Une Guerre de Religion
Psychodore traversait une vaste plaine. Il songeait aux doctrines des philosophes. Il mettait à part l’opinion des cyniques qui, sans expliquer les choses, se bornent à conseiller de vivre en simplicité et en sincérité. Les autres doctrines lui paraissaient toutes belles et fragiles. Il admirait tous les hommes qui avaient saisi leurs rêves en des mains magiques et leur avaient imposé une forme visible.
Il allait disant avec amour :
— Ô Démocrite ! ô Héraclite ! ô Parménide ! ô Platon !
Et il disait encore :
— Ô créateurs de beauté !
Mais sa pensée blâmait les négateurs, ceux qui, d’un geste méchant, dispersent la beauté ordonnée par d’autres. À l’un d’eux il adressait ces reproches :
— Ô Zénon, ô brutalité ingénieuse, pourquoi nier le mouvement ? Ne suffisait-il pas d’affirmer l’immobilité ? Parménide et Héraclite regardent chacun un côté de la montagne, et tu as tort de nier ce que voit Héraclite. L’Être est. Mais le devenir devient. Dans le tout immobile chaque détail s’agite. Chaque apparence participe de l’être puisque l’être se revêt d’elle. Ou plutôt l’Être est la somme invariable des apparences changeantes. Protée est ce feu maintenant ; tout à l’heure il fut cette eau ; bientôt il sera ce taureau ou ce chien. Protée n’est que le total des formes de Protée plus la puissance de changer de forme. Mais Protée sans forme n’est plus rien. Chaque phénomène n’est pas l’Être, mais il est un peu d’être qui se colore et qui vit. Dépouillé de toute couleur et de toute vie, l’Être ne serait plus.
Il disait encore :
— Combien mon maître Diogène eut raison de te réfuter sans parole et de marcher devant toi qui, par le mouvement de ta langue, niais le mouvement.
Puis il blâmait Aristote :
— Aime ta vérité et ta maîtresse, Ô Aristote. Fais enfanter l’une et l’autre et aime leurs enfants. Mais de quel droit bas-tu les enfants des autres ? Aime Nicomaque et les conséquences de tes principes. Mais tu deviens grossier et vulgaire quand tu nies l’existence ou la beauté des maîtresses et des doctrines d’autrui. Athénatime était aussi belle que Pythias ou Herpylis et la vérité de Platon vaut bien ta vérité.
Il songeait aussi aux soldats de Xercès qui, parce qu’ils adoraient un dieu plus vaste et imprécis que les dieux des Grecs, brûlèrent en Grèce la beauté définie des temples. Et il disait :
— Ô Zénon, ô Aristote, tels des barbares, vous portez dans les temples bâtis par Héraclite et par Platon des torches sacrilèges. Mais vous serez punis. D’odieux disputeurs, nés de vous, frapperont sur vous. Vous serez les pères de nombreux parricides.
⁂
Tandis qu’il allait ainsi, discourant avec sa pensée et avec la pensée des autres, un grand bruit l’exhorta à regarder le monde extérieur.
Il vit s’avancer des hommes innombrables, toute une armée sans armes. Ceux qui marchaient les premiers portaient, sous un dais magnifique, une statue belle comme la beauté. Tous chantaient les louanges de la statue.
Psychodore sourit, les approuvant. Mais bientôt il hocha la tête avec tristesse. Car les cantiques proclamaient que nulle autre statue n’était belle.
Or, de l’autre côté, lointains encore, d’autres hommes arrivaient, aussi nombreux et qui portaient, avec des piétés non moins agressives, un marbre de beauté merveilleuse. Quand ils furent assez près pour que Psychodore pût comparer les statues, il ne savait vraiment à laquelle donner le prix. Il aimait également les deux beautés. Et il lui semblait que le rapprochement les embellissait encore l’une et l’autre.
Les deux troupes longuement échangèrent des propos hostiles. Puis les porteurs marchèrent les uns contre les autres et heurtèrent les statues au milieu d’effroyables clameurs.
Les marbres se heurtèrent plusieurs fois. Les bras furent broyés. Front et joues éraillés, les têtes sans nez furent deux laideurs. Les corps même ne sortirent point sans dommage de la lutte abominable.
Les deux troupes enfin se tournèrent le dos. Chacune remportait triomphalement les débris informes de ce qui fut la joie des yeux. Et, des deux côtés, les cantiques barbares proclamaient :
— Ô toi, seule Beauté, embellie encore par ta victoire sur une faible rivale !