La Mauvaise Meule
Psychodore, s’étant allongé sur la terre pour dormir, entendit, dans cette campagne déserte, un gémissement.
Il se souleva à demi, s’appuya sur son coude, écoutant d’où venait la plainte. Il n’entendit plus rien. Mais, ayant posé de nouveau sa tête sur le sol, il recommença à entendre. Et il sut que la plainte était souterraine.
Il planta son bâton pour reconnaître l’endroit et chercha dans les champs quelque instrument qui pût servir à creuser.
Il revint avec une bêche et travailla longtemps. Parfois il interrompait sa besogne et s’allongeait pour entendre si la plainte continuait.
Le trou étant devenu profond, Psychodore finit par entendre tout en se tenant debout. Cependant il se coucha une dernière fois pour essayer de comprendre. Car il lui semblait que la plainte se composait de paroles.
Il comprit. Le gémissement disait, continuel, sur un rythme monotone :
— Hélas ! ma beauté inutile. Hélas ! ma beauté inutile.
Son travail fut très long. Maintenant, il n’osait plus les grands coups de pioche, car il craignait de blesser l’être souterrain.
Enfin une blancheur parut éclairant vaguement la nuit. Psychodore toucha. Et il connut que c’était du marbre.
Avec d’amoureuses précautions, évitant à la tête, au buste, aux membres, la moindre égratignure, Psychodore dégagea la statue.
Sur trois pierres bien rangées en piédestal rustique il la posa. Ce n’était pas une déesse. Le sculpteur avait voulu seulement créer de la beauté. Il y avait réussi mieux que personne avant lui ou après lui. Le philosophe fut ému d’un sentiment plus religieux que si les douze grands dieux lui avaient apparu.
La statue, en phrases brèves — mais l’accent traînait dédaigneusement — conta son histoire :
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Joyeux d’avoir créé une harmonie supérieure à toutes les harmonies connues, mais jaloux de son œuvre et hérissé d’un mépris craintif des hommes, le sculpteur avait dit :
— Tu es trop belle pour te montrer. L’œil de l’homme est impur. Seule, ma contemplation se posera sur toi comme le baiser chaste d’un père.
Il avait enfermé sa fille de marbre dans une chambre écartée où nul ne pénétrait. Lui-même, d’ordinaire, s’agenouillait loin d’elle.
Un jour, se sentant mourir, il avait caché sous une terre épaisse cette beauté que les hommes indignes auraient pu salir de regards, de désirs, peut-être même de paroles grossières ou de rires.
Or la statue, ayant conté ces choses, proclama :
— Gloire à moi. Je veux que tous les yeux viennent s’éblouir et se réjouir à ma beauté. Même s’ils se produisent, qu’importent quelques blasphèmes impuissants ? Est-ce que rien peut souiller l’absolu, forme ou lumière ?
Psychodore s’étonna :
— Ô statue, comment se peut-il que d’une telle beauté émane une pensée de femme vulgaire ? Tu as droit à l’orgueil et tu t’arrêtes, puérile, à la vanité.
Il ajouta :
— Tu seras punie. Être incomplet qui ne te suffis pas à toi-même, tu étoufferas dans une atmosphère d’ennui. Tu es dans un lieu solitaire. Seuls quelques paysans croiront te regarder, mais ils ne verront point ta beauté. Car tous les hommes n’ont pas des yeux pour toutes choses.
Ayant dit ces paroles, Psychodore s’étendit sur le sol et dormit.
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Au matin, des campagnards qui passaient s’arrêtèrent et d’un geste lourd échangèrent quelques réflexions.
L’un dit :
— C’est du marbre. Il paraît que ça vaut beaucoup d’argent.
— Imbécile, répliqua un autre, le marbre n’est que de la pierre.
— Ça, c’est vrai, approuva tout le monde.
— Il aurait mieux valu, conclut quelqu’un, au lieu de gâter cette bonne pierre à faire une femme inutile avec qui on ne peut même pas coucher, la mettre dans un mur.
— Mais, insinua Psychodore, cette statue est belle.
Les paysans hochèrent la tête.
— C’est trop maigre, dit l’un.
— J’aime mieux ma femme, dit un autre dans un rire gras. C’est un peu mieux bâti, ça a de plus gros seins et de plus grosses fesses.
Ils s’éloignèrent et, après eux, Psychodore.
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Vers le soir un des paysans revint avec un chariot et une barre de fer. Il brisa les bras de la statue, sans entendre ses cris de douleur. Car tous les hommes n’ont pas des oreilles pour tous les bruits. Il emporta chez lui le cylindre mal fait qui restait et s’en servit comme d’une meule pour broyer les grains.
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Le lendemain, Psychodore eut un regret. Il dit :
— Je reviendrai sur mes pas. Et je cacherai de nouveau cette beauté qu’injuria la sottise des hommes.
Il ne retrouva que les débris des bras. Il les inhuma pieusement. Puis il reprit sa marche au hasard.
Il arriva dans la cour où le paysan broyait ses grains. Il entendit la meule se plaindre. Un gros marchand, venu pour acheter sa récolte au paysan, dit à la statue mutilée :
— Réjouis-toi d’être devenue utile.
— Utile ! grogna le campagnard. Allons donc ! Je n’ai jamais vu aussi mauvaise meule.
De dédain, il lui donna un coup de pied.
— Traitement mérité, approuva le gros marchand. Cette pierre a des prétentions et elle n’est pas même bonne à faire une meule passable.
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Quand la nuit fut bien noire, Psychodore revint. Il vola la mauvaise meule et, plein de pitié, l’enterra auprès des autres débris.