Chapitre 4
Il était depuis un moment dans la cabine de Pepa, une cabine spacieuse, et presque élégante – et il ne se hâtait plus… retenu peut-être, par une dernière délicatesse… absurde ! ya lo creo ! Il voulait, sans rien avouer de ce qui lui était personnel, causer, savoir, et ne se décidait pas à parler. Toutefois, comme il ne pouvait rester éternellement là debout, l’air embarrassé, tout à coup malheureux, – à passer en revue le mobilier, les rideaux grenat, la couchette numérotée, le large divan de velours allemand, les pliants de reps pareil à l’étoffe des rideaux, la toilette de métal émaillé jouant l’ivoire, la natte de Manille du plancher, les penderies et la tulipe électrique, il passa son bras autour de la taille fine et robuste de la Tinerfeña, s’assit avec elle sur le canapé d’un rembourrage louable, et dit au hasard la première banalité venue, comptant bien que la chance, les hasards d’un bavardage quelconque lui fourniraient un prétexte pour la questionner :
— Y a-t-il longtemps que tu… voyages sur ces steamers ?
Elle le regarda comme avec une petite méfiance dans l’œil, puis reprit une physionomie indifférente et répondit :
— Ce n’est que la seconde fois que je « fais la côte ». La première fois, j’avais pris passage sur le Sorato.
— J’ai été alors moins heureux qu’aujourd’hui. Je ne manque jamais l’entrée d’un patagon et je ne t’ai pas vue ! (Il essaya de plaisanter). Des occupations professionnelles te retenaient sans doute hors du Salon ?
— Je te demande pardon. C’est toi qui m’as paru très occupé. Je t’ai fort bien vu, moi, sans attacher une importance énorme à ta présence (soit dit sans vouloir t’offenser), car tu étais en flirtation avec une jeune personne des plus agréables et – l’intérêt que je porte aux visiteurs est tout « professionnel » comme tu le dis si affablement. Alors… tu étais un Toboadongais comme les autres, tu comprends ! Mais je n’oublie jamais une figure rencontrée.
Benigno tressaillit. Il chercha vivement à lire dans les yeux de Pepa le sens de cette dernière phrase : voulait-elle insinuer… ? Mais non ! L’expression des beaux yeux noirs était si détachée, – à peine ironique, et encore ! Il se moqua intérieurement de sa propre présomption : Pepa s’exagérait un peu la puissance de sa mémoire – et c’était tout ! Il essaya cependant de l’obliger à trahir son intention, – si elle en avait eu quelqu’une – en lui disant avec une certaine brusquerie :
— Cette précieuse faculté de reconnaître à première vue les gens les plus indifférents, tu ne dois pas avoir à l’exercer souvent au profit de tes compatriotes ?
— En effet, riposta-t-elle froidement, les Tinerfeños sont très rares sur cette côte : je n’en ai encore rencontré aucun, et, le cas échéant, j’esquiverais la reconnaissance, car vraiment, à Caracas, j’ai été obsédée de visages familiers, narquois, me semblait-il.
— Ah ! tu as habité le Venezuela ?
— Plus de dix ans. J’étais… dans le commerce et j’ai longtemps gagné ma vie. Mais les affaires ont périclité et j’ai dû chercher autre chose, d’abord à La Havane où les Canariens ne manquent pas non plus, hélas ! – ensuite dans ces régions-ci…
— Je vois que ce n’est pas d’hier que tu as abandonné Ténériffe.
— J’étais toute jeune quand je suis partie de chez moi.
— Et tu n’as jamais eu l’envie de retourner aux Canaries ?
Les yeux de Pepa brillèrent de colère et ce fut avec une singulière énergie qu’elle répondit :
— Non, par exemple ! Dios me libre ! J’y ai trop souffert ! – Mon père avait été riche. Je n’ai jamais su au juste ce qu’il faisait, mais il avait eu de l’argent : de cela je suis sûre. Pourtant il est mort ruiné… il n’a laissé que des dettes. Alors le… l’individu que je devais épouser s’est conduit avec moi comme un malandrin… S’il s’était encore contenté de me laisser là !… Mais il a d’abord affecté de vouloir se charger de moi, – tu comprends ? Ensuite il m’a jeté à la rue ! J’en ai pris un autre, oui un autre gredin qui m’a emmenée à La Havane où il m’a oubliée quand il a trouvé une place lucrative dans l’intérieur de l’île… Alors, tu vois : Caracas, puis encore La Havane, – enfin cette maudite côte sur ce lupanar à roulis ! Tiens ! va-t’en me chercher du jerez et… je ne veux plus parler de cela !
Ils burent. Et Pepa reprit comme si le colloque n’avait subi aucune interruption :
— … Car tu n’es pas venu pour me confesser, n’est-ce pas ? Alors ! Qu’est-ce que tu attends ?…
Benigno connut désormais dans son existence une demi-heure – une heure, qui sait ? – délicieuse et presque formidable. Elle était demeurée bien jeune, Pepa, la farouche et la suave, – après tant de malheurs ! Ô le merveilleux corps ferme et vibrant, durement et élastiquement plantureux, fragrant de fins et de fauves parfums !
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