‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 255 sur 409 · LeCinquiemeLivre · 32

LeCinquiemeLivre · 32

vs l’inſtant entraſmes au port de Lanternois. Là ſus vne haute tour recongnut Pantagruel la lanterne de la Rochelle, laquelle nous fiſt bonne clarté. Viſmes auſſi la lanterne de Pharos, de Nauplion, & d’Acropolis en Athenes ſacree à Pallas. Pres le port, eſt vn petit village, habité par les Lychnobiens : qui ſont peuples viuans de lanternes, comme en nos païs les freres briffaux viuent de Nonnains, gens de bien & ſtudieux. Demoſthenes y auoit iadis lanterné. De ce lieu iuſques au Palais fuſmes conduicts par trois Obeliſcolychnies gardes militaires du Haure à haux bonnets comme Albanois, eſquels expoſaſmes les cauſes de nos voyage & deliberation : laquelle eſtoit là impetrer de la Royne de Lanternois vne lanterne pour nous eſclairer & conduire par le voyage que faiſions vers l’oracle de la Bouteille. Ce que nous promiſrent faire & volontiers : adiouſtans qu’en bonne occaſion & oportunité eſtions là arriuez, & qu’auions beau faire chois de lanternes, lors qu’elles tenoient leur chapitre Prouincial. Aduenans au Palais Royal, fuſmes par deux lanternes d’honneur, ſauoir eſt, la lanterne d’Ariſtophanes, & la lanterne de Cleanthes, preſentez à la Royne : à laquelle Panurge en langage Lanternois expoſa briefuement les cauſes de noſtre voyage. Et euſmes d’elle bon recueil, & commandement d’aſſiſter à ſon ſoupper, pour plus facilement choiſir celle que voudrions pour guide. Ce que nous pleut grandement, & ne fuſmes negligens bien tout noter, & tout conſiderer, tant en leurs geſtes, veſtemens, & maintien, que auſſi en l’ordre du ſeruice. La Royne eſtoit veſtuë de Criſtallin vierge, de Touchie, ouurage damaſquin, paſſementé de gros diamens. Les lanternes du ſang eſtoient veſtues, aucunes de Strain, autres de pierres Phengites, le demourant eſtoit de corne, de papier, de toille ciree. Les fallots pareillement ſelon leurs eſtats d’antiquité de leurs maiſons. Seulement i’en aduiſay vne de terre, comme vn pot, en rang des plus gorgiaſes : de ce m’eſbahiſſent, entendy, que c’eſtoit la lanterne d’Epictetus, de laquelle on auoit autresfois refuſé trois mile dragmes. I’y conſideray diligentement la mode & accouſtrement de la lanterne Polymixe de Martial : encore plus de l’Icoſimixe, iadis conſacree par Canope fille de Tiſias. I’y noté treſbien la lanterne Penſile iadis prinſe de Thebes au temple d’Apollo Palatin, & depuis tranſportee en la ville de Cyme Aolique par Alexandre le conquerant. I’en notay vne autre inſigne, à cauſe d’vn beau floc de ſoye cramoiſine, qu’elle auoit ſus la teſte : Et me fut dit, que c’eſtoit Bartole, lanterne de droit. I’en notay pareillement deux autres inſignes, à cauſe des bourſes de clyſtere, qu’elles portoient à la ceincture : & me fut dit, que l’vne eſtoit le grand, l’autre le petit luminaire des apoticaires. L’heure du ſoupper venue, la Royne s’aſſit en premier lieu, conſequemment les autres ſelon leur degré & dignité. D’entree de table toutes furent ſeruies de groſſes chandelles de moulle : excepté que la Royne fut ſeruie d’vn gros & roidde flambeau flamboyant, de cire blanche, vn peu rouge par le bout : auſſi furent les lanternes du ſang exceptees du reſte, & la lenterne prouinciale de Mirebalais : laquelle fut ſeruie d’vne chandelle de noix, & la prouinciale du bas Poitou, laquelle ie vy eſtre ſeruie d’vne chandelle armee : Et Dieu ſçait quelle lumiere apres elles rendoient, aueques leurs mecherons. Exceptez icy vn nombre de ieunes lanternes du gouuernement d’vne groſſe lanterne. Elles ne luiſoient comme les autres, mais me ſembloient auoir les paillardes couleurs. Apres ſoupper nous retiraſmes pour repoſer. Le lendemain matin la Royne nous fiſt choiſir vne lanterne, pour nous conduire, des plus inſignes Et ainſi prinſmes congé.