Les Laborieux
C’étaient bien des hommes. Ils allaient droits sur leurs pieds et parlaient un langage articulé. Mais leur forme étonna Psychodore. La première singularité précise qui frappa son regard, ce fut la multitude de leurs bras et de leurs mains. Il essaya de les compter. Mais ces membres nombreux, les uns puissants et longs, les autres courts et grêles, étaient si irrégulièrement placés : sur la tête, sur le buste, sur les jambes. D’autres plus petits les couvraient comme rameaux, ramilles et feuilles couvrent les branches. Et tous ces bras étaient un peuple en travail. Quelquefois l’un d’eux tombait, accablé, s’arrêtait en un repos si las. Presque immédiatement un sursaut le remettait à la besogne. Il se hâtait, fatigué et honteux comme un esclave paresseux que surprend un maître implacable.
Dans ce pays, il n’y avait point de nuit. Continu, le travail des bras grêles ou forts. Nulle douceur de sommeil, nulle paix ténébreuse. Sur l’agitation infiniment multiple de chaque corps, l’immobilité d’un soleil qui restait toujours une brûlure perpendiculaire.
Point de maisons, point de vêtements. Contre les morsures hurlantes du soleil, nulle autre protection que quelques arbres. Ces hommes parfois se disputaient l’ombre en de brefs combats. Des nécessités inexorables et urgentes séparaient bientôt les adversaires, qui fuyaient tous les deux.
La nourriture, fruits sauvages, glands amers, animaux difficiles à capter parmi les multiples préoccupations de chaque esprit, était rare. Quand deux de ces hommes rencontraient le même aliment, la lutte durait plus longtemps que pour l’ombre, une minute peut-être. Puis l’un au moins des combattants tombait mort. Plus souvent les deux adversaires couvraient le sol de deux brèves agonies aux mille jactitations. Quelques-uns pourtant se relevaient et s’éloignaient faibles, parmi un travail des bras plus rapide que jamais. Or nul ne semblait succomber aux coups impuissants de l’ennemi. Mais, sans doute, ils avaient, dans l’ardeur de la lutte, oublié quelque nécessité vitale. Tels des hommes ordinaires qui se battraient plusieurs jours et plusieurs nuits sans prendre de nourriture et sans prendre de repos.
Sous l’incessante agitation des mille mains, on devinait que les corps présentaient d’autres singularités. On ne pouvait rien distinguer de précis : les mains mouvantes couvraient la nudité de ces hommes comme du frémissement de mille haillons à chaque instant soulevés, à chaque seconde retombants.
Psychodore essaya d’interroger les Laborieux. Ils n’avaient pas le temps de causer. Ils criaient avec douleur ou avec colère la préoccupation qui les tenaillait de mille côtés :
— Moi, hurlaient-ils, moi, mes myriades de moi !
Pourtant le philosophe connut toutes les bizarreries de leur corps. Car il étudia quelques-uns des cadavres qu’ils laissaient avec indifférence pourrir sous l’immobilité du soleil.
La plupart des organes cachés en nous, ils les portaient visibles. Les poumons étaient sur leur poitrine comme des seins grotesques. Leur cœur, leur foie, leur estomac, leurs intestins, leurs reins, ignoblement nus, étaient suspendus à leurs vertèbres comme des quartiers de viande à des crocs de boucher. Nerfs, veines et artères, comme des cordes sales, réunissaient toutes ces horreurs.
Psychodore comprit le travail effroyable auquel étaient condamnées les mains, le travail effroyable qui de ses mille nécessités simultanées tiraillait et déchirait la pensée. Les mains, sur l’ordre de la pensée inquiète, devaient, comme on presse des éponges lourdes d’eau sale, presser les poumons gorgés d’air impur. Puis elles dilataient les vivantes éponges, les épanouissaient dans la pureté joyeuse de l’air. Et bientôt il fallait expulser cet air de nouveau vicié. Combien de besognes, sur toutes les parties du corps, entraînaient les mains et l’esprit en de tels cercles inexorables ! Des mains, sur l’ordre inquiet de la pensée, devaient étreindre l’inertie élastique du cœur pour faire courir aux artères le sang purifié, pour faire monter aux poumons le sang impur que l’air laverait. Il fallait aussi par mille pressions faibles sur les artères immobiles faire courir dans tout le corps le sang qui nourrit ; par mille pressions sur les veines paresseuses ramener au cœur le sang alourdi et privé de ses vertus. Cependant, d’autres mains, les grandes mains, cherchaient, sous la direction des yeux toujours hagards et craintifs, la nourriture incertaine. Quand les dents l’avaient broyée, de petites mains la conduisaient le long du tube digestif, la trituraient dans l’estomac, pressaient le foie, pressaient diverses glandes pour verser sur les aliments les liquides qui les rendent assimilables.
Àchaque instant, l’esprit, occupé de trop de choses, en oubliait quelqu’une. Une douleur vague murmurait un appel et, si l’appel n’était entendu, bientôt elle criait précise, puis elle hurlait à la mort. L’esprit se hâtait de donner des ordres ; les mains se hâtaient de soulager. Mais parfois les cris de la douleur venaient de plusieurs points. L’esprit était un général qui voit son armée faiblir de toutes parts et qui ne sait plus quel usage faire de sa réserve. Un moment de trouble, d’hésitation, un des dix ordres urgents donné quelques secondes trop tard, et le corps n’était plus qu’un cadavre.
⁂
Psychodore s’éloigna d’un spectacle pénible jusqu’à l’affolement. Il plaignait les Laborieux. Il se félicitait de ce que toutes les besognes auxquelles ils sont condamnés se faisaient en lui sans son intervention ou étaient inutiles à son corps.
— Je suis heureux, disait-il, que mes poumons sachent respirer sans que je m’occupe d’eux. Je suis heureux que mon sang soit immobile ou coule si spontanément que je puis le croire immobile. Je suis heureux que mon cœur fasse lui-même les mouvements nécessaires. Je suis heureux de pouvoir ignorer le labeur de mon estomac, et le travail de mon foie, et l’œuvre de tous mes organes.
Parmi des rires de mépris, il se rappelait un sophiste enrichi qui allait partout disant : « Multipliez vos besoins, pour multiplier vos plaisirs. » Le malheureux s’était fait mille nécessités artificielles et il avait, pour les servir, les mains d’innombrables esclaves. Mais son esprit, tristement ingénieux comme un pauvre, peinait à mouvoir, pour assouvir le peu de matière qu’était son corps, tant de matière incohérente. Il donnait à ses membres la joie lente de l’oisiveté, la joie courte du plaisir. Mais son âme était le plus tyrannisé des esclaves, le plus accablé de besognes affolantes.
D’ailleurs, les âmes de la plupart des hommes paraissaient à Psychodore telles que les corps déplorables des Laborieux. Elles aussi étaient faites de mille troubles, torturées de mille besoins et de mille besognes, dispersées en mille petites mains de fièvre. Mais l’âme de Socrate ou l’âme de Diogène se dressait harmonieuse comme le loisir d’une belle statue, comme la pensée sereine d’Athéné ou comme le sourire facilement triomphal d’Aphrodite.