Chapitre 3
Malgré la largeur du paquebot, le salon-comedor 1 très long était relativement étroit, la Compagnie ayant gracieusement prodigué l’espace aux cabines. Toutefois, on avait encore ses coudées franches dans ce restaurant où se prélassait une table babylonienne toute neigeuse de linge damassé, prismatique de cristaux et chargée d’égayantes victuailles. Reyes tatillon et satisfait eut bien le temps de choisir sa place ni trop près ni trop loin de la « descente » qui donnait passage à toutes les brises de la rade, – en face d’une pyramide de chasselas de La Concepcion. Il échangea quelques poignées de mains avec les survenants toboadongais qui s’installaient en habitués, et se plongea dans la lecture attrayante du menu. Et bientôt tinta dans le comedor une réjouissante musique de fourchettes, de cuillers et de couteaux. Le Toboadonga élégant se consolait des sinistres pâtées de la quinzaine.
Averties par ce petit concert, des dames d’allures peut-être un peu trop dignes et maniérées, de styles divers, mais toutes somptueusement attifées et fragrantes de parfums capiteux, quelques-unes peintes et mêmes stuquées avec goût, sortirent une à une de leurs cabines.
Elles se mirent à table discrètement mais bien en vue, commandèrent leur déjeuner aux camarades sans éclats de voix mais du ton résolu de femmes exagérément distinguées, habituées à être vite et bien servies et commencèrent à manger avec de petites mines de créatures éthérées. Bientôt elles se lassèrent d’efforts si matériels, levèrent les yeux, sans doute pour chercher le ciel et ne découvrirent que les panneaux relevés de la claire-voie et la tente beige protégeant le pont : alors elles rabaissèrent leurs regards désappointés et s’aperçurent de la présence de caballeros étrangers.
Tous leurs anciens rêves d’adolescentes durent être réalisés du coup, bien certainement, car elles ne purent s’empêcher de couler de longues et involontaires œillades pleines de fière réserve et de passion triste dans la direction de… chacun des nouveau-venus : trop évidemment toutes les aimèrent tous et avec quelle sombre violence ! Mais il fut également clair qu’elles mourraient plutôt que de parler les premières !
Il fallut bien que les caballeros vinssent à leur secours : l’humanité le commandait aussi bien que la galanterie. Les tendres colombes se rassurèrent et il se forma bientôt des groupes sympathiques : le mince Percy Readymade de la « London and Callao Bank » se familiarisait avec une forte métisse équatorienne des plus basanées ; Rosendo Orocochea, courtier indigène de Toboadongo dont l’épiderme avait le poli et la couleur d’un marron d’Inde s’était pris d’une vive affection, pour une Santiagaise assez rose ; le gros hambourgois Knopff semblait au mieux avec une criquette panaménienne de type chinois : tous, le new-yorkais Artemus Naughtylittleboy, négociant en « omni re scibili », l’ex-colonel Trueno, des Douanes chiliennes, le Commandeur Zumaloagaberry, concessionnaire du Cercle, le DrGumersindo Majadero, vétérinaire de l’Armée ( ?) etc, etc., étaient agréablement pourvus. Le mayordomo du bord écoula sans difficulté quelques décalitres de champagne suisse, de kümmel belge et d’anisette brêmoise.
Peu à peu les séduisantes dames peintes et leurs cavaliers se retirèrent ; des portes de cabines battirent faiblement.
D’autres charmeuses inconsolées avaient déjà quitté de comedor, jugeant « qu’elles étaient trop ! » et Benigno, tout à l’heure si pressé d’atteindre le zenana flottant se vit seul à table avec deux fort jolies femmes d’une imperceptible maturité qui lui faisaient face et le dévoraient des yeux. Il était dans une assez cruelle indécision, presque également attiré par les deux accueillantes princesses : car si ses préférences momentanées l’incitaient à jeter son dévolu sur cette blonde Yankee, – article exceptionnellement rare, – blanche, grasse, poupine, belle d’énormes prunelles bleues, et d’une carnation florale qui devait très peu de chose à l’art, une voix secrète lui parlait en faveur de sa voisine, une Espagnole de la Péninsule, sans doute, à en juger par son teint assez clair, sa chevelure brun-châtain, plutôt que noire et le hardi regard de ses yeux sombres nullement languissants comme ceux de la plupart des Hispano-Américaines. Il sentait, sans pouvoir bien s’expliquer son impression encore vague que celle-ci se révélerait bien plus semblable à « son type » d’amoureuse. Il y avait en elle, songea-t-il, absurdement, un mystère, – un mystère comment dire ?… agréable ?… qu’il était peut-être sur le point de deviner…
Les deux femmes continuaient à le dévisager, en parlant, pour la forme, de choses insignifiantes. Bien qu’il se fût montré envers elles d’une plus que louable munificence et les eût imbibées de champagne, il paraissait cependant si taciturne, affligé d’une élocution si difficile, qu’elles s’adressaient à peine à lui.
Elles commençaient à se figurer qu’elles avaient affaire à un monsieur « plus vicieux que nature » mais pas fier de lui-même et lent à dévoiler ses vilaines inclinations. Tant mieux ! Il serait généreux en conséquence ! Et tout en papotant elles évitaient de le troubler par une interpellation trop directe dans sa confection d’une phrase… ah ! délicate !… par laquelle il les initierait à ses petits projets malpropres. Elles croyaient le « voir venir ». Toutefois comme il tardait vraiment trop et comme son mutisme et sa physionomie contractée finissaient par leur causer une sorte d’irritation nerveuse à peu près insupportable, – elles se concertèrent rapidement, à voix basse, – et ce fut l’Américaine, fille d’une race pudique et riche en circonlocutions, qui lui proposa en termes décents quelque chose… de très vif !
Reyez eut une seconde d’éblouissement : Ô la gamme des chairs pâlement brunes et des chairs blondes laiteuses, subrosées !…
Mais, subitement, il fut pris d’une rage de dégoût ; puis une honte qu’il ne ressentait pas pour lui-même mais bien pour l’une des femmes, – une seule ! – une honte furieuse et comme glaçante le fit frissonner. Il sut que c’était l’Espagnole qu’il voulait, – nulle autre, – et tout de suite !
Sa figure se fit si mauvaise, si menaçante que la blonde poupine devina sa pensée entière sans la moindre explication et s’enfuit apeurée, en jetant sa serviette sur la table à toute volée, non sans avoir gratifié Benigno d’une épithète de « slang » cueillie, à n’en pouvoir douter, dans les jardinets de Fives Points ou dans les riches serres de Sin-Sin.
Reyes demeura seul avec la Péninsulaire ( ?) qui eut un sourire satisfait, un grand sourire blanc qui fit plus rouges les arcs charnus de sa bouche exquise ; les narines roses palpitèrent légèrement comme d’orgueil ; ses yeux semblèrent s’élargir et prirent l’éclat qu’auraient des diamants noirs s’il y avait de vrais diamants noirs. Et Benigro se félicita lui-même : « J’ai bien fait d’écouter “la voix”. Je n’avais pas compris tout de suite, mais à présent je vois… qu’elle… ressemble un peu à ma Pepa. Je pourrai donc me « faire des illusions ». – Et le mirage de ce matin avait sa raison d’être : j’étais averti qu’une sorte de reflet de la seule femme aimée venait jusqu’à moi ! »
Et il adressa quelques mots à l’Espagnole qui se leva – non sans avoir signifié son acquiescement. « Con mil amores ! » 2 avait-elle dit. – Benigno en eut un léger haut-le-corps et la regarda quitter son fauteuil, se remettre sur pieds d’un coup de reins comme dansant suivi d’une prompte et souple torsion de la taille et des hanches qu’il crut bien reconnaître.
Encore qu’elle parlât espagnol avec un accent neutre qui ne pouvait guère révéler sa province natale, la locution qu’elle venait d’employer était presque exclusivement ténériffienne. Il ne sut s’empêcher de l’interroger :
— Voici une petite phrase qui me ferait croire que vous êtes isleña 3).
— Vous connaissez les Canarias ! s’écria-t-elle d’un ton vaguement alarmé.
— Très peu, très peu ! se hâta de répondre Benigno. J’ai fait jadis escale à Santa-Cruz de Ténériffe et passé deux jours dans l’île.
— Ah, tant mieux, fit-elle involontairement.
Elle rougit et se reprit :
— Je voulais dire que… nous sommes si loin de mon pays que je ne vois guère d’inconvénient à vous avouer que je suis tinerfeña 4.
— De Santa-Cruz ? De La Laguna ?… du Puerto ?
Elle perçut l’hésitation et, cette fois, devint très pâle, se troubla :
— Du Puerto ? Vous me connaissez !… Non, ce n’est pas possible ! Ne me dites pas cela !
— Comment voulez-vous que je vous connaisse puisque je n’ai jamais été qu’à Santa-Cruz ! Je vous parle du Puerto comme je vous citerais Icod, Guimar ou Granadilla, – des noms que j’ai entendus… Rien de plus !
Mais il était lui-même très ému. Il avait la presque certitude qu’il voyait Pepa devant lui. Eh oui ! aveugle ! Il n’y avait jamais eu deux Pepa dans le Puerto ! C’était elle !
C’était elle, changée, – mais pas comme il l’aurait cru : les traits demeuraient très semblables à ce qu’ils avaient été jadis ; l’expression seule différait, la physionomie avait dû se modifier dans un sens tandis que ses souvenirs à lui l’altéraient dans un autre. C’était pour cela qu’il ne l’avait pas reconnue tout de suite.
C’était Pepa, plus forte, plus grasse mais non empâtée, incroyablement jeune de lignes pour ses trente-huit ans. Cette pose de cou, ce port de tête n’avaient pas leurs pareils. Le teint rose-thé s’était ambré un peu tout en restant transparent, mais la bouche n’avait pas varié : ses arcs rouges délicatement charnus n’avaient rien perdu de leur grâce grisante ; la courbe du nez caméen s’était peut-être finement accentuée ; le grain de beauté semblait une idée moins noir qu’avant ; cette fossette s’était légèrement comblée ; mais le dessin de tout le visage gardait sa fermeté, son style propre. Le seul grand changement s’était passé dans les yeux.
Il se fit violence pour ne pas lui crier : « Oui, je te connais ! Je t’aime depuis des années, des années ! Si je n’ai compté pour rien dans la vie, tu as tenu une place immense dans la mienne ! »
Et, – assez vilainement – il n’éprouvait aucun chagrin de la chute de la seule femme qui eût incarné toutes ses aspirations amoureuses. Au contraire ; – et il s’en haïssait, en concevait pour lui-même un mépris violent sans pouvoir se contraindre à penser avec moins de bassesse.
Ah ! qu’il eût été s’aviser de dire à la Pepa d’antan une parole insolemment tendre alors qu’elle jouissait du frais et de la lumière nacrée du soir à la fenêtre de sa maison rose ! La niña l’eût fait jeter dans le ruisseau par quelque péon canarien semblable à la brute indienne qui pansait aujourd’hui un vieux cheval dans certaine écurie de Toboadongo ! Qu’elle fût seulement devenue pareille à la grosse Pepa bien mariée, trop bien rentée, croulante, abrutie et béate imaginée ce matin même et qu’elle eût eu l’invraisemblable, l’impossible caprice de s’offrir à lui !… Ô la déception aggravée d’incurable dégoût !
Dans les circonstances actuelles, au contraire, tout allait le mieux du monde : elle n’avait aucune envie de se refuser, parbleu ! et, conservée par les soins de minutieuse coquetterie qu’« exigait impérieusement sa… profession jusqu’à un certain point dégradante, – pas si blâmable, après tout ! » s’affirmait Benigno, – elle pouvait lui donner tout le bonheur qu’il avait autrefois désiré d’elle.
Mais il ne lui dirait rien, ne lui laisserait rien soupçonner. Elle l’avait tant méprisé ; si honteusement traité « dans le bon temps » qu’elle eût été capable de lui faire quelque fâcheuse avanie, même aujourd’hui !
Il allait « profiter de la situation » ! Tant pis et tant mieux ! Après tout ce n’était qu’une…
Mais il ne comprit jamais, par la suite, comment il avait pu, à la même minute, se sentir le cœur si serré et se délecter si méchamment d’une affreuse joie triomphante et un peu ignoble.
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