L’Intervalle
Soudain Psychodore fut dans les ténèbres. Et, de même qu’aucune lueur n’arrivait à ses yeux, ses oreilles ne percevaient aucun bruit. Et ses pieds, qui pourtant avançaient, ne sentaient point la résistance du sol.
« L’étrange rêve ! » songea Psychodore. Puis, dans un effort de sincérité, il s’avoua qu’il ne rêvait point. « Sans doute, s’affirma-t-il, je suis devenu aveugle et sourd. » Mais il ne s’expliquait point, même par le sacrifice des deux sens nobles, pourquoi ses pieds, qui marchaient toujours, ne sentaient plus le sol résister.
Il s’acharnait à cette énigme partielle. Il finit par s’amuser d’une de ces solutions illusoires qui, tels des chants de nourrice, suffisent parfois à apaiser notre esprit. Car nous avons besoin de croire que nous comprenons et notre âme hésite peu à proclamer la solidité pleine de l’abîme.
« Mes yeux et mes oreilles, se disait-il, aidaient mon toucher. Le toucher est un sens naïf et grossier, ami du plaisir plus que de la science. Ses connaissances lui viennent de l’ouïe et de la vue et il reste toujours un enfant qui a besoin d’être guidé. Ma cécité et ma surdité font mon toucher orphelin. Son bégaiement effrayé n’ose plus affirmer un sol que je ne vois point et que je n’entends point résonner. Ah ! comme toutes choses se mêlent en nous et combien est complexe cela même que nous appelons simple. »
Or une objection vint le troubler : « On dit généralement le contraire de ce que je pense à cette heure. Un sens absent est suppléé par la bonne volonté et la finesse des autres sens, et les doigts de l’aveugle voient presque aussi bien que des yeux myopes. »
Mais, d’un facile geste mental, il repoussa l’obstacle : « Le toucher de l’aveugle s’affine par l’habitude. De même l’enfant que nul ne protège deviendra plus brave et plus habile que les autres. Mais, le jour où son père vient de mourir, un désespoir effaré le rend, pour peu de temps, inférieur à ce qu’il était hier. La soudaineté de la perte de deux sens a, pour quelques heures, annulé mes autres sens. »
Il se mit à courir sur ce sol sans résistance. Sa course comme aérienne lui donnait l’impression d’un vol à travers un désert noir. Ou bien ses jambes lui paraissaient d’étranges rames qui s’agitent dans une onde ténébreuse, et sans sonorité, et fuyante jusqu’à rester ignorée de l’effort qui l’ouvre.
Voici que Psychodore eut peur. Et, comme un enfant tremblant, il lamenta à voix haute.
— Hélas ! gémit-il, je suis aveugle et sourd.
Non, il ne cria pas toute la phrase. Bientôt il se tut. Et ses jambes s’arrêtèrent paralysées d’étonnement. Il avait entendu sa voix :
— Hélas ! je suis…
Après un silence, il dit :
— Suis-je sourd ? Non, je ne suis pas sourd.
Et il entendit son interrogation et sa réponse.
Alors un geste de stupeur leva ses bras. Et dans le noir il vit deux vagues lumières, longues et épaisses, se dresser. Il murmura, de plus en plus effaré :
— Je ne suis pas aveugle. Je vois mes bras.
Ses yeux se baissèrent, hagards, vers son corps. Or il vit son manteau et aussi les parties de son corps que le manteau court et troué laissait découvertes.
Il s’assit sur le sol absent qui pourtant le portait. Puis il s’étendit. Il fut dans la nuit comme un dieu qui n’a même pas besoin d’un nuage pour soutenir sa chair glorieuse.
Son esprit était un récif battu par une mer d’inquiétude et la tempête grandissait, multipliait ses vagues hurlantes.
Psychodore n’était pas sourd, puisqu’il entendait sa voix. Psychodore n’était pas aveugle et même il n’était pas dans la nuit, puisqu’il se voyait lui et son vêtement.
Comme une chienne qui hurle à la mort, une vague de la grande tempête d’inquiétude affirmait :
— Il n’y a rien à voir ici et rien à entendre. Tu es entré vivant au pays du néant.
Le philosophe s’interrogeait, anxieux :
— Croirai-je donc au néant et admettrai-je que le non-être est ?
Longtemps il avait à peine la force de ne pas répondre : Oui.
Mais enfin son courage l’emporta. D’une voix plus haute que la folie qui essayait de l’envahir, il cria :
— Non, non, une myriade de fois non. Le non-être n’est pas. Si ce mot sans signification peut enténébrer mon esprit, c’est que mon tâtonnement vaillant n’a pas rencontré encore la pensée dont le choc m’éclairera.
Pour affirmer la vie, il se dressa, marcha au hasard. Et son angoisse se demandait :
— Mais où suis-je donc ? Et quelle étrange réalité peut bien se cacher dans ce néant apparent ?
Douce comme une caresse d’Athénatime, une voix intérieure répondait :
— Tu es dans un pays aussi peuplé qu’une ville opulente.
Mais parfois cette caresse l’irritait comme sur une blessure le plus timide des contacts.
Bientôt le découragement enveloppa Psychodore. Le néant qui l’entourait semblait le conquérir parcelle par parcelle et désagréger son âme.
Son cœur battait de plus en plus lentement et le voyageur enfin s’arrêta, indifférent, immobile dans l’infini monotone du désespoir.
⁂
Il s’endormit. Un rêve le consola d’une explication vague, et blanche, et souriante comme l’aube. Mais, au réveil, l’explication avait disparu. Psychodore se retrouvait dans l’effroyable silence que sa voix pouvait rompre, dans l’étonnante nuit qui lui permettait de se voir. Mais une peur paralysante l’empêchait de parler ou de se regarder. Il craignait maintenant d’entendre et de voir. Il aimait mieux essayer de se croire aveugle et de se croire sourd que se constater égaré dans le vide impossible et fou. Car sa pensée formulait :
— Admettre le néant, c’est mourir.
Lent, morne, il marchait dans l’indifférence tiède de la nuit et du silence. À des intervalles irréguliers, il tombait — tombait-il, puisqu’il n’y avait point de sol ? puisque sa fatigue n’était point faite de pesanteur ? puisque rien n’indiquait qu’il y eût le haut et le bas ? Non, il ne tombait pas. Mais comment dire l’ineffable ? comment dire quelque chose dans rien ? comment dire l’homme dans le néant ?… — À des intervalles irréguliers, Psychodore s’arrêtait comme au fond d’une chute, et il dormait.
Chaque fois l’explication venait le consoler de plus en plus lumineuse, soleil vaillant qui monte vers le zénith. Chaque sommeil était un bienfaiteur généreux qui l’enrichissait plus que le précédent sommeil. Hélas ! le réveil était toujours un brigand qui le dépouillait.
Dénué, fou, il marchait — non, il ne savait même pas s’il marchait — il agitait ses membres en une horreur toujours égale et semblable à elle-même, en une horreur sans fin, sans borne. Son désespoir était une soif, une brûlure effroyable de toute l’âme qui appelait la fraîcheur du sommeil. Il appelait le sommeil comme l’agonie appelle la vie. Et le sommeil de plus en plus, lui semblait-il, tardait à venir.
Mais, une fois, le réveil fut un brigand moins brutal ; la fuite de la lumière fut moins rapide et moins complète. On ne sait quelle lueur vacillante, trop faible pour rien éclairer, délicieuse pourtant comme un sourire de promesse, continua de flotter dans l’esprit aussi enténébré d’ignorance, moins enténébré de désespérance.
Et Psychodore osa parler. Il dit à demi-voix :
— Je sens que je saurai bientôt pour ne plus oublier. L’explication était presque un soleil au méridien. Il est la cinquième heure de l’explication. Quand la sixième heure sera venue, Apollon triomphera de toutes les brumes matinales.
Après quelques sommeils encore, Psychodore se rappela le rêve consolateur. Et, en ouvrant les yeux, il vit, non plus seulement en lui-même, mais au dehors, au bord de la ténèbre, une vague et flottante marge de lumière.
Il s’écria, tout tendu vers la promesse :
— Un horizon ! j’ai reconquis un horizon !
Nageur qui vient d’apercevoir le salut, il ne s’agitait plus en mouvements sans espoir ; il se hâtait, fou de joie, vers le but et la délivrance. Et, tout en regardant grandir le frémissement lumineux, il se racontait son rêve vainqueur.
⁂
Athénatime lui avait apparu. Athénatime lui avait parlé.
— Tu as raison, lui disait-elle, le non-être n’est pas. Le pays que tu traverses est peuplé. Mais tes sens ignoreront toujours ses habitants et les sens de ses habitants t’ignoreront toujours. Car ils sont, eux, dans ton intervalle.
— Que veux-tu dire, Athénatime ?
— Écoute, Psychodore, et retiens enfin ce que je ne viendrai plus te répéter. La lumière n’est lumière que pour tes yeux et le son n’est audible qu’à tes oreilles. Supprime tous les êtres qui te ressemblent, il n’y a plus ni son ni lumière.
— Puisque dans la nuit les yeux ouverts ne voient rien ; puisqu’il ne suffit pas d’écouter pour entendre : le son et la lumière ont une cause extérieure. Les spectateurs supprimés, le spectacle continuerait.
— Il ne serait plus un spectacle.
— Que serait-il ?
— Je vais te le dire. En dehors des organes, en dehors de l’esprit, le son et la lumière sont une même chose, du mouvement, rien de plus.
— Pourquoi mes yeux ne voient-ils pas les sons ? Pourquoi mes oreilles n’entendent-elles pas les couleurs ?
— Le mouvement que tu peux entendre est faible. Le mouvement qui t’éclaire est fort. Représente par l’unité l’intensité du mouvement qui se traduit en toi par le plus violent des bruits, le mouvement qui te fait sourire la plus pâle lumière sera peut-être une myriade de fois dix mille.
« Songe, Psychodore, à l’immense espace qui s’étend entre un et une myriade de myriades. Tout cela t’échappe, trop fort pour être entendu, trop faible pour être vu. Tout cela, ô Psychodore, c’est ce que j’appelle ton intervalle.
« Or, par des sens que tu ne peux même imaginer, les habitants du pays que tu traverses ne connaissent que les mouvements trop faibles pour tes yeux, trop forts pour tes oreilles. Les objets qui encombrent le pays sont de telle nature que tu ne peux ni les voir ni les entendre. Formes précises pour d’autres, ils sont sous ton toucher trop grossier ou trop délicat des fluides ignorés qui s’ouvrent et qui fuient. Même ton goût et ton odorat, ces touchers plus subtils, ne les sauraient atteindre. Et les peuples qui connaissent toutes ces choses que tu ignores ne peuvent te connaître ni rien de ce que tu connais. »
Or Athénatime avait dit encore :
— Éveille-toi, Psychodore, et souviens-toi.
⁂
Psychodore se répétait ces dernières paroles du songe au moment où il arrivait enfin à la lisière lumineuse. Il rentrait dans le monde sensible à ses sens. Mille objets réjouirent ses yeux ; la vaste harmonie de mille bruits réjouit ses oreilles.
Il se retourna, et il ne vit rien. Il était comme aveugle quand il regardait derrière lui et voyant quand il regardait devant lui.
Il dit, se précipitant, fou de joie, dans sa vie retrouvée :
— Ô merveilles ! Des mondes sont dans les intervalles des autres mondes. Comme l’eau se glisse entre les pierres, comme l’air remplit les vases vides, des êtres et des choses impossibles à imaginer remplissent tous les néants. Le non-être n’est pas. Ou plutôt il est partout, fait d’ignorances. Ô ignorances, étranges cloisons entre les diverses sciences impénétrables les unes aux autres…