‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 269 sur 409 · LeCinquiemeLivre · 46

LeCinquiemeLivre · 46

s tu, diſt frere Iean, fol deuenu, ou enchanté ? Voyez comme il eſcume : entendez comment il rithmaille. Que tous les diables a il mangé ? Il tourne les yeux en la teſte comme vne cheure qui ſe meurt. Se retirera il là à l’eſcart ? fiantera il plus loin ? mangera il de l’herbe aux chiens pour deſcharger ſon thomas ? ou à vſage monachal, mettra il dedans la gorge le poing iuſques au coude, à fin de ſe curer les hypochondres ? reprendra il du poil de ce chien qui le mordit ? Pantagruel reprent frere Iean, & luy dit.

Croyez que c’eſt la fureur poëtique
Du bon Bacchus : ce bon vin eclyptique
Ainſi ſes ſens, & le faict cantiqueur.
Car ſans meſpris
A ſes eſprits
Du tout eſprits
Par ſa liqueur.
De cris en ris,

De ris en pris,
En ce pourpris,
Faict ſon gent cœur
Rhetoriqueur,
Roy & vaincueur
De nos ſouris.
Et veu qu’il eſt de cerveau phanatique
Ce me ſeroit acte de trop piqueur
Penſer moquer un ſi noble trinqueur.

Comment, diſt frere Iean, vous rithmez auſſi : par la vertu de dieu, nous ſommes tous poiurez. Pluſt à Dieu que Gargantua nous vit en ceſtuy eſtat. Ie ne ſçay par dieu que faire de pareillement comme vous rithmer, ou non. Ie n’y ſay rien toutesfois : mais nous ſommes en rithmaillerie. Par ſainct Iean, ie rithmeray, comme les autres, ie le ſens bien, attendez, & m’ayez pour excuſé, ſi ie ne rithme en Cramoiſi.

Odieu pere Paterne,
Qui muas l’eau en vin,
Fais de mon cul lanterne,
Pour luire à mon voiſin.

Panurge continue ſon propos, & dit.

Onq’ de Pythias le treteau
Ne rendit, par ſon chapiteau,
Reponſe plus ſeure, & plus certaine.
Et croirois qu’en ceſte fontaine
Y ſoit nommément colporté
Et de Delphes cy tranſporté.
Si Pluſtarque euſt icy trinqué
Comme nous, il n’euſt reuoqué
En doute, pourquoy les oracles
Sont en Delphes plus muts, que macles,

Plus ne rendent reſponſe aucune.
La raiſon eſt aſſez commune :
En Delphes n’eſt, il eſt icy
Le treteau fatal, le voicy :
Qui preſagiſt de toutes choſes.
Car Atheneus nous expoſe,
Que ce treteau eſtoit bouteille
Pleine de vin à vn aureille.
De vin, ie dis, de verité.
Il n’eſt telle ſyncerité
En l’art de diuination,
Comme eſt l’inſinuation
Du mot ſortant de la bouteille.
Ça, frere Iean, ie te conſeille
Cependant que ſommes icy
Que tu ayes le mot auſſi
De la bouteille trimegiſte :
Pour entendre ſe rien obſiſte
Que ne te doiues marier.
Tien cy, de peur de varier,
Et iouë la marabaquine.
Iectez luy vn peu de farine.

Frere Iean reſpondit en fureur, & diſt.

Marier, par la grand Bottine,
Par le houſeau de ſainct Benoiſt,
Tout homme, qui bien me congnoiſt,
Iurera, que feray le chois,
D’eſtre deſgradé ras, ainçois
Qu’eſtre iamais engarié
Iuſques là, que ſois marié :
Cela, que fuſſe ſpolié
De liberté, fuſſe lié
A vne femme deſormais.
Vertu dieu, à peine iamais
Me liroit on à Alexandre,

Ny à Cæſar, ny à ſon gendre,
Ne au plus cheualeureux du monde.

Panurge deffeublant ſa gualle verdine, & accouſtrement miſtique, reſpondit.

Auſſi ſeras tu, beſte immonde.
Damné, comme vne malle ſerpe.
Et ie ſeray, comme vne herpe
Sauué, en paradis gaillard.
Lors bien ſus toy, pauure paillard,
Piſſeray-ie, ie t’en aſſeure.
Mais eſcoutez, aduenant l’heure
Qu’a bas ſeras au vieux grand diable,
Si par cas, aſſez bien croyable,
Adulent que dame Proſerpine
Fuſt eſpinee de l’eſpine,
Qui eſt en ta brague cachee.
Et fuſt de fait amourachee
De tadite Paternité,
Suruenant l’oportunité
Que vous feriez les doux accords
Et luy montaſſes ſus le corps :
Par ta foy, enuoyeras tu pas
Au vin, pour fournir le repas,
Du meilleur cabaret d’Enfer,
Le viel rauaſſeur Lucifer ?
Elle ne fut onques rebelle
Aux bons freres, & ſi fut belle.

Va, vieil fol, diſt frere Iean, au diable. Ie ne ſaurois plus rithmer, la rithme me prent à la gorge, parlons de ſatisfaire icy.

Et ioue la maurabaquin,
De ma chauſſe & de mon beguyn.

En m’eſbatant ie fais rondeaulx en rithme,
Et en rithmant bien ſouuent ie m’enrime.

et dans Le varlet à louer :

Las d’eſtre debout, ie m’aſſied
Pour compoſer en proſe ou rime,
Où le plus ſouuent ie m’enrime,
Si ie n’ay vn peu vin humé.

(Poés. franc. des XV et XVI s. Biblioth. Elzévir., t. I, p. 84)