Les Grands Vivants
Psychodore, assis sous un chêne, regardait les mouvements nombreux d’une fourmilière. Il prit une fourmi, la posa sur sa main, et tout rêveur, se mit à lui parler.
— Tes yeux, lui disait-il, sont sans doute incapables de me voir tout entier. Mais tu vois se mouvoir mon doigt et il te paraît quelque vivant énorme et indépendant. Au contraire, si tu as de moi une vague idée, il est probable que je te suis une lourde masse inanimée, une montagne qu’un cataclysme soudain a jetée là, près de ton pays.
Il brisa un jeune rejeton du grand chêne, posa la fourmi sur une feuille et, portant le petit arbre, il s’éloigna. Il regardait toujours l’insecte, comme s’il avait pu lire avec les yeux la pensée étrangère. Et il disait :
— Les feuilles de l’arbre qui te porte s’agitent peu et gardent les mêmes places respectives. Rien ne varie dans ce qui t’entoure immédiatement. De sorte que tu crois peut-être ta demeure de ce moment immobile en un point de l’espace. Cependant les vagues étendues lointaines se déplacent au rythme de ma marche. Et tu dois croire que les arbres, les pierres et la terre coulent comme le ruisseau qui borde ton pays natal.
Puis il s’adressait à lui-même :
— Psychodore, tu es cette fourmi. Tes yeux, impuissants à saisir l’ensemble de la terre, l’harmonie de sa forme et ses mouvements possibles, ignorent qu’elle vit. Mais peut-être la terre te parle comme tout à l’heure tu parlais à l’insecte. Elle te dit : « Je t’emporte, ô Psychodore, d’une course lente ou rapide ; mais j’emporte avec toi, du même mouvement, tout ce qui t’entoure, et tu me vois immobile. Mais les astres du ciel devant lesquels tu passes semblent à ton écoulement les paillettes d’un grand fleuve bleu. »
— Ô terre, s’écriait encore le philosophe, je ne puis te quitter. Je suis attaché à toi comme mon doigt est attaché à ma main. Les mouvements de mon doigt ne font pas de lui un vivant indépendant. Je ne suis peut-être aussi qu’un membre de ton corps immense.
« Et toi, terre, qu’es-tu ? Un membre de quelque corps plus vaste, d’un corps que je ne saurais même deviner, d’un corps qui est à l’impuissance de mes yeux et de mon esprit ce que tu es toi-même à l’impuissance visuelle et intellectuelle de cette fourmi.
« Mais ce corps immense dont la vie se révélerait à des yeux suffisamment grands et placés à une distance convenable n’est qu’un membre du vivant universel. Ô unité, il n’y a qu’une vie et il n’y a qu’un vivant. Et ce vivant, quelquefois mon balbutiement obscur l’appelle : Dieu. »
Or, disant ces choses, Psychodore regarda de nouveau la fourmi. Elle s’agitait sur la branche, affolée d’inquiétude. Le philosophe lui dit :
— J’allais étourdiment t’exiler, te livrer peut-être à la mort. Ne crains rien. Je te rapporterai aux abords de ta cité.
Il revint, en effet, sur ses pas et pieusement déposa l’insecte sur le gazon natal. Et il lui dit encore :
— Ô ma sœur, va à ta vie et pardonne-moi de l’avoir troublée une heure.
Il s’éloigna, songeant :
— Je suis peut-être très coupable envers cette petite vie. Car j’ignore sa durée et si une de ses heures ne vaut pas plusieurs de mes semaines.