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Les Fantômes

Un rempart se dressait dans la plaine. Psychodore voulut changer de chemin, éviter cette banalité, une ville. Mais, dans la muraille, qui d’elle-même se referma, un coup de vent parut ouvrir une éphémère brèche. Le philosophe haussa les épaules, s’affirmant qu’il avait vu quelque rêve intérieur. Pourtant il dit :

— Ô ville, si banale que tu sois à d’autres yeux, puisque tu es pour moi créatrice de rêves, je t’aime déjà et j’irai jusqu’à toi.

Lorsqu’il fut au pied de la muraille, il s’aperçut qu’elle était faite de brume. Sans effort il la traversa. Elle était épaisse ; il ne lui échappa que mouillé et frissonnant.

Or, derrière la muraille trompeuse, il n’y avait pas de maisons, pas même une ville bâtie avec du mensonge et du brouillard. Psychodore dit au rempart qui coupait en deux une plaine semblable à elle-même :

— Malgré ta vague réalité, tu es surtout pour moi un symbole. Et je t’appelle la Mort.

Mais la brume fut un rideau qui s’agite sous un vent de négation ou de raillerie. Psychodore reprit :

— Je le sens, tu es autre chose aussi. Je suis venu en ces lieux pour apprendre quelque vérité nouvelle et non pour retrouver seulement celles que je connus si claires au pays des Enracinés.

Le rideau retomba lourd, massif, apparemment immuable, muraille d’affirmation.

Le côté abandonné de la plaine était désert. Ici Psychodore ne tarda pas à rencontrer des habitants. Et il remarqua chez eux quelques étrangetés.

Toujours ils allaient par couple, l’un courant derrière l’autre. Or celui qui fuyait semblait fait de la même brume que la muraille. Mais celui qui, sans jamais l’atteindre, le poursuivait était un homme de chair.

Tous ces êtres étaient petits. Parmi les hommes de chair, les plus grands portaient la figure d’un vieillard sur le corps d’un éphèbe. D’autres avaient des tailles d’enfants. Quelques uns étaient longs comme la main de Psychodore, ou comme le doigt qui indique les objets, ou comme le pouce. Il y en avait enfin qui semblaient d’étranges fourmis à figure humaine et dressées sur deux pattes.

Chez les fantômes poursuivis, les tailles n’étaient pas moins diverses.

Le philosophe remarqua bientôt une loi singulière. Plus le fantôme était grand, plus l’homme était petit. Quand l’être de chair était petit comme une fourmi, l’être de brume était grand comme un homme ; mais, si l’homme atteignait la taille d’un éphèbe, la forme de brume fuyait basse comme un enfant.

Psychodore cria, parmi les fuites incohérentes :

— Qui êtes-vous, ô fantômes ? Et vous, hommes petits et grands ? Et vous, nains invraisemblables ?

Les fantômes répondirent avec mille voix, les unes incertaines et tremblantes comme une première tromperie de vierge, d’autres hautaines et puissantes comme une affirmation royale, plusieurs douces comme la persuasion. Et tous ils dirent :

— Nous sommes les mensonges des hommes.

Ceux qui les poursuivaient s’arrêtèrent hésitants, parce qu’ils étaient des menteurs découverts. Psychodore songeait, douloureux, à la princesse du pays des taureaux qu’il avait séduite par des paroles fausses et qu’il avait abandonnée après des serments d’amour éternel. Or les fantômes s’étaient arrêtés, eux aussi. Et ils disaient, montrant les êtres diminués :

— Tu vois là ce qu’il reste des menteurs.

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