‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 29 sur 409 · Gargantua · 27

Gargantua · 27

ant feirent & tracaſſerent pillant & larronnant, qu’ilz arriuerent à Seuillé : & detrouſſerent hommes & femmes, & prindrent ce qu’ilz peurent, rien ne leurs feut ne trop chault ne trop peſant. Combien que la peſte y feuſt par la plus grande part des maiſons, ilz entroient partout, rauiſſoient tout ce qu’eſtoit dedans, & iamais nul n’en print dangier. Qui eſt cas aſſez merueilleux, car les curez, vicaires, preſcheurs, medicins, chirurgiens & apothecaires qui alloient viſiter, penſer, guerir, preſcher & admoneſter les malades, eſtoient tous mors de l’infection, & ces diables pilleurs & meurtriers oncques n’y prindrent mal. Dont vient cela, meſſieurs ? Penſez y, ie vous pry.

Le bourg ainſi pillé, ſe tranſporterent en l’abbaye auecques horrible tumulte : mais la trouuerent bien reſerree & fermee : dont l’armee principale marcha oultre vers le gué de Vede : exceptez ſept enſeignes de gens de pied & deux cens lances qui là reſterent & rompirent les murailles du cloz affin de guaſter toute la vendange.

Les pauures diables de moines ne ſçauoient auquel de leurs ſaincts ſe vouer. A toutes aduentures feirent ſonner ad capitulum capitulantes : là feut decreté qu’ilz feroient vne belle proceſſion, renforcee de beaulx preſchans, & letanies contra hoſtium inſidias, & beaulx reſponds pro pace.

En l’abbaye eſtoit pour lors vn moine clauſtrier, nommé frere Iean des entommeures, ieune, guallant, friſque, de hayt, bien à dextre, hardy, aduentureux, deliberé : hault, maigre, bien fendu de gueule, bien aduantaigé en nez, beau deſpeſcheur d’heures, beau deſbrideur de meſſes, beau deſcroteur de vigiles : pour tout dire ſommairement vray moyne ſi oncques en feut depuys que le monde moynant moyna de moynerie. Au reſte clerc iuſques es dents en matiere de breuiaire.

Icelluy, entendent le bruict que faiſoyent les ennemys par le cloz de leur vine, ſortit hors pour veoir ce qu’ilz faiſoient, et, aduiſant qu’ilz vendangeoient leur cloz auquel eſtoyt leur boyte de tout l’an fondee, retourne au cueur de l’egliſe, ou eſtoient les aultres moynes, tous eſtonnez comme fondeurs de cloches, leſquelz voyant chanter ini, nim, pe, ne, ne, ne, ne, ne, ne, tum, ne, num, num, ini, i, mi, i, mi, co, o, ne, no, o, o, ne, no, ne, no, no, no, rum, ne, num, num. C’eſt, diſt il, bien chien chanté. Vertus Dieu, que ne chantez vous : Adieu, paniers, vendanges ſont faictes ? Ie me donne au Diable, s’ilz ne ſont en noſtre cloz, & tant bien couppent & ſeps & raiſins qu’il n’y aura, par le corps Dieu, de quatre annees que halleboter dedans. Ventre ſainct Iacques, que boyrons nous ce pendent, nous aultres pauures diables ? Seigneur Dieu, da mihi potum.

Lors diſt le prieur clauſtral. Que fera ceſt hyurogne icy ? Qu’on me le mene en priſon. Troubler ainſi le ſeruice diuin ?

Mais : (diſt le moyne) le ſeruice du vin, faiſons tant qu’il ne ſoit troublé, car vous meſmes, monſieur le prieur, aymez boyre du meilleur. Sy faict tout homme de bien, iamais homme noble ne hayſt le bon vin : c’eſt vn apophthegme monachal. Mais ces reſponds que chantez ycy ne ſont, par Dieu poinct de ſaiſon.

Pour quoy ſont noz heures en temps de moiſſons & vendenges courtes, en l’Aduent & tout hyuer longues ?

Feu de bonne memoire frere Macé Peloſſe, vray zelateur (ou ie me donne au diable) de noſtre religion, me diſt, il m’en ſoubuient, que la raiſon eſtoit affin qu’en ceſte ſaiſon nous facions bien ſerrer & faire le vin, & qu’en hyuer nous le humons.

Eſcoutez meſſieurs vous aultres qui aymez le vin, le corps Dieu, ſy me ſuibuez : car, hardiment, que ſainct Antoine me arde ſy ceulx taſtent du pyot qui n’auront ſecouru la vigne. Ventre Dieu, les biens de l’egliſe ? Ha, non, non. Diable, ſainct Thomas l’Anglois voulut bien pour yceulx mourir, ſi ie y mouroys, ne ſeroys ie ſainct de meſmes ? Ie n’y mourray là pourtant, car c’eſt moy qui le foys es aultres.

Ce diſant, miſt bas ſon grand habit & ſe ſaiſiſt du baſton de la Croix, qui eſtoit de cueur de cormier, long comme vne lance, rond à plain poing & quelque peu ſemé de fleurs de lys, toutes preſque effacees. Ainſi ſortit en beau ſayon, miſt ſon froc en eſcharpe & de ſon baſton de la Croix donna ſy bruſquement ſus les ennemys qui ſans ordre ne enſeigne, ne trompette, ne tabourin, parmy le cloz vendangeoient. Car les porteguydons & port’enſeignes auoient mis leurs guidons & enſeignes l’oree des murs, les tabourineurs auoient defoncé leurs tabourins d’vn couſté pour les emplir de raiſins, les trompettes eſtoient chargez de mouſſines : chacun eſtoit deſrayé. Il chocqua doncques ſi roydement ſus eulx, ſans dyre guare, qu’il les renuerſoyt comme porcs, frapant à tors & à trauers, à vieille eſcrime.

Es vns eſcarbouilloyt la ceruelle, es aultres rompoyt bras & iambes, es aultres deſlochoyt les ſpondyles du coul, es aultres demoulloyt les reins, aualloyt le nez, poſchoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dens en la gueule, deſcroulloyt les omoplates, ſphaceloyt les greues, deſgondoit les iſchies, debezilloit les fauciles.

Si quelq’vn ſe vouloyt caſcher entre les ſepes plus eſpes, à icelluy freuſſoit toute l’areſte du douz : & l’eſrenoit comme vn chien.

Si aulcun ſauluer ſe vouloyt en fuyant, à icelluy faiſoyt voler la teſte en pieces par la commiſſure lambdoide.

Si quelq’vn grauoyt en vne arbre, penſant y eſtre en ſeureté, icelluy de ſon baſton empaloyt par le fondement.

Si quelqu’vn de ſa vieille congnoiſſance luy crioyt. Ha, frere Iean, mon amy, frere Iean, ie me rend. Il t’eſt (diſoit il) bien force. Mais enſemble tu rendras l’ame à tous les Diables. Et ſoubdain luy donnoit dronos. Et ſi perſonne tant feuſt eſprins de temerité qu’il luy vouluſt reſiſter en face, là monſtroyt il la force de ſes muſcles. Car il leurs tranſperçoyt la poictrine par le mediaſtine & par le cueur : à d’aultres donnant ſuz la faulte des couſtes, leurs ſubuertiſſoyt l’eſtomach, & mouroient ſoubdainement, es aultres tant fierement frappoyt par le nombril qu’il leurs faiſoyt ſortir les tripes, es aultres parmy les couillons perſoyt le boiau cullier. Croiez que c’eſtoyt le plus horrible ſpectacle qu’on veit oncques.

Les vns cryoient ſaincte Barbe,

Les aultres ſainct George,

Les aultres ſaincte Nytouche,

Les aultres noſtre Dame de Cunault. De Laurette. De bonnes nouuelles. De la Lenou. De Riuiere.

les vngs ſe vouoyent à ſainct Iacques, les aultres au ſainct Suaire de Chambery, mais il bruſla troys moys apres, ſi bien qu’on n’en peut ſauluer vn ſeul brin.

Les aultres à Cadouyn.

Les aultres à ſainct Iean d’Angely.

Les aultres à ſainct Eutrope de Xainctes, à ſainct Meſmes de Chinon, à ſainct Martin de Candes, à ſainct Clouaud de Sinays : es reliques de Laurezay : & mille aultres bons petitz ſainctz.

Les vngs mouroient ſans parler, les aultres parloient ſans mourir : les vngs mouroient en parlant, les aultres parloint en mourant.

Les aultres crioient à haulte voix confeſſion, confeſſion. Confiteor. Miſerere. In manus.

Tant fut grand le cris des naurez que le prieur de l’abbaye auec tous ſes moines ſortirent. Leſquelz quand apperceurent ces pauures gens ainſi ruez parmy la vigne & bleſſez à mort, en confeſſerent quelques vngs. Mais, ce pendent que les prebſtres ſe amuſoient à confeſſer, les petits moinetons coururent au lieu ou eſtoit frere Iean & luy demanderent en quoy il vouloit qu’ilz luy aydaſſent ?

Aquoy reſpondit qu’ilz eſguorgetaſſent ceulx qui eſtoient portez par terre. Adoncques, laiſſans leurs grandes cappes ſus vne treille au plus pres, commencerent eſgourgeter & acheuer ceulx qu’il auoit deſia meurtriz. Sçauez vous de quelz ferrements ? A beaulx gouuetz, qui ſont petitz demy couſteaux dont les petitz enfans de noſtre pays cernent les noix.

Puis à tout ſon baſton de croix guaingna la breche qu’auoient faict les ennemys. Aulcuns des moinetons emporterent les enſeignes & guydons en leurs chambres pour en faire des iartiers. Mais, quand ceulx qui s’eſtoient confeſſez vouleurent ſortir par icelle breſche, le moyne les aſſommoit de coups, diſant, ceulx cy ſont confes & repentans, & ont guaigné les pardons : ilz s’en vont en Paradis, auſſy droict comme vne faucille & comme eſt le chemin de Faye. Ainſi, par ſa proueſſe, feurent deſconfiz tous ceulx de l’armee qui eſtoient entrez dedans le clous, iuſques au nombre de treze mille ſix cens vingt & deux, ſans les femmes & petitz enfans, cela s’entend touſiours.

Iamais Maugis hermite ne ſe porta ſi vaillamment à tout ſon bourdon contre les Sarraſins, deſquelz eſt eſcript es geſtes des quatre filz Haymon, comme feiſt le moine à l’encontre des ennemys auec le baſton de la croix.

A MONSEIGNEVR BVINARD,

relicievx prievr de sermaise,

Quand Rabelais t’appelloit moine,
C’eſtoit ſans queue & ſans doreure :
Tu n’eſtois prieur ne chanoine,
Mais frere Iehan de Lecitanmeure :
Maintenant es en la bonne heure,
Pourueu & beaucoup mieulx à l’aiſe,
Puis que fais paiſible demeure,
En ton prieuré de Sermaiſe.

N’eſtant point de ces Rats qui les livres rongeans
Se font ſçavans juſques aux dents.

… Mais pour le ſeruice diuin
Vous faites ſeruice de vin.