leurs maisons.

Toute la Mandchourie du sud est un pays très fertile. On peut d'ailleurs diviser la Mandchourie en deux parties: au sud, nous trouvons la région de l'agriculture, au nord celle de l'élevage. Pour se faire une idée exacte de l'importance agricole de la Mandchourie, il ne faut pas se contenter de s'arrêter dans les principales stations de la ligne, il faut pénétrer dans l'intérieur du pays et visiter les villages autour desquels la terre est exploitée. Pays remarquable au point de vue de l'agriculture et de l'élevage, il ne faut pas oublier non plus que la Mandchourie renferme aussi des mines très riches dont les Anglais, les Américains et les Japonais auraient bien voulu avoir la concession.

Nous nous arrêtâmes le lendemain assez longtemps dans une misérable station. Lorsque nous demandâmes au chef de gare la raison de notre long arrêt, il répondit qu'on cherchait un mécanicien; les chauffeurs et les mécaniciens sont très souvent ivres, ainsi que je l'ai déjà dit, mais celui qui devait nous conduire avait si bien fait les choses qu'on n'osait pas lui confier la locomotive: il dormait couché sous un wagon sur une voie de garage. Quelques instants se passèrent et, comme on ne trouvait personne, on réveilla le pochard, on le porta sur la machine, on ordonna à un soldat cosaque de monter à côté de lui pour l'empêcher de dormir ou de tomber: et nous partîmes!

Notre train était bondé de voyageurs et pour dormir on m'avait donné un banc tel qu'on en voit dans les comédies. S'il y a une personne à chaque bout du banc, il suffit que l'une se lève pour que l'autre perde l'équilibre et roule avec le banc. Les voyageurs appartenaient à toutes les classes de la société, les femmes pour la plupart étaient des filles vivant avec des fonctionnaires de Kharbine et de Khaïlar; la promiscuité était désagréable et la saleté atroce.

A Kharbine nous trouvâmes enfin une grande gare et un buffet excellent: nous étions affamés, car les provisions trouvées dans les buffets précédents avaient été insuffisantes pour nourrir tous les voyageurs. C'est à Kharbine que l'on rejoint l'autre ligne de Mandchourie et qui va jusqu'à la frontière de la Province Maritime et de là, par Nikolski, jusqu'à Vladivostok, parcourant un pays très pittoresque.

Kharbine, à l'embranchement de ces deux lignes et sur la large Soungari, est admirablement située pour devenir la grande ville de Mandchourie; elle a été et est encore le principal centre de l'administration et de la construction du chemin de fer de l'Est-Chinois. C'est là qu'habitaient lors de mon passage les ingénieurs principaux sous la direction desquels s'achevait la construction de la ligne. Kharbine était déjà une triple ville, composée de trois parties bien distinctes, et d'ailleurs très éloignées les unes des autres. La ville la plus ancienne était la ville chinoise, semblable à toutes les villes de même espèce de la Mandchourie, à Moukden ou à Guirine, à Tsitsikar ou à Ningouta; la première ville russe portait déjà le nom de Vieux-Kharbine. Nouveau-Kharbine, était une cité nouvelle comme celle qu'on avait élevée à quelques kilomètres de l'ancienne: non loin de là était la gare; les maisons des fonctionnaires et les administrations se trouvaient à Nouveau-Karbine, et aussi des magasins où les marchandises se vendaient fort cher. La troisième ville était la plus importante peut-être au point de vue commercial. Elle s'était développée le long de la Soungari servant ainsi à la fois de port et d'entrepôt, là s'étaient établies depuis quelque temps déjà des maisons succursales des plus importants établissements de commerce de Vladivostok et de Port-Arthur. Prévoyant l'avenir de Kharbine, l'administration avait acquis une grande étendue de terrains et la ville pouvait s'étendre sur une surface de plus de trente-trois kilomètres carrés. Une grande affaire française allait être ouverte à Kharbine au moment où la guerre a commencé, et le commerce français a une fois encore joué de malchance en Extrême-Orient.

La Soungari, à l'époque où je me trouvai à Kharbine, était gelée; la navigation ne commence guère qu'à la fin d'avril et ne dure que jusqu'à la fin d'octobre. L'hiver est très dur en effet à Kharbine, où le thermomètre descend parfois au-dessous de 40°, pourtant les habitants s'occupent d'agriculture; les conditions en sont même favorables et les résultats bons. La végétation est très rapide, car l'été succède presque sans transition à l'hiver, et peu de temps après la disparition totale des glaces les chaleurs deviennent intolérables. A partir de Kharbine, la Mandchourie septentrionale ressemble aux terres russes du bassin de l'Amour. La flore et la faune sont presque semblables à celles de la région de l'Amour et de celles de l'Oussouri. Beaucoup d'espèces sont les mêmes.

Dans un voyage fait uniquement en chemin de fer, il est difficile de s'apercevoir des types si divers que l'on trouve en Mandchourie. Les Chinois dont nous avons parlé déjà sont en général agriculteurs, mais il en est parmi eux qui sont venus de la Chine méridionale comme chercheurs d'or.

Les Mandchous sont surtout habitants des villes, et il est très difficile de déterminer le chiffre exact de la population.

A Kharbine, fatigué du voyage en mauvais wagon, et blessé dans un accident, je demandai à l'un des ingénieurs principaux de me donner, s'il le pouvait, un wagon de service, et je pus gagner ainsi plus commodément la frontière de la Transbaïkalie. On me permettait de m'arrêter partout où je le désirais en faisant pousser mon wagon sur les voies de garage.

Le pays devint plus montagneux, nous traversâmes la Nonni, à 18 kilomètres de Tsitsikar, la grande ville chinoise du nord de la Mandchourie; occupée, elle aussi, par des Russes, et l'une des plus curieuses de la région. Les habitants en sont des commerçants très habiles. En 1900 les temples y ont été malheureusement abîmés et pillés.

Les montagnes devinrent ensuite plus grandes et plus escarpées, nous arrivions à la chaîne des monts Khinganes, divisée en deux parties, le grand et le petit Khingane. Le premier s'étend dans la direction du méridien, dès les frontières de Chine proprement dites, le long du fleuve Amour, sur une étendue de 1 000 kilomètres. Au nord, il s'approche du système des montagnes de Khourialine et plus à l'est il se réunit avec le petit Khingane. L'espace situé à l'est de la Soungari est couvert par les monts Tchanbo-chan.

Ce sont les monts Khinganes qui doivent être percés du tunnel dont nous avons parlé déjà, tunnel qui est remplacé provisoirement par la voie en zigzags que nous avons décrite. Nous traversâmes ensuite un grand plateau long de 300 kilomètres et nous arrivâmes ensuite à la petite ville de Khaïlar, dont l'occupation russe a développé l'importance.

La ligne de l'Est-Chinois rejoint le Transsibérien 300 kilomètres après la frontière, dans la province de Transbaïkalie, où les courbes sont aussi hardies que nombreuses, où les pentes sont difficiles, et où, pour éviter les tunnels, les ingénieurs russes ont contourné audacieusement les obstacles et les difficultés. Les gares petites, perdues dans le désert, portaient jadis le nom mongol du lieu dans lequel elles se trouvaient; elles ont été débaptisées au détriment de la couleur locale: il y avait pourtant déjà en Russie assez de Nikolski, de Pétrovski et d'Alexandrovski, de Trinité, d'Assomption et de Résurrection.

Je ne continuai pas mon voyage jusqu'au Transsibérien et je m'arrêtai dans les monastères d'Aga et de Tsougalsk, situés près de la ligne, où j'allai raconter mes impressions de voyage à mes amis les lamas et au jeune dieu vivant que j'ai déjà présenté à mes lecteurs.

Page 1