‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 9 sur 28 · Les Éphémères

Les Éphémères

Couché dans la prairie au bord de la rivière, Psychodore était heureux lourdement, comme un homme ivre d’un vin grossier. Il jouissait, chose rare chez lui, d’une heure d’enthousiasme naïf. Par instants il songeait, ému doucement, à la beauté des choses ; plus souvent il s’enorgueillissait, banal, de la grandeur de l’homme et, comme un imbécile vante la gloire de sa patrie, il chantait intérieurement le génie humain, toutes nos inventions d’instruments ingénieux et l’habileté subtile dont parfois, chasseurs triomphants, nous captons dans sa fuite une vérité ou l’ombre d’une vérité.

Voici qu’un vol d’éphémères vint se poser, léger, à demi soulevé encore, sur l’immobilité joyeuse du philosophe. Et il entendit parler ceux qui étaient sur sa tête.

L’un d’eux bourdonnait :

— Arrêtons-nous sur ce monde mort, et étudions-le.

— Le détail me laisse indifférent, répliqua quelqu’un. L’important pour moi, c’est de savoir que ces masses puissantes, les mondes, meurent aussi. Cela est consolant. Pourquoi nous révolterions-nous désormais contre une loi reconnue universelle ?

— Cela est désolant, siffla dédaigneusement un savant en haussant la naissance de ses ailes. Si tout meurt, pourquoi quelque chose naît-il ? La mort n’est pas un but ; c’est un arrêt éternel et sans motif. Alors, pourquoi la marche ?

— Gloire à moi ! gloire à moi ! clama un nouveau venu.

Il criait très fort et le frémissement orgueilleux de ses ailes était une bruyante fanfare triomphale. Tous se rangèrent autour de lui, l’écoutant.

— Je viens, reprit-il, de faire la plus grande découverte de tous les siècles. Vous savez que les mondes meurent, ou du moins paraissent mourir. Mais ils ont, comme nous-mêmes, une âme immortelle. Ou plutôt non, ces masses sont trop lourdes pour être mues par ce ressort noble et délicat, une âme. Leur vie est l’expression d’un génie qui peut s’absenter parfois, mais qui bientôt, après quelque dix ou douze siècles peut-être, revient les animer, pourvu qu’un éphémère prononce les mots puissants qui commandent aux génies.

— Ce qui est mort est bien mort, affirma le savant qui avait l’habitude de parler dédaigneusement en haussant la naissance de ses ailes.

— Vous allez voir, répliqua le thaumaturge.

Mais les savants sont trop sûrs que les limites de leur compréhension sont les limites des choses. Ils tiennent à leurs méthodes et savent surtout ne pas trop regarder. Celui-ci déclara :

— Je verrais que je ne croirais pas. Un ignorant peut se laisser tromper par une hallucination ; un savant sait qu’il n’y a pas de miracle scientifique.

Il s’éloigna, suivi de quelques-uns. Ce groupe d’esprits sérieux vola vers la jambe droite de Psychodore, et il n’entendit plus leurs murmures.

D’autres, frémissants, assoiffés de mystère, supplièrent le narrateur interrompu :

— Maître, parle. Qu’as-tu vu ?

Et lui, tremblant comme un visionnaire qui vient de voir :

— J’étais à l’autre bout de l’immensité verte de l’univers (son aile, d’un long geste giratoire, désignait toute la prairie) là-bas vers le fleuve Océan qui, comme vous savez, en fait le tour (son aile tendue, rigide, indiquait un point de la rivière). Je trouvai un monde mort assez semblable à celui où nous sommes en ce moment. Lors je dis les paroles magiques que m’enseigna un grand enchanteur. Et je vis le monde mort se relever lentement, ressuscité par la puissance du verbe… Regardez-le, là-bas, qui va d’un mouvement dont messieurs nos savants détermineront peut-être la loi.

Il ajouta :

— Je vais ressusciter celui-ci sous vos yeux.

Combien devint solennel son bourdonnement :

— Au nom de la puissance irrésistible des éphémères, seuls êtres raisonnables, seule conscience créée des univers ; au nom de la toute-puissance de Dieu qui nous fit à son image : ô monde immense, mais inférieur aux fragiles penseurs que nous sommes, obéis ; lève-toi et marche.

La prétention de l’insecte arracha à Psychodore un éclat de rire.

— Entendez-vous son tonnerre de résurrection ? dit l’inspiré.

Et tous :

— C’est vrai. Nous avons entendu. Et nous voyons aussi. La matière morte, pour revivre, n’attend qu’un commandement d’éphémère.

Quelqu’un, qui devait être un poète, prit la parole pour chanter la nouvelle conquête de la science. En rythmes qui parurent bizarres à Psychodore, il commença :

— Nos pères voyaient des lueurs incertaines ; nous sommes éblouis par la grande lumière joyeuse. Ce siècle est grand et fort.

Et toute la génération grande et forte tomba, mourante, aux pieds de Psychodore, monde ressuscité.

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