LeCinquiemeLivre · 29
oyevx d’auoir veu la nouuelle religion des freres Fredons, nauigaſmes par deux iours : au troiſieſme, deſcouurit noſtre Pilot vne Iſle, belle & delicieuſe ſur toutes autres : on l’appelloit l’Iſle de Frize : car les chemins eſtoient de Frize. En icelle eſtoit le pays de Satin, tant renommé entre les pages de Cour : duquel les arbres & herbes iamais ne perdoient fleur, ne feuilles, & eſtoient de damas, & velous figuré : Les beſtes & oiſeaux eſtoient de tapiſſerie. Là nous viſmes pluſieurs beſtes, oiſeaux & arbres, tels que les auons de par deça, en figure, grandeur, amplitude & couleur : excepté qu’ils ne mangeoient rien, & point ne chantoient, point auſſi ne mordoient ils, comme font les noſtres : pluſieurs auſſi y viſmes que n’auions encores veu : entre autres y viſmes diuers Elephans, en diuerſe contenance : ſur tous i’y notay les ſix maſles & ſix femelles, preſentez à Rome en theatre, par leur inſtituteur, au temps de Germanicus nepueu de l’Empereur Tibere, Elephans doctes, Muſiciens, Philoſophes, danſeurs, pauaniers, baladins, & eſtoient à table aſſis en belle compoſition, beuuans & mengeans, en ſilence, comme beaux-peres au refectouer. Ils ont le muſeau long de deux coudees, & le nommons proboſcide, auec lequel ils puiſent eau, pour boire, prennent palmes, prunes, toutes ſortes de mangeaille, s’en deffendent & offendent comme d’vne main : & au combat iettent les gens haut en l’air, & à la cheute les font creuer de rire. Ils ont ioinctures & articulations es iambes : ceux qui ont eſcrit le contraire, n’en veirent iamais qu’en peinture : entre leurs dents ils ont deux grandes cornes, ainſi les appelloit Iuba, & dit Pauſanias eſtre cornes : non dents : Philoſtrate tient que ſoient dents, non cornes : ce m’eſt tout vn, pourueu qu’entendiez que c’eſt le vray yuoire, & ſont longues de trois ou quatre coudees, & ſont en la mandibule ſuperieure, non inferieure. Si croyez ceux qui diſent le contraire, vous en trouuerez mal : voire fuſt-ce Elian, tiercelet de menterie. Là, non ailleurs, en auoit veu Pline, danſans aux ſonnettes ſus cordes, & funambules : paſſans auſſi ſus les tables en plain banquet, ſans offenſer les beuueurs beuuans.
I’y vy vn Rhinoceros du tout ſemblable à celuy que Henry Clerberg m’auoit autrefois monſtré, & peu diſſeroit d’vn verrat, qu’autrefois i’auois veu à Limoges : excepté, qu’il auoit vne corne au mufle, longue d’vne coudee, & pointue, de laquelle il oſoit entreprendre contre vn Elephant en combat, & d’icelle le poignant ſous le ventre (qui eſt la plus tendre & debile partie de l’Elephant) le rendoit mort par terre. I’y vy trente deux Vnicornes : c’eſt vne belle ſelonne à merueilles, du tout ſemblable à vn beau cheual : excepté qu’elle a la teſte comme vn Cerf, les pieds comme vn Elephant, la queuë comme vn ſanglier, & au front vne corne aigue, noire, & longue de ſix ou ſept pieds : laquelle ordinairement luy pend en bas, comme la creſte d’vn coq d’Inde : elle quand veut combattre, ou autrement s’en ayder, la leue roide & droite. Vne d’icelles ie vy accompagnee de diuers animaux ſauuages, auec ſa corne emunder vne fontaine : là, me diſt Panurge, que ſon courtaut reſſembloit à ceſte Vnicorne, non en longueur du tout, mais en vertu & en proprieté : Car ainſi comme elle purifioit l’eau des mares & fontaines, d’ordure ou venin aucun qui y eſtoit, & ces animaux diuers en ſeureté venoient boire apres elle, ainſi ſeurement on pouuoit apres luy fatrouiller ſans danger de chancre, verole, piſſe-chaude, poullains, greues, & tels autres menus ſuffrages : car ſi mal aucun eſtoit au trou mephitique, il eſmondoit tout, auec ſa corne nerueuſe. Quant, diſt frere Iehan, vous ſerez marié, nous ferons l’eſſay ſur voſtre femme, pour l’amour de dieu ſoit, puis que nous en donnez inſtruction fort ſalubre. Voire, reſpondit Panurge, & ſoudain en l’eſtomac la belle petite pilulle agregatiue de dieu, compoſee de vingt-deux coups de pongnart, à la Ceſarine. Mieux vaudroit, diſoit frere Iehan, vne taſſe de quelque bon vin frais. I’y vy la toiſon d’or, conquiſe par Iaſon : ceux qui ont dit n’eſtre toiſon, mais pomme d’or, par ce que μῆλα ſignifie pomme & brebis, auoient mal viſité le pays de Satin. I’y vy vn Chameleon, tel que le deſcrit Ariſtoteles, & tel, que me l’auoit quelquefois monſtré Charles Marais, medecin inſigne en la noble cité de Lyon ſur le Roſne : & ne viuoit que d’air, non plus que l’autre.
I’y vy trois Hidres, telles qu’en auois ailleurs autrefois veu : Ce ſont Serpens, ayans chaſcun ſept teſtes diuerſes. I’y vy quatorze Phœnix. I’auois leu en diuers autheurs qu’il n’en eſtoit qu’vn, en tout le monde, pour vn aage : mais ſelon mon petit iugement, ceux qui en ont eſcrit n’en veirent onques ailleurs, qu’au pays de tapiſſerie : voire fuſt-ce Lactance Firmian. I’y vy la peau de l’Aſne d’or d’Apulee. I’y vy trois cens & neuf Pelicans. Six mille & ſeize oiſeaux Seleucides, marchans en ordonnance, & deuorans les ſauterelles parmy les bleds : des Cynamolges, des Argathiles, des Caprimulges, des Thynnuncules, des Crotenotaires, voire, dis-ie, des Onocrotales auec leur grand goſier : des Stymphalides harpies, Pantheres, Dorcades, Cemades, Cynocephales, Satyres, Cartaſonnes, Tarandes, Vres, Monopes, Pephages, Cepes, Neares, Steres, Cercopiteques, Biſons, Muſimones, Bytures, Ophyres, Stryges, Gryphes.
I’y vy la my-careſme à cheual : la my-aouſt, & la my-mars luy tenoient l’eſtaphe : Loups-garoux, Centaures, Tygres, Léopards, Hyennes, Cameleopardales, Origes. I’y vy vne Remore, poiſſon petit, nommé Echeneis des Grecs, aupres d’vne grande nauf, laquelle ne ſe mouuoit, encores qu’elle euſt pleine voile en haute mer : ie croy bien que c’eſtoit celle de Periander le tyran, laquelle vn poiſſon tant petit arreſtoit contre le vent. Et en ce pays de Satin, non ailleurs, l’auoit veuë Mutianus. Frere Iean nous diſt, que par les Cours de Parlement, ſouloient iadis regner deux ſortes de poiſſon, leſquels faiſoient de tous pourſuyuans, nobles. Roturiers, pauures, riches, grands, petits, pourrir les corps, & enrager les ames. Les premiers eſtoient poiſſons d’Auril : ce ſont maquereaux : les ſeconds benefiques remores : c’eſt ſempicernité de proces ſans fin de iugement. I’y vy des Sphynges, des Raphes, des Oinces, des Cephes, leſquels ont les pieds de deuant comme les mains, & ceux de derriere comme les pieds d’vn homme : des Crocutes, des Eales, leſquels ſont grands comme hippopotames, la queuë comme Elephans, les mandibules comme Sangliers, les cornes mobiles, comme ſont les aureilles d’Aſne : des Cucrocutes beſtes tres-legeres, grandes comme Aſnes de mirebalais, ont le col, la queuë & poitrine comme vn Lion, les iambes comme vn Cerf, la gueule fendue iuſques aux aureilles, & n’ont autres dents qu’vne deſſus, & vne autre deſſous : elles parlent de voix humaine, mais lors mot ne ſonnerent. Vous dites qu’on ne vit onques Aire de ſacre : vrayement i’y en vy onze, & le notez bien. I’y vy des hallebardes gaucheres ; ailleurs n’en auois veu. I’y vy des Menthichores, beſtes bien eſtranges, elles ont le corps comme vn Lion, le poil rouge, la face & les aureilles comme vn homme, trois rangs de dents entrant les vues dedans les autres, comme ſi vous entrelaſſiez les doigts des deux mains les vns dedans les autres : en la queuë elles ont vn aiguillon, duquel elles poignent, comme font les Scorpions : & ont la voix fort melodieuſe. I’y vy des Catoblepes, beſtes ſauuages, petites de corps, mais elles ont les teſtes grandes, ſans proportion, à peine les peuuent leuer de terre, elles ont les yeux tant veneneux, que quiconques les voit meurt ſoudainement, comme qui verroit vn baſilic. I’y vy des beſtes à deux dos, leſquelles me ſembloient ioyeuſes à merueilles & copieuſes en culetis, plus que n’eſt la mocitelle, aueques ſempiternel remuement de corpions. I’y vy des eſcreuiſſes laictees, ailleurs iamais n’en auois veu, leſquelles marchoient en mout belle ordonnance, & les faiſoit moue bon veoir.