Les Nuages
Debout sur la falaise déserte, Psychodore regardait les formes changeantes des nuages. À l’Orient, leur masse sombre entassait sur la montagne des montagnes. Sur la mer occidentale, ils dressaient des héros blessés de soleil ou étendaient de sanglants et fuyants champs de bataille. D’autres, petits et pâles, frangés de lumière verte ou rose, semblaient les sourires d’enfants étranges ou les jeux de jeunes animaux fantastiques.
Or les nuages descendirent du ciel. Ils furent autour de Psychodore un peuple de métamorphoses. L’un d’eux, semblable d’abord à un énorme sphinx, ouvrit une bouche immense et il parla.
Dans un rire qui faisait un fracas de tonnerre, il interrogea :
— Ô homme, nuage aux changements trop lents, devine qui nous sommes. Sommes-nous des nuées telles que toutes celles que tu as rencontrées ? Ou sommes-nous les formes incertaines qu’on vous laisse voir d’hier et de demain, les fuyantes formes de cette veille qui précéda le matin où tu courais sur quatre pattes, les fuyantes formes de ce lendemain qui suivra le soir où tu vas trébuchant sur trois pieds ?
— Que m’importe, dit Psychodore, ce que vous êtes ? Ce qui m’intéresse, c’est la richesse des apparences dont vous réjouissez mes yeux, la richesse des rêves dont vous réjouissez mon âme.
— Tu as bien répondu, dit le sphinx qui, sous les mains des vents, changea ses lignes effilochées, fut un vieux dieu à la barbe longue, au large sourire bienveillant.
Et ce roi des Nuages parla longuement. Mais, à chacune de ses phrases, plus souvent peut-être, ses dentelles de lumière s’agitaient et sa forme changeait. Cependant son peuple, tantôt lent, tantôt rapide, faisait glisser ou bondir, autour de lui et de Psychodore, une danse de métamorphoses. Or voici ce que, parmi la fuite incessante de ses formes, disait le roi des Nuages, de sa bouche tordue par les vents :
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— Des hommes nous ont regardés à une heure quelconque. Ils ont noté notre position de ce moment arbitraire, et les plus brutales de nos couleurs et les plus trompeusement précises de nos lignes. Puis ils ont proclamé : « Voici une acquisition pour toujours. Nous enseignons les paroles éternelles. » Et, tandis que la vérité glissante et multiforme riait de leur naïveté, ils ont bâti avec les blocs massifs de l’erreur les lourdes architectures des religions et des métaphysiques.
« D’autres sont venus qui ont vu la sottise des premiers. Plus sots et plus grossiers encore, ils ont crié, aveuglés d’indignation ou de mépris, que les philosophes et les prêtres, ces infâmes menteurs, parlaient de choses qui n’existèrent jamais. Le front baissé vers la fange, ils ont nié l’existence même des nuages. Et personne n’a deviné de quel marbre liquide sont faites nos statues fuyantes et quel soleil puissant et quels vents capricieux sont nos infatigables sculpteurs. »
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Ainsi parlait le roi des Nuages, tantôt homme, tantôt lion, aigle ou baleine, tantôt forme sans nom, ou forêt frémissante, ou île aux bords flottants dans l’irréalité d’une mer glorieuse, ou lac balancé au tangage d’une invraisemblable terre.
Il dit encore, de sa bouche de chimère :
— Sois plus sage que les naïfs généralisateurs et que les négateurs brutaux. Affirme seulement, Ô Psychodore, l’existence des nuages qui apparaissent à ton âme et que leurs fuyantes réalités sont les signes de réalités un peu plus stables que tu ignores.