Les Amoureux
Au sommet de la montagne, un trou s’ouvrait, étroit et vertical. Psychodore, se penchant sur l’ouverture, entendit des bruits qui l’intriguèrent. Il se coucha sur le sol et il écouta. Assourdies de distance, c’étaient, lui sembla-t-il, des voix d’hommes et des voix de femmes. Des sifflements de serpents s’y mêlaient, et des chants d’oiseaux, et des miaulements de tigres. Mais sifflements, chants et miaulements avaient avec les voix une parenté surprenante.
Psychodore écouta toute une nuit. Les bruits souterrains ne cessèrent pas et, au matin, le philosophe décida qu’il essaierait de savoir quelles merveilles vivaient et criaient dans cet enfer.
Le trou était un goulot à peine plus large que le corps d’un homme. Psychodore y pénétra et, se retenant des mains et des coudes, des genoux et des pieds, il descendit lentement. Les bruits, voix et cris, montaient toujours vers lui, appelant sa curiosité.
Tout d’un coup, l’étroit goulot s’évasait comme un entonnoir renversé et, avant qu’il eût le temps de comprendre, Psychodore tombait lourdement.
Autour de sa chute, ce fut un grouillement de fuites.
Le philosophe, qui n’était point blessé, se releva immédiatement. Mais ses yeux, d’abord, se fermèrent, éblouis. Le souterrain, sans qu’on pût deviner d’où venait la lumière, était plus éclairé que la montagne dressée dans le soleil. Dans cette clarté intense et qui semblait faite de joies, des hommes fuyaient, et des femmes, et des formes qu’aucun souvenir de Psychodore ne pouvait nommer ; mais les unes glissaient comme des serpents, d’autres volaient comme des oiseaux, plusieurs bondissaient avec la souple vigueur des tigres.
La fuite des formes humaines et la fuite des formes innommables formaient autour de Psychodore un cercle irrégulier, mouvant et grandissant, car le souterrain s’enfonçait de tous les côtés sans limites visibles.
Psychodore avança au hasard dans cette grande lumière qui, sauf les fuites de plus en plus lointaines, n’éclairait rien, rien qu’une terre nue sous les pieds et, sur la tête, à deux fois la hauteur d’un homme, une sorte de plafond nu. La terre sur laquelle il marchait était d’un blanc éblouissant et aussi la terre qui le dominait. Et c’était de tous côtés, illimitée comme la mer, une perspective blanche.
— Comment vivent les êtres que j’ai vus fuir devant moi ? se demandait le cynique. Où trouvent-ils de quoi manger ?
Et le cynique, qui avait peu mangé la veille, sentit qu’il commençait à avoir faim.
Plus que la faim, une autre angoisse l’étreignait, comme lorsqu’on étouffe. L’oppression était, à chaque pas, plus lourdement sentie. Bientôt Psychodore fut obligé de s’asseoir. Puis il tomba allongé, sentant que le manque d’air allait le tuer. Et il s’agita en mouvements désespérés, de moins en moins conscients.
Enfin, ce fut — une seconde, une heure ou un siècle — un effroyable sommeil de cauchemar.
Mais voici. Le cauchemar se transforma. Une caresse se posait sur la bouche du dormeur et un songe d’amour le réjouissait. La volupté fut si intense que le dormeur s’éveilla. Et sa main reconnaissante caressait le fantôme d’où lui venait la joie.
Mais, au réveil, la joie ne disparut point et sur son corps heureux Psychodore aperçut une des formes inconnues qui naguère fuyaient devant lui. Longue et souplement sinueuse, elle sifflait comme un serpent. La tête du serpent — car, malgré les différences effarantes, Psychodore ne trouvait pas d’autre nom pour désigner cet être — plongeait dans la bouche de Psychodore un baiser qui était à la fois bonheur et réconfort.
Le philosophe se releva, les poumons gonflés d’air et de joie. Il se remit à marcher. Le serpent s’était enroulé autour de son cou. De temps à autre, quand la respiration du marcheur allait commencer à devenir haletante, un baiser lui rendait des forces, du courage et du bonheur.
⁂
Quand la singulière joie n’occupa plus Psychodore tout entier, il sentit de nouveau le vide de ses entrailles. Avec un geste involontaire vers son ventre, il dit ces mots non voulus :
— J’ai faim.
Le serpent avait regardé le geste. Il siffla un appel. Une autre forme indéfinissable arriva, volant comme un oiseau. Elle avait des ailes et sa voix était un chant, mais aucune autre ressemblance ne la rapprochait des êtres ailés rencontrés jusque-là. L’esprit du philosophe, qui aimait donner à l’inconnu des noms familiers, l’appela oiseau.
L’oiseau se posa sur l’épaule de Psychodore et glissa son bec entre les lèvres affamées. Ce fut dans les entrailles de Psychodore la joie de la faim qui cesse, dans la bouche de Psychodore la joie d’une saveur exquise et nouvelle — de l’ambroisie, songea-t-il, — et dans tout Psychodore la secousse longue d’une volupté d’amour.
⁂
Le philosophe marcha longtemps avec, autour de son cou, l’étrange amour qui écartait l’oppression et, sur son épaule, l’étrange amour qui écartait la faim. Mais, malgré sa joie, peu à peu il sentit ses jambes se lasser ; et ses yeux se fermaient presque et sa bouche enfin s’ouvrit pour un bâillement. Alors l’oiseau secoua ses ailes en poussant des appels éperdus ; le serpent fut un glissement inquiet et qui siffle.
Une troisième forme apparut qui, d’un bondissement de tigre, fut sur l’épaule libre de Psychodore. Dans le cou, que déjà la fatigue ployait, elle enfonça des griffes acérées. Et ce fut, douloureuse et céleste ensemble, une intense volupté passionnée. Ah ! l’étonnant frémissement, et qui semble vouloir tuer… Mais, après, Psychodore se sentit frais et joyeux comme, au matin, un enfant qui s’éveille.
Plus heureux que les dieux de l’Olympe, Psychodore marchait entouré d’une tendresse frôleuse dont les baisers étaient de l’air parfumé et réconfortant, d’une tendresse gazouillante dont les baisers apaisaient la faim et la soif, d’une passion dont les baisers pénétrants rendaient inutile le sommeil. Sa vie n’était que volupté. En une extase qui ne finissait point, il écoutait, comme des voix d’étrangères qui en termes inconnus — mais l’accent est si révélateur — vous disent leur amour, le miaulement, le sifflement, le chant. Les cris heureux étaient articulés et — Psychodore le sentit bientôt, — ces cris, à peine plus différents qu’une voix profonde d’homme, une voix douce de femme, une voix fraîche d’enfant, prononçaient, dans la même langue, les mêmes mots.
Et Psychodore connaissait ce qui était dit. Car, pour la continuelle joie des yeux de tous quatre, la pensée de l’un quelconque des compagnons d’amour créait dans la lumière de féeriques spectacles vivants et colorés et qui ne se distinguaient des rencontres extérieures que par plus de sourire et plus de beauté.
Psychodore ne comprenait guère encore directement la langue de ses amis, lorsque, pour la première fois dans le souterrain, il rencontra une femme. Elle fit un pas vers lui avec un regard engageant. Le petit tigre, le serpent et l’oiseau s’agitèrent comme trois fureurs ; et le chant, le miaulement, le sifflement, secouaient vers la femme les mots qui chassent. Psychodore, se souvenant d’Athénatime, fit un geste de refus et la femme s’éloigna.
⁂
Quand Psychodore comprit — qu’elle fût chantée, miaulée ou sifflée — la langue du paradisiaque souterrain, ses amis lui dirent les choses qu’il voyait et les lui expliquèrent un peu. Le serpent était le plus bavard et le plus clair. C’est lui surtout qui exposait :
— Nous savons, par la pauvreté de nos ancêtres, la pauvreté des joies dans le pays d’où tu viens. Maintenant, ici, tous les besoins matériels se traduisent en besoins moraux et le baiser suffit à la vie. Ici il y a cinq sexes. Moi, peut-être le plus nécessaire de tous, je suis une Respiration. Tu as besoin de moi, et aussi ces deux qui sont sur tes épaules et vous me procurez le triple bonheur de me donner au triple dieu que vous êtes pour moi. Celui-ci, cet ami qui a des ailes, c’est un Aliment. Il apaise ma faim chaque fois que j’apaise son oppression. Et nous avons besoin aussi de cet être armé de griffes délicieuses qui est un Sommeil. Pourtant notre plus grande volupté c’est de nous donner tous à toi qui as besoin de nous et qui ne peux rien pour nous, sauf nous apporter la joie de nous donner. Mais, si tu aimais une femme, la race se réjouirait en toi et en elle, tandis qu’en nous trois la jalousie pleurerait.
Quand la Respiration cessait son sifflement harmonieux, le Sommeil miaulait mélodieusement :
— Malgré l’existence de la Femme, nécessaire, hélas ! à créer de nouveaux Hommes, de jeunes Aliments, de jeunes Respirations et de jeunes Sommeils, ce pays est le plus joyeux des Paradis actuels.
Et le chant de l’Aliment reprenait :
— Nous sommes récompensés d’avoir compris un peu la parole d’un prophète qui vint nous dire, voici quelques siècles : « Aimez-vous les uns les autres. »
Une fois, Psychodore dit :
— Ne devrais-je point remonter dans ma patrie douloureuse et répéter aux pauvres hommes de là-haut la Parole : « Aimez-vous les uns les autres » ?
Ses trois amis poussèrent des cris effarés. Et ils le supplièrent :
— Ne fais pas cela. Au lieu de te croire, ils t’infligeraient le supplice des esclaves…
— Qu’importe ? dit le philosophe. J’ai le devoir d’accepter ce sacrifice.
— Non, protestèrent-ils ensemble, non, mille fois non. Car, après t’avoir mis à mort, ils ne s’aimeraient point en souvenir de toi, mais ils se battraient, plus haineux, autour de ta mémoire.
⁂
Le philosophe, à partir de ce moment, s’assombrit. La pensée des hommes qui souffrent à la surface de la terre se dressait comme une haie d’épines entre lui et sa joie. Ses amis s’affligeaient de son affliction.
Enfin, l’Aliment, agitant ses ailes comme des mains, tristes, lui dit :
— Ô Psychodore, on ne saurait être heureux sans le bonheur de ceux auxquels on pense. Voici que nous ne pouvons plus rien pour toi. Remonte donc vers les hommes pauvres dont le souvenir te poursuit, gâtant ta joie et notre joie.
Ses amis le conduisirent, gémissants comme en une cérémonie funèbre, jusqu’à la cheminée qui seule faisait communiquer le souterrain avec l’air libre. Après des baisers plus tendres et plus passionnés que jamais — mais Psychodore les acceptait distraitement — ils lui indiquèrent le moyen de remonter à notre terne lumière. Il remonta, tout soulevé d’une joie de sacrifice.
Quelle douleur l’attendait ! Le serpent s’était glissé derrière lui. Avant de s’enfoncer de nouveau dans le bonheur souterrain, il siffla ces mots que Psychodore sentit vrais :
— N’enseigne pas à tes compatriotes la Parole. C’est un autre Prophète que les destins ont choisi pour parler en vain et pour mourir ensuite, nouveau sujet de haine aux hommes aveugles.