‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 89 sur 409 · Pantagruel · 26

Pantagruel · 26

insi comme ilz bancquetoyent, Carpalim diſt. Et ventre ſainct Quenet, ne mangerons nous iamais de venaiſon ? Ceſte chair ſallee me altere tout. Ie vous voys apporter icy vne cuyſſe de ces cheuaulx que auons faict bruſler : elle ſera aſſez bien roſtie. Tout ainſi qu’il ſe leuoit pour ce faire, apperceut à l’oree du boys vn beau grand cheureul qui eſtoit yſſu du fort, voyant le feu de Panurge, à mon aduis. Incontinent courut apres de telle roiddeur, qu’il ſembloit que feuſt vn carreau d’arbaleſte, & l’attrapa en vn moment : & en courant print de ſes mains en l’air quatre grandes Otardes.

Sept Bitars.

Vingt & ſix perdrys griſes.

Trente & deux rouges.

Seize Faiſans.

Neuf Beccaſſes.

Dix & neuf Herons.

Trente & deux Pigeons ramiers.

Et tua de ses pieds dix ou douze que Leuraulx que Lapins qui ia estoyent hors de page.

Dixhuyt Rasles parez ensemble.

Quinze sanglerons.

Deux Blereaux.

Troys grands Renards.

Frappant doncques le Cheureul de son Malcus à trauers la teste le tua, & l’apportant recueillit ses Leuraulx, Rasles & Sanglerons. Et de tant loing que peust estre ouy, s’escria, disant. Panurge, mon amy, vinaigre, vinaigre. Dont pensoit le bon Pantagruel, que le cueur luy fist mal, & commanda qu’on luy apprestast du vinaigre. Mais Panurge entendit bien, qu’il y auoit Leurault au croc, de faict monstra au noble Pantagruel comment il portoit à son col un beau cheureul, & toute sa ceincture brodee de leuraulx. Soubdain Epistemon fist au nom des neuf Muses neuf belles broches de boys à l’anticque : Eusthenes aydoit à escorcher. Et Panurge mist deux selles d’armes des cheualiers en tel ordre qu’elles seruirent de landiers, & firent roustisseur leur prisonnier, & au feu ou brusloyent les cheualiers, firent roustir leur venaison. Et après, grand chere à force vinaigre, au diable l’un qui se faignoit, c’estoit triumphe de les veoir bauffrer. Lors dist Pantagruel, Pleust à dieu que chascun de vous eust deux paires de sonnettes de Sacre au menton, & que ie eusse au mien les grosses horologes de Renes, de Poictiers, de Tours, & de Cambray, pour veoir l’aubade que nous donnerions au remuement de noz badigoinces. Mais, dist Panurge, il vault mieulx penser de nostre affaire vn peu, & par quel moyen nous pourrons venir au deſſus de noz ennemys. C’eſt bien aduiſé, diſt Pantagruel. Pourtant demanda à leur priſonnier. Mon amy, dys nous icy la verité & ne nous mens en rien, ſi tu ne veulx eſtre eſcorché tout vif : car c’eſt moy qui mange les petiz enfans. Conte nous entierement l’ordre, le nombre & la fortereſſe de l’armee. A quoi reſpondit le priſonnier. Seigneur, ſachez pour la verité que en l’armee ſont troys cens Geans tous armez de pierre de taille, grands à merueilles, toutesfois non tant du tout que vous, excepté vn qui eſt leur chef, & a nom Loupgarou, & eſt tout armé d’enclumes Cyclopicques : cent ſoixante & troys mille pietons tous armés de peaulx de Lutins, gens fortz & courageux : vnze mille quatre cens hommes d’armes : troys mille ſix cens doubles canons & d’eſpingarderie ſans nombre : quatre vingtz quatorze mille pionniers ; cent cinquante mille putains, belles comme deeſſes (uoylà pour moy, diſt Panurge) dont les aulcunes ſont Amazones, les aultres Lyonnoyſes, les aultres Pariſiannes, Tourangelles, Angeuines, Poicteuines, Normandes, Allemandes, de tous pays & toutes langues y en a. Voire mais (diſt Pantagruel) le Roy y eſt il ? Ouy, Sire, diſt le priſonnier, il y eſt en perſonne : & nous le nommons Anarche roy des Dypſodes, qui vault autant à dire comme gens alterez : car vous ne veiſtes oncques gens tant alterez, ny beuuans plus voluntiers. Et a ſa tente en la garde des geans. C’eſt aſſez, diſt Pantagruel. Sus, enfans, eſtez vous deliberez d’y venir auecques moy ? A quoy reſpondit Panurge. Dieu confonde qui vous laiſſera. I’ay ia penſé comment ie vous les rendray tous mors comme porcs, qu’il n’en eſchappera au diable le iarret. Mais ie me ſoucie quelque peu d’vn cas.

Et qui eſt ce ? diſt Pantagruel.

C’eſt (diſt Panurge) comment ie pourray auanger à braquemarder toutes les putains qui y ſont en ceſte apres diſnee, qu’il n’en eſchappe pas vne, que ie ne taboure en forme commune.

Ha, ha, ha, diſt Pantagruel.

Et Carpalim diſt. Au diable de biterne : par dieu, i’en embourreray quelque vne. Et ie, diſt Euſthenes, quoy ? qui ne dreſſay oncques puis que bougeaſmes de Rouen, au moins que l’aguille montaſt iuſques ſur les dix ou vnze heures : voire encores que l’aye dur & fort comme cent diables.

Vrayement, diſt Panurge, tu en auras des plus graſſes & des plus refaictes.

Comment (diſt Epiſtemon) tout le monde cheuauchera & ie meneray l’aſne, le diable emporte qui en fera rien. Nous vſerons du droict de guerre, qui poteſt capere capiat. Non, non, diſt Panurge. Mais atache ton aſne à vn croc, & cheuauche comme le monde. Et le bon Pantagruel ryoit à tout, puis leur diſt. Vous comptez ſans voſtre hoſte. I’ay grand peur que deuant qu’il ſoit nuyct, ne vous voye en eſtat, que ne aurez grande enuie d’arreſſer, & qu’on vous cheuauchera à grand coup de picque & de lance.

Baſte, diſt Epiſtemon. Ie vous les rends à rouſtir ou boillir : à fricaſſer ou mettre en paſte. Ilz ne ſont en ſi grand nombre comme auoit Xerces : car il auoit trente cens mille combatans, ſi croyez Herodote & Troge pompone. Et toutesfoys Themiſtocles à peu de gens les deſconfit. Ne vous ſouciez pour dieu. Merde, merde, diſt Panurge. Ma ſeulle braguette espoussetera tous les hommes, et sainct Balletrou qui dedans y repose, decrottera toutes les femmes.

Sus doncques, enfans, dict Pantagruel, commençons à marcher.

Chaſcun le ſait, & ie mene l’aſne.

(Coquillart, Monologue des perruques, t. II, p. 278)

On a dit dans le même sens : « Je garde le mulet, je tiens la chandelle. » Bien que le vers de Coquillart ait été cité par Le Duchat, Burgaud des Marets a cru qu’il y avait ici une « allusion à un très ancien usage qui subsiste encore dans quelques-unes de nos provinces, » à l’habitude de promener sur un âne tenu par la queue les maris trompés et ceux qui se laissent battre par leurs femmes. Mais ceci n’a nul rapport avec le passage de Rabelais.