‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 38 sur 409 · Gargantua · 36

Gargantua · 36

enu que fut, raconta l’eſtat onquel auoit trouué les ennemys & du Stratageme qu’il auoit faict, luy ſeul contre toute leur caterue, afferment que ilz n’eſtoient que maraulx, pilleurs & brigans, ignorans de toute diſcipline militaire, & que hardiment ilz ſe miſſent en voye, car il leurs ſeroit tres facile de les aſſommer comme beſtes.

Adoncques monta Gargantua ſus ſa grande iument, accompaigné comme dauant auons dict, et, trouuant en ſon chemin vn hault & grand arbre (lequel communement on nommoit l’arbre de ſainct Martin, pource qu’ainſi eſtoit creu vn bourdon que iadis ſainct Martin y planta), diſt. Voicy ce qu’il me failloit. Ceſt arbre me ſeruira de bourdon & de lance. Et l’arrachit facilement de terre, & en ouſta les rameaux, & le para pour ſon plaiſir. Ce pendent ſa iument piſſa pour ſe laſcher le ventre : mais ce fut en telle abondance qu’elle en feiſt ſept lieues de deluge, & deriua tout le piſſat au gué de Vede, & tant l’enfla deuers le fil de l’eau que toute ceſte bande des ennemys furent en grand horreur noyez, exceptez aulcuns qui auoient prins le chemin vers les couſteaux à gauche. Gargantua, venu à l’endroit du boys de Vede, feus aduiſé par Eudemon que dedans le chaſteau eſtoit quelque reſte des ennemys, pour laquelle choſe ſçauoir Gargantua s’eſcria tant qu’il peut. Eſtez vous là, ou n’y eſtez pas ? Si vous y eſtez, n’y ſoyez plus : ſi n’y eſtez, ie n’ay que dire. Mais vn ribauld canonnier, qui eſtoit au machicoulys, luy tyra vn coup de canon & le attainct par la temple dextre furieuſement : toutesfoys ne luy feiſt pour ce mal en plus que s’il luy euſt getté vne prune. Qu’eſt ce là ? diſt Gargantua. Nous gettez vous icy des grains de raiſins ? La vendange vous couſtera cher : penſant de vray que le boulet feuſt vn grain de raiſin. Ceulx qui eſtoient dedans le chaſteau amuzez à la pille, entendant le bruit, coururent aux tours & fortereſſes, & luy tirerent plus de neuf mille vingt & cinq coups de faulconneaux & arquebouzes, viſans tous à ſa teſte, & ſi menu tiroient contre luy qu’il s’eſcria. Ponocrates, mon amy, ces mouſches icy me aueuglent, baillez moy quelque rameau de ces ſaulles pour les chaſſer. Penſant des plombees & pierres d’artillerie que feuſſent mouſches bouines. Ponocrates l’aduiſa que n’eſtoient aultres mouſches que les coups d’artillerye que l’on tiroit du chaſteau.

Alors chocqua de ſon grand arbre contre le chaſteau, & à grands coups abaſtit & tours & fortereſſes, & ruyna tout par terre. Par ce moyen feurent tous rompuz & mis en pieces ceulx qui eſtoient en icelluy. De là partans, arriuerent au pont du moulin & trouuerent tout le gué couuert de corps mors en telle foulle qu’ilz auoient enguorgé le cours du moulin, & c’eſtoient ceulx qui eſtoient peritz au deluge urinal de la iument. Là feurent en penſement comment ilz pourroient paſſer, veu l’empeſchement de ces cadaures. Mais Gymnaſte diſt. Si les diables y ont paſſé, ie y paſſeray fort bien. Les diables (diſt Eudemon) y ont paſſé pour en emporter les ames damnees. Sainct Treignan (diſt Ponocrates) par doncques conſequence neceſſaire il y paſſera. Voyre, voyre, diſt Gymnaſte, ou ie demoureray en chemin. Et donnant des eſperons à ſon cheual, paſſa franchement oultre, ſans que iamais ſon cheual euſt fraieur des corps mors. Car il l’auoit accouſtumé (ſelon la doctrine de Ælian) à ne craindre les ames ny corps mors. Non en tuant les gens comme Diomedes tuoyt les Traces, & Vlyſſes mettoit les corps de ſes ennemys es pieds de ſes cheuaulx, ainſi que raconte Homere : mais en luy mettant vn phantoſme parmy ſon foin & le faiſant ordinairement paſſer ſus icelluy quand il luy bailloit ſon auoyne. Les troys aultres le ſuibuirent ſans faillir, excepté Eudemon, duquel le cheual enfoncea le pied droict iuſques au genoil dedans la pance d’vn gros & gras vilain qui eſtoit là noyé, à l’enuers, & ne le pouoit tirer hors : ainſi demoureroit empeſtré iuſques à ce que Gargantua du bout de ſon baſton enfondra le reſte des tripes du villain en l’eau, ce pendent que le cheual leuoit le pied. Et (qui eſt choſe merueilleuſe en hippiatrie) feut ledict cheual guery d’vn ſurot qu’il auoit en celluy pied par l’atouchement des boyaux de ce gros marroufle.